La Spirale
« le bonheur consiste à être fou (ou ce qu'on appelle ainsi), c'est-à-dire voir le Vrai, l'ensemble du temps, l'absolu. »
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Scénario :
Faire un livre exaltant - et moral - comme conclusion prouver que le bonheur est dans l'imagination.
Chaque état fantastique doit être la récompense d'un effort,
d'un sacrifice, la contrepartie exagérée de la réalité, et la récompense d'un effort, d'un sacrifice. Plus il sera malheureux dans le fait, plus il sera heureux dans le rêve. L'histoire illusoire doit côtoyer la vie positive, finir par se confondre avec elle, enfin la dominer, - puis dénouement.La préparation à l'état fantastique doit être amenée lentement. Il a voyagé en Orient, il a la tête pleine d'images vues ou conçues, a été peintre, mais renonce à la peinture en arrivant à Paris, a l'habitude du haschisch. Mais y a renoncé, il lui suffit bientôt de respirer l'odeur de la boite qui en contient pour se donner des hallucinations. Puis, il tâche de se passer même de cette odeur. Il prépare ses rêves qui deviennent réguliers. Ils sont coupés par des réveils brusques, au plus beau moment. Peu à peu, les rêves continuent au milieu de la vie active, et il est dans un état de somnambulisme permanent, alors il devient insensible à la douleur.
Mais s'il est si disposé à la vie idéale et si elle le paye de tout, comment sera-t-il actif et dévoué ? - Parce qu'il a une sensibilité exagérée, une grande faculté de compréhension, est très bon, serviable. Quand il fait le mal, le rêve ne vient pas. Il a remarqué qu'une bonne action lui donne un grand apaisement. C'est comme une saignée, une purgation, - puis le paradis tout doucement arrive, et il n'a plus besoin que de cela pour se faire jouir. Ainsi le rêve a une influence active, moralisante, sur sa vie, - et la vie une influence imaginaire sur le rêve.
Les misères doivent être progressives. Il est dépouillé, trahi, calomnié, amour repoussé.
Tous ses projets avortent. Traîné en prison, méconnu, finalement mis dans une maison de fous.
Dans sa vie réelle, il est pauvre, et la femme qu'il aime le repousse... Alors il tâche de faire fortune, - elle en a épousé un autre. Il la protège contre son mari, qui est un drôle. Il rend même service à son amant, finit par élever leur enfant.
Donc, il cherchera l'argent, aura un grand amour, - une jalousie, des ennemis, - un procès. Spolié par sa famille. Un duel. Se dévouera pour quelqu'un qu'il hait. Est ruiné.
Pour vivre, il change de métiers et aucun ne lui réussit.
Il faut trouver pour la vie réelle les situations les plus intenses possibles- comme dramatique et sentiment. Et dans la vie fantastique où il aura des efforts plus grands, des luttes plus acharnées et où tout finira peu à peu par réussir.
Les personnages ressembleront en gros aux personnages réels. Ainsi le mari qui est un officiel bête, gourmé et coquin, un préfet, sera un sultan cruel et grotesque. Celle qu'il désire - une odalisque. Une patrouille de la garde nationale - une armée innombrable en marche dans les montagnes. La vue d'un curé le fait converser avec Jésus-Christ. Un chef de bureau - un vizir.
Il doit être très naïf.
A décrire dans le fantastique :
Une sultane dans un jardin persan. Bal.
Une ville (le pays ? ) résumant Babylone et la Chine, - très vieille, disproportionnée par quartiers différents - maisons sur un fleuve - pêcheries et palais.
Un serpent à tête - une femme - dont toute la partie antérieure passe par un machicoulis.
La cour d'un roi. Un fils de roi faisant des armes avec un singe.
Une caravane qui meurt de soif après d'être perdue dans le désert.
Vie paisible avec un brahmane - pythagoricienne. Il entend le langage des animaux, les apaise tous, voit pousser les plantes. Cela après des efforts d'étude.
Dans la vie fantastique, il est pauvre. - Nouveau venu dans un pays inconnu - et batonné.
Il aime la fille du sultan. Elle l'aime aussi. Tâche de l'obtenir avec beaucoup de peine. Est ministre, emprisonné pour réddition de comptes, s'en tire. Il suscite des révoltes, commande des armées, affranchit les peuples.
L'Orient ne serait pas suffisant comme élément fantastique, - et il est placé, d'abord, trop loin. Il faudrait peu à peu remonter, Révolution, Louis XV, Croisade, Féodalité. De là Orient - puis Orient fabuleux.
Commencer par une action quelconque, (un procès ?) qui le reporte au temps de son grand-père.
Il doit éprouver toutes les passions, même les plus mauvaises, en subir l'attaque et triompher de lui-même et des autres.
La Spirale des épreuves successives.
La conclusion est que : le bonheur consiste à être fou (ou ce qu'on appelle ainsi), c'est-à-dire voir le Vrai, l'ensemble du temps, l'absolu.
Il considère comme présent le passé et l'avenir. Il converse avec les dieux et voit les types.
On l'enferme dans une maison de fous - et là, il ne voit pas de changement - tant il est haut et déclame, dit le Vrai sur la société, en parlant à chacun des fous qui représentent un des différents métiers : celui qui se croit roi pense comme un roi, le musicien est tout aussi musicien qu'un musicien.
Il est donc dans le Vrai, et la Morale est que le bonheur est dans l'imagination.
Mais il a été longtemps à y arriver - il a fallu des épreuves et des cultures.
Commencer par une lettre finale du héros, résumant son opinion sur tout, et annonçant son suicide. C'est son testament (là, il fait un peu son histoire) - puis une occasion se présente de faire le bien et l'action s'engage.
Le projet de La Spirale
« J'ai des idées de théâtre depuis quelques temps, et l'esquisse incertaine d'un grand roman métaphysique, fantastique et gueulard, qui m'est tombé sur la tête il y a une quinzaine de jours. (...) Ce qui m'écrase parfois, c'est quand je pense à tout ce que je voudrais faire avant de crever, qu'il y a déjà 15 ans que je travaille sans relâche d'une façon âpre et continue, et que je n'aurai jamais le temps de me donner à moi-même l'idée de ce que je voulais faire. »
A Louise Colet. 8 mai 1852.
« J'ai appris ces jours-ci l'internement à Saint-Yon (maison de fous de Rouen) d'un jeune homme que j'ai connu au collège. Il y a un an, j'avais lu de lui un volume de vers stupides. Mais la préface m'avait remué comme bonne foi, enthousiasme et croyance. J'ai su qu'il vivait comme moi à la campagne, tout seul et piochant tant qu'il pouvait. Les bourgeois le méprisaient beaucoup. Il était (disait-il) en but à des calomnies, à des outrages. Il avait tout le martyre des génies méconnus. Il est devenu fou. Le voilà délirant, hurlant et avec des douches. - Qui me dit que je ne suis pas sur le même chemin ? Où est la limite de l'inspiration à la folie, de la stupidité à l'extase ? Ne faut-il pas, pour être artiste, voir tout d'une façon différente à celle des autres hommes ? L'art n'est pas un jeu d'esprit. C'est une atmosphère spéciale. Mais qui dit, qu'à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud, on ne finit pas par rencontrer des miasmes funèbres ? Ce serait un joli livre à faire que celui qui raconterait l'histoire d'un homme sain (il l'est peut-être, lui ?) enfermé comme fou et traité par des médecins imbéciles. »
A Louise Colet. 1er-2 octobre 1852.
« Je suis, dans ce moment, comme tout épouvanté, et si je t'écris c'est peut-être pour ne pas rester seul avec moi, comme on allume sa lampe la nuit quand on a peur. Je ne sais si tu vas me comprendre, mais c'est bien drôle. As-tu lu un livre de Balzac qui s'appelle Louis Lambert ? Je viens de l'achever il y a cinq minutes ; il me foudroie. C'est l'histoire d'un homme qui devient fou à force de penser aux choses intangibles. Cela s'est cramponné à moi par mille hameçons. Ce Lambert, à quelque chose près, est mon pauvre Alfred. J'ai trouvé là de nos phrases (dans le temps) presque textuelles : les causeries des deux camarades au collège sont celles que nous avions, ou analogues. Il y a une histoire de manuscrit dérobé par les camarades et avec des réflexions du maître d'études qui m'est arrivée, etc, etc. Te rappelles-tu que je t'ai parlé d'un roman métaphysique (en plan), où un homme, à force de penser, arrive à avoir des hallucinations au bout desquelles le fantôme de son ami lui apparaît, pour tirer la conclusion (idéale, absolue) des prémisses (mondaines, tangibles) ? Eh bien, cette idée est là indiquée, et tout ce roman de Louis Lambert en est la préface. »
A Louise Colet. 27 décembre 1852.
« Non je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement ! Je rêvais le suicide ! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolie possible. Ma maladie de nerfs m'a bien fait ; elle a reporté tout cela sur l'élément physique et m'a laissé la tête plus froide, et puis elle m'a fait connaître de curieux phénomènes psychologiques, dont personne n'a l'idée, ou plutôt que personne n'a sentis. Je m'en vengerai à quelque jour, en l'utilisant dans un livre (ce roman métaphysique et à apparitions dont je t'ai parlé). Mais comme c'est un sujet qui me fait peur, sanitairement parlant, il faut attendre, et que je sois loin de ces impressions-là pour pouvoir me les donner facticement, idéalement, et dès lors sans danger pour moi ni pour l'oeuvre. »
A Louise Colet. 31 mars 1853.
« ... et voilà longtemps que je médite un roman sur la folie, ou plutôt sur la manière dont on devient fou ! »
A Ernest Feydeau. 29 novembre 1859.
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