La plaidoirie de Maitre Sénard
au procès de Madame Bovary
(2)
Mais je rencontre ici l'indignation de M. l'Avocat impérial. Il est choqué de ce que le remords ne suit pas de près la chute, de ce qu'au lieu d'en exprimer les amertumes, elle se dit avec satisfaction : « J'ai un amant. » Mais l'auteur ne serait pas dans le vrai si, au moment où la coupe est encore aux lèvres, il faisait sentir toute l'amertume de la liqueur enchanteresse. Celui qui écrirait, comme l' entend M. l'Avocat impérial, pourrait être moral, mais il dirait ce qui n'est pas dans la nature. Non, ce n'est pas au moment de la première faute, que le sentiment de la faute se réveille ; sans cela elle ne serait pas commise. Non, ce n'est pas au moment où elle est dans l'illusion qui l'enivre, que la femme peut être avertie par cet enivrement même de la faute immense qu'elle a commise. Elle n'en rapporte que l'ivresse ; elle rentre chez elle, heureuse, étincelante, elle chante dans son coeur : « Enfin j'ai un amant. » Mais cela dure-t-il longtemps? Vous avez lu les pages 424 et 425. A deux pages de là, s'il vous plaît, à la page 428, le sentiment du dégoût de l'amant ne se manifeste pas encore, mais elle est déjà sous l'impression de la crainte, de l'inquiétude. Elle examine, elle regarde, elle ne voudrait jamais abandonner Rodolphe :
« Quelque chose de plus fort qu'elle la poussait vers lui, si bien qu'un jour, la voyant survenir à l'improviste, il fronça le visage comme quelqu'un de contrarié.
- Qu'as-tu donc ? dit-elle. Souffres-tu ? Parle-moi !
Et enfin il déclara d'un air sérieux que ses visites devenaient imprudentes et qu'elle se compromettait.
Peu a peu, cependant, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent L'amour l'avait enivrée d'abord, et elle n'avait songé à rien au delà. Mais à présent qu'il était indispensable à sa vie, elle craignait d'en perdre quelque chose, ou même qu'il ne fût troublé. Quand elle s'en revenait de chez lui, elle jetait tout à l'entour des regards inquiets, épiait chaque forme qui passait à l'horizon et chaque lucarne du village d'où l'on pouvait l'apercevoir. Elle écoutait les pas, les cris, le bruit des charrues, et elle s'arrêta plus blême et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se balançaient sur sa tête. »Vous voyez bien qu'elle ne s'y méprend pas ; elle sent bien qu'il y a quelque chose qui n'est pas ce qu'elle avait rêvé. Prenons les pages 433 et 434, et vous en serez encore plus convaincus.
« Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s'allaient réfugier dans le cabinet aux consultations, entre le hangar et l'écurie. Elle allumait un des flambeaux de la cuisine, qu'elle avait caché derrière les livres. Rodolphe s'installait là comme chez lui. Cependant, la vue de la bibliothèque et du bureau, de tout l'appartement enfin, excitait sa gaieté, et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles quantité de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir plus sérieux et même plus dramatique à l'occasion, comme cette fois où elle crut entendre dans l'allée un bruit de pas qui s'approchait.
- On vient ! dit-elle.
Il souffla la lumière.
- As-tu tes pistolets ?
- Pourquoi ?
- Mais... pour te défendre, reprit Emma.
- Est-ce de ton mari ? Ah ! le pauvre garçon !
Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait : je l'écraserais d'une chiquenaude.
Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentit une sorte d'indélicatesse et de grossièreté naïve, qui la scandalisa.
Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elle avait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il, odieux même, car il n'avait, lui, aucune raison de haïr ce bon Charles, n'étant pas ce qui s'appelle dévoré de jalousie ; - et à ce propos Emma lui avait fait un grand serment, qu'il ne trouvait pas, non plus, du meilleur goût.
D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu s'échanger des miniatures, on s'était coupé des poignées de cheveux, et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau de mariage, en signe d'alliance éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du soir, ou des voix de la nature, puis elle l'entretenait de sa mère à elle, et de sa mère a lui. »Elle l'ennuyait enfin.
Puis, page 453 : « Il (Rodolphe) n'avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle ; - si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n'y voulut pas croire ; elle redoubla de tendresse ; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifférence.
Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage. L'humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés tempéraient. Ce n'était pas de l'attachement, mais comme une séduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avait presque peur. »Et vous craignez, monsieur l'Avocat impérial, que les jeunes femmes lisent cela ! Je suis moins effrayé, moins timide que vous. Pour mon compte personnel, je comprends à merveille que le père de famille dise à sa fille : Jeune femme, si ton coeur, si ta conscience, si le sentiment religieux, si la voix du devoir ne suffisaient pas pour te faire marcher dans la droite voie, regarde, mon enfant, regarde combien d'ennuis, de souffrances, le douleurs et de désolations attendent la femme qui va chercher le bonheur ailleurs que chez elle ! Ce langage ne vous blesserait pas dans la bouche d'un père, eh bien ! M. Flaubert ne dit pas autre chose ; c'est la peinture la plus vraie, la plus saisissante de ce que la femme qui a rêvé le bonheur en dehors de sa maison trouve immédiatement.
Mais marchons, nous arrivons à toutes les aventures de la désillusion. Vous m'opposez les caresses de Léon à la page 60. Hélas ! elle va payer bientôt la rançon de l'adultère ; et cette rançon vous la trouverez terrible, à quelques pages plus loin de l'ouvrage que vous incriminez. Elle a cherché le bonheur dans l'adultère, la malheureuse ! Et elle y a trouvé, outre le dégoût et la fatigue que la monotonie du mariage peut donner à une femme qui ne marche pas dans la voie du devoir, elle y a trouvé la désillusion, le mépris de l'homme auquel elle s'était livrée. Est-ce qu'il manque quelque chose à ce mépris ? Oh non ! et vous ne le nierez pas, le livre est sous vos yeux : Rodolphe, qui s'est révélé si vil, lui donne une dernière preuve d'egoïsme et de lâcheté. Elle lui dit : « Emmène-moi ! Enlève-moi ! J'étouffe, je ne puis plus respirer dans la maison de mon mari dont j'ai fait la honte et le malheur. » Il hésite ; elle insiste, enfin il promet, et le lendemain elle reçoit de lui une lettre foudroyante, sous laquelle elle tombe, écrasée, anéantie. Elle tombe malade, elle est mourante. La livraison qui suit vous la montre dans toutes les convulsions d'une âme qui se débat, qui peut-être serait ramenée au devoir par l'excès de sa souffrance, mais malheureusement elle rencontre bientôt l'enfant avec lequel elle avait joué quand elle était inexpérimentée. Voilà le mouvement du roman, et puis vient l'expiation.
Mais M. l'Avocat impérial m'arrêté et me dit : Quand il serait vrai que le but de l'ouvrage soit bon d'un bout à l'autre, est-ce que vous pouviez vous permettre des détails obscènes, comme ceux que vous vous êtes permis ?
Très certainement, je ne pouvais pas me permettre de tels détails, mais m'en suis-je permis ? Ou sont-ils ? J'arrive ici aux passages les plus incriminés. Je ne parle plus de l'aventure du fiacre, le tribunal a eu satisfaction à cet égard ; j'arrive aux passages que vous avez signalés comme contraires à la morale publique et qui forment un certain nombre de pages du numéro du 1er décembre ; et pour faire disparaître tout l'échafaudage de votre accusation je n'ai qu'une chose à faire : restituer ce qui précède et ce qui suit vos citations, substituer, en un mot, le texte complet à vos découpures.
Au bas de la page 72, Léon, après avoir été mis en rapport avec Homais le pharmacien, vient à l'hôtel de Bourgogne ; et puis le pharmacien vient le chercher.
« Mais Emma venait de partir, exaspérée ; ce manque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage.
Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu'elle l'avait sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles ; la dorure en reste aux mains.
Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour... »Mon Dieu ! C'est pour les lignes que je viens de vous lire que nous sommes traduit devant vous. Ecoutez maintenant :
« Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour ; et dans les lettres qu'Emma lui envoyait, il était question de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d'une passion affaiblie, qui essayait de s'aviver à tous les secours extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain voyage, une félicité profonde ; puis elle s'avouait ne rien sentir d'extraordinaire. Mais cette déception s'effaçait vite, sous un espoir nouveau ; et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements : - et pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. »
Vous vous êtes arrêté la, monsieur l'Avocat impérial ; permettez-moi de continuer :
« Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de ces bras, quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre, qui semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement, comme pour les séparer. »
Vous appelez cela de la couleur lascive ; vous dites que cela donnerait le goût de l'adultère ; vous dites que voilà des pages qui peuvent exciter, émouvoir les sens, - des pages lascives ! Mais la mort est dans ces pages. Vous n'y pensez pas, monsieur l' Avocat impérial, vous vous effarouchez de trouver là les mot : de corset, de vêtements qui tombent ; et vous vous attachez à ces trois ou quatre mots de corset et de vêtements qui tombent ! Voulez-vous que je montre comme quoi un corset peut paraître dans un livre classique, et très classique ? C'est ce que je me donnerai le plaisir de faire tout a l'heure.
« Elle se déshabillait... (ah ! monsieur l'Avocat impérial, que vous avez mal compris ce passage !) elle se déshabillait brutalement (la malheureuse), arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches, comme une couleuvre qui glisse ; et pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson... Il y avait sur ce front couvert de gouttes froides... dans l'étreinte de ses bras, quelque chose de vague et de lugubre... »
C'est ici qu'il faut se demander où est la couleur lascive ? et où est la couleur sévère ? et si les sens de la jeune fille aux mains de laquelle tomberait ce livre peuvent être émus, excités - comme à la lecture d'un livre classique entre tous les classiques, que je citerai tout a l'heure, et qui a été réimprimé mille fois, sans que jamais procureur impérial, ou royal, ait songé à le poursuivre. Est-ce qu'il y a quelque chose d'analogue dans ce que je viens de vous lire ? Est-ce que ce n'est pas, au contraire, l'excitation à l'horreur du vice que « ce quelque chose de lugubre qui se glisse entre eux pour les séparer » ? Continuons, je vous prie.
« Il n'osait lui faire de questions ; mais, la discernant si expérimentée, elle avait du passer, se disait-il, par toutes les épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois l'effrayait un peu maintenant. D'ailleurs, il se révoltait contre l'absorption, chaque jour plus grande, de sa personnalité. Il en voulait à Emma de cette victoire permanente. Il s'efforçait même à ne pas la chérir ; puis, au craquement de ses bottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes. »
Est-ce que c'est lascif, cela ?
Et puis, prenez le dernier paragraphe :
« Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et qu'elle s'en revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent ; alors elle s'assit sur un banc, à l'ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là ! Comme elle enviait les ineffables sentiments d'amour qu'elle tâchait, d'après des livres, de se figurer !
Les premiers mois de son mariage, ses promenades a cheval dans la forêt, le vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux. »N'oubliez donc pas ceci, monsieur l'Avocat impérial, quand vous voulez juger la pensée de l'auteur, quand vous voulez trouver absolument la couleur lascive là où je ne puis trouver qu'un excellent livre. « Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres. « Je l'aime pourtant », se disait-elle ; elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait ? »
Est-ce lascif, cela ?
« Mais s'il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un coeur de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien, d'ailleurs, ne valait la peine d'une recherche, tout mentait ! Chaque sourire cachait un baîllement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre que l'irréalisable envie d'une volupté plus haute.
Un râle métallique se traîna dans les airs, et quatre coups se firent entendre à la cloche du couvent. Quatre heures ! et il lui semblait qu'elle était là, sur ce banc, depuis l'éternité. »Il ne faut pas chercher au bout d'un livre quelque chose pour expliquer ce qui est au bout d'un autre. J'ai lu le passage incriminé sans y ajouter un mot, pour défendre une oeuvre qui se défend par elle-même. Continuons la lecture de ce passage incriminé au point de vue de la morale :
« Madame était dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait là tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et de temps à autre faisait fumer des pastilles du sérail, qu'elle avait achetées à Rouen, dans la boutique d'un Algérien. Pour ne pas avoir, la nuit, contre sa chair, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage ; et elle lisait jusqu'au matin des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. » (Ceci donne envie de l'adultère, n'est-ce pas ?) « Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. Charles accourait. - Ah ! va-t'en, disait-elle ; ou, d'autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante, émue, tout en désir, elle ouvrait la fenêtre, aspirait l'air froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde et regardait les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous qui la rassasiaient.
C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides, et, lorsqu'il ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus libéralement ; ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu'ils seraient aussi bien ailleurs, dans quelque hôtel plus modeste, mais elle trouva des objections. »Vous voyez comme tout ceci est simple quand on lit tout ; mais, avec les découpures de M. l'Avocat impérial, le plus petit mot devient une montagne.
M. l'Avocat impérial. - Je n'ai cité aucune de ces phrases-là, et puisque vous en voulez citer que je n'ai point incriminées, il ne fallait pas passer à pieds joints sur la page 50.
Me Sénard. - Je ne passe rien, j'insiste sur les phrases incriminées dans la citation. Nous sommes cités pour les pages 77 et 78 .
M. l'Avocat impérial. - Je parle des citations faites à l'audience, et je croyais que vous m'imputiez d'avoir cité les lignes que vous venez de lire.
Me Sénard. - Monsieur l'Avocat impérial, j'ai cité tous les passages à l'aide desquels vous vouliez constituer un délit qui maintenant est brisé. Vous avez développé à l'audience ce que bon vous semblait, et vous avez eu beau jeu. Heureusement nous avions le livre, le défenseur savait le livre ; s'il ne l'avait pas su, sa position eût été bien étrange, permettez-moi de vous le dire. le suis appelé à m'expliquer sur tels et tels passages, et à l'audience on y substitue d'autres passages. Si je n'avais possèdé le livre comme je le possède, la défense eût été difficile. Maintenant, je vous montre par une analyse fidèle que le roman, loin de devoir être présenté comme lascif, doit être au contraire considèré comme une oeuvre éminemment morale. Après avoir fait cela, je prends les passages qui ont motivé la citation en police correctionnelle ; et après avoir fait suivre vos découpures de ce qui précède et de ce qui suit, l'accusation est si faible, qu'elle vous révolte vous-même, au moment où je les lis ! Ces mêmes passages que vous signaliez comme incriminables, il y a un instant, j'ai cependant bien le droit de les citer moi-même, pour vous faire voir le néant de votre accusation.
Je reprends ma citation où j'en suis resté, au bas de la page 78 :
« Il (Léon) s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur sa poitrine ; et son coeur, comme les gens qui ne peuvent endurer qu'une certaine dose de musique, s'assoupissait d'indifférence au vacarme d'un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.
Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du mariage. »Platitudes du mariage! Celui qui a découpé ceci, a dit : comment, voilà un monsieur qui dit que dans le mariage il n'y a que des platitudes ! C'est une attaque au mariage, c'est un outrage à la morale ! Convenez, monsieur l'Avocat impérial, qu'avec des découpures artistement faites on peut aller loin en fait d'incrimination. Qu'est-ce que l'auteur a appelé les platitudes du mariage ? Cette monotonie qu'Emma avait redoutée, qu'elle avait voulu fuir, et qu'elle retrouvait sans cesse dans l'adultère, ce qui était précisément la désillusion. Vous voyez donc bien que quand, au lieu de découper des membres de phrases et des mots, on lit ce qui précède et ce qui suit, il ne reste plus rien à l'incrimination ; et vous comprenez à merveille que mon client, qui sait sa pensée, doit être un peu révolté de la voir ainsi travestir. Continuons :
« Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du mariage.
Mais comment pouvoir s'en débarrasser ? Puis elle avait beau se sentir humiliée de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait encore, par habitude ou par corruption ; et chaque jour elle s'y acharnait davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s'il l'avait trahie ; et même elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation, puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.
Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idée : qu'une femme doit toujours écrire à son amant.
Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme, fait de ses plus ardents souvenirs. » Ceci n'est plus incriminé : « ensuite elle retombait à plat, brisée, car ces élans d'amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches.
Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et universelle... elle recevait du papier timbré qu'elle regardait à peine. Elle aurait voulu ne plus vivre ou continuellement dormir. »J'appelle cela une excitation à la vertu, par l'horreur du vice, ce que l'auteur annonce lui-même, et ce que le lecteur le plus distrait ne peut pas ne pas voir, sans un peu de mauvaise volonté. Et maintenant quelque chose de plus, pour vous faire apercevoir quelle espèce d'homme vous avez à juger. Pour vous montrer non pas quelle espèce de justification je puis prendre, mais si M. Flaubert a eu la couleur lascive et où il prend ses inspirations, laissez-moi mettre sur votre bureau ce livre usé par lui, et dans les passages duquel il s'est inspiré pour dépeindre cette concupiscence, les entraînements de cette femme qui cherche le bonheur dans les plaisirs illicites, qui ne peut pas l'y rencontrer, qui cherche encore, qui cherche de plus en plus, et ne le rencontre jamais. Où Flaubert a pris ses inspirations, messieurs ? C'est dans ce livre que voilà ; écoutez :
ILLUSION DES SENS.
« Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets et se trompe pour ainsi dire, en changeant de place ; ainsi la concupiscence, c'est-a-dire l'amour des plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût et du dégoût à l'appétit, l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle ? Inconstantia, concupiscentia. Voilà ce que c'est que la vie des sens. Cependant, dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante. »
Voilà ce que c'est que la vie des sens. Qui a dit cela ? qui a écrit les paroles que vous venez d'entendre, sur ces excitations et ces ardeurs incessantes ? Quel est le livre que M. Flaubert feuillette jour et nuit, et dont il s'est inspiré dans les passages qu'incrimine M. l'Avocat impérial ? C'est Bossuet ! Ce que je viens de vous lire, c'est un fragment d'un discours de Bossuet sur les plaisirs illicites. Je vous ferai voir que tous ces passages incriminés ne sont, non pas des plagiats, - l'homme qui s'est approprié une idée n'est pas un plagiaire, - mais que des imitations de Bossuet. En voulez-vous un autre exemple ? Le voici :
» SUR LE PECHE.
« Et ne me demandez pas, chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supplices ; la chose est prouvée par les Ecritures. C'est le véritable qui le dit, c'est le Tout-Puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre coeur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes, en elles-mêmes, des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie ; ce qui mêle dans elles toutes des emportements, qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes et ses résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies. »
Et plus loin :
« Eh ! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent ? Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous : trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles. »
Tout ce que vous venez d'entendre n'est-il pas là pour vous montrer les amertumes des passions ? Je vous laisse ce livre tout marqué, tout flétri par le pouce de l'homme studieux qui y a pris sa pensée. Et celui qui s'est inspiré à une source pareille, celui-là qui a décrit l'adultère dans les termes que vous venez d'entendre, celui-là est poursuivi pour outrage à la morale publique et religieuse !
Quelques lignes encore sur la Femme pécheresse, et vous allez voir comment M. Flaubert, ayant à peindre ces ardeurs a su s'inspirer de son modèle :
« Mais punis de notre erreur sans en être détrompés, nous cherchons dans le changement un remède de notre méprise ; nous errons d'objet en objet ; et s'il en est enfin quelqu'un qui nous fixe, ce n'est pas que nous soyons contents de notre choix, c'est que nous sommes loués de notre inconstance. »
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« Tout lui parait vide, faux, dégoûtant dans les créatures : loin d'y retrouver ces premiers charmes, dont son coeur avait eu tant de peine à se défendre, elle n'en voit plus que le frivole, le danger et la vanité. »
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« Je ne parle pas d'un engagement de passion ; quelles frayeurs que le mystère n'éclate ! que de mesures à garder du côté de la bienséance et de la gloire ! que d'yeux à éviter ! que de surveillants à tromper ! que de retours à craindre sur la fidélité de ceux qu'on a choisis pour les ministres et les confidents de sa passion ! quels rebuts à essuyer de celui, peut-être, à qui on a sacrifié son honneur et sa liberté, et dont on n'oserait se plaindre ! A tout cela, ajoutez ces moments cruels où la passion moins vive nous laisse le loisir de retomber sur nous-mêmes, et de sentir toute l'indignité de notre état ; ces moments où le coeur, né pour les plaisirs plus solides, se lasse de ses propres idoles, et trouve son supplice dans ses dégoûts et dans son inconstance. Monde profane ! si c'est là cette félicité que tu nous vantes tant, favorises-en tes adorateurs ; et punis-les, en les rendant ainsi heureux, de la foi qu'ils ont ajoutée si légèrement à tes promesses. »Laissez-moi vous dire ceci : quand un homme, dans le silence des nuits, a médité sur les causes des entraînements de la femme ; quand il les a trouvées dans l'éducation et que, pour les exprimer, se défiant de ses observations personnelles, il a été se mûrir aux sources que je viens d'indiquer ; quand il ne s'est laissé aller à prendre la plume qu'après s'être inspiré des pensées de Bossuet et de Massillon, permettez-moi de vous demander s'il y a un mot pour vous exprimer ma surprise, ma douleur en voyant traduire cet homme en police correctionnelle - pour quelques passages de son livre, et précisément pour les idées et les sentiments les plus vrais et les plus élevés qu'il ait pu rassembler ! Voilà ce que je vous prie de ne pas oublier relativement a l'inculpation d'outrage à la morale religieuse. Et puis, si vous me le permettez, je mettrai en regard de tout ceci, sous vos yeux, ce que j'appelle, moi, des atteintes à la morale, c'est-à-dire la satisfaction des sens sans amertume, sans ces larges gouttes de sueur glacée, qui tombent du front chez ceux qui s'y livrent ; et je ne vous citerai pas des livres licencieux dans lesquels les auteurs ont cherché à exciter les sens, je vous citerai un livre - qui est donné en prix dans les collèges, mais je vous demanderai la permission de ne vous dire le nom de l'auteur qu'après que je vous en aurai lu un passage. Voici ce passage, je vous ferai passer le volume ; c'est un exemplaire qui a été donné en prix à un élève de collège : j'aime mieux vous remettre cet exemplaire que celui de M. Flaubert :
« Le lendemain, je fus reconduit dans son appartement. Là je sentis tout ce qui peut porter a la volupté. On avait répandu dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle était sur un lit qui n'était fermé que par des guirlandes de fleurs ; elle y paraissait languissamment couchée. Elle me tendit la main, et me fit asseoir auprès d'elle. Tout, jusqu'au voile qui lui couvrait le visage, avait de la grâce. Je voyais la forme de son beau corps. Une simple toile qui se mouvait sur elle me faisait tout à tour perdre et trouver des beautés ravissantes. » Une simple toile, quand elle était étendue sur un cadavre, vous a paru une image lascive ; ici elle est étendue sur la femme vivante. « Elle remarqua que mes yeux étaient occupés, et quand elle les vit s'enflammer, la toile sembla s'ouvrir d'elle-même ; je vis tous les trésors d'une beauté divine. Dans ce moment, elle me serra la main ; mes yeux errèrent partout. Il n'y a, m'écriai-je, que ma chère Ardasire qui soit aussi belle ; mais j'atteste les dieux que ma fidélité... Elle se jeta à mon cou, et me serra dans ses bras. Tout d'un coup, la chambre s'obscurcit, son voile s'ouvrit ; elle me donna un baiser. Je fus tout hors de moi ; une flamme subite coula dans mes veines et échauffa tous mes sens. L'idée d'Ardasire s'éloigna de moi. Un reste de souvenir... mais il ne me paraissait qu'un songe... J'allais... J'allais la préférer à elle-même. Déjà j'avais porté mes mains sur son sein ; elles couraient rapidement partout ; l'amour ne se montrait que par sa fureur ; il se précipitait à la victoire ; un moment de plus, et Ardasire ne pouvait pas se défendre. »
Qui a écrit cela ? Ce n'est pas même l'auteur de la Nouvelle Héloïse, c'est M. le Président de Montesquieu ! Ici, pas une amertume, pas un dégoût, tout est sacrifié à la beauté littéraire, et on donne cela en prix aux élèves de rhétorique, sans doute pour leur servir de modèle dans les amplifications ou les descriptions qu'on leur donne à faire. Montesquieu décrit dans les Lettres persanes une scène qui ne peut pas même être lue. Il s'agit d'une femme que cet auteur place entre deux hommes qui se la disputent. Cette femme ainsi placée entre deux hommes fait des rêves - qui lui paraissent fort agréables.
En sommes-nous là, monsieur l'Avocat impérial ! Faudra-t-il encore vous citer Jean-Jacques Rousseau dans les Confessions et ailleurs ! Non, je dirai seulement au tribunal que si, à propos de sa description de la voiture dans la Double méprise, M. Mérimée était poursuivi, il serait immédiatement acquitté. On ne verrait dans son livre qu'une oeuvre d'art, de grandes beautés littéraires. On ne le condamnerait pas plus qu'on ne condamne les peintres ou les statuaires qui ne se contentent pas de traduire toute la beauté du corps, mais toutes les ardeurs, toutes les passions.
Je n'en suis pas là ; je vous demande de reconnaître que M. Flaubert n'a pas chargé ses images, et qu'il n'a fait qu'une chose : toucher de la main la plus ferme la scène de la dégradation. A chaque ligne de son livre il fait ressortir la désillusion, et, au lieu de terminer par quelque chose de gracieux, il s'attache à nous montrer cette femme arrivant, après le mépris, l'abandon, la ruine de sa maison, à la mort la plus épouvantable. En un mot, je ne puis que répéter ce que j'ai dit en commençant la plaidoirie, que M. Flaubert est l'auteur d'un bon livre, d'un livre qui est l'excitation à la vertu par l'horreur du vice.
J'ai maintenant à examiner l'outrage à la religion. L'outrage à la religion commis par M. Flaubert ! Et en quoi, s'il vous plaît ? M. l'Avocat impérial a cru voir en lui un sceptique. Je puis répondre a M. l'Avocat impérial qu'il se trompe. Je n'ai pas ici de profession de foi a faire, je n'ai que le livre à défendre, c'est ce qui fait que je me borne à ce simple mot. Mais, quant au livre, je défie M. l'Avocat impérial d'y trouver quoi que ce soit qui ressemble à un outrage à la religion. Vous avez vu comment la religion a été introduite dans l'éducation d'Emma, et comment cette religion, faussée de mille manières, ne pouvait pas retenir Emma sur la pente qui l'entraînait. Voulez-vous savoir en quelle langue M. Flaubert parle de la religion ? Ecoutez quelques lignes que je prends dans la première livraison, pages 231, 232 et 233.
« Un soir que la fenêtre était ouverte, et qu'assise au bord elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit tout a coup sonner l'Angélus
On était au commencement d'avril, quand les primevères sont écloses ; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins comme des femmes semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été. Par les barreaux de la tonnelle et au delà, tout autour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l'herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d'une teinte violette, plus pâle et transparente qu'une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ; on n'entendait ni leurs pas, ni les mugissements, et la cloche sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.
A ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers qui dépassaient de l'autel, les vases pleins de fleurs et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois être encore confondue dans la longue ligne de voiles blancs que marquaient de noir, ça et là, les capuchons raides des bonnes soeurs inclinées sur leur prie-Dieu. »Voilà la langue dans laquelle le sentiment religieux est exprimé ; et à entendre M. l'Avocat impérial, le scepticisme règne d'un bout à l'autre dans le livre de M. Flaubert. Où donc, je vous prie, trouvez-vous la du scepticisme ?
M.l'Avocat impérial. - Je n'ai pas dit qu'il y en eût là dedans.
Me Sénard. - S'il n'y en a pas la dedans, où donc y en a-t-il ? Dans vos découpures, évidemment. Mais voici l'ouvrage tout entier, que le tribunal le juge, et il verra que le sentiment religieux y est si fortement empreint, que l'accusation de scepticisme est une vraie calomnie. Et maintenant, monsieur l'Avocat impérial me permettra-t-il de lui dire que ce n'était pas la peine d'accuser l'auteur de scepticisme avec tant de fracas ? Poursuivons :
« Le dimanche à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit, elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans la tempête, et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina vers l'église, disposée à n'importe quelle dévotion, pourvu qu'elle y absorbât son âme et que 1'existence entière y disparut. »
Ceci, messieurs, est le premier appel à la religion, pour retenir Emma sur la pente des passions. Elle est tombée, la pauvre femme, puis repoussée du pied par l'homme auquel elle s'est abandonnée. Elle est presque morte, elle se relève, elle se ranime ; et vous allez voir maintenant ce qui est écrit (numéro du 15 novembre 1856, p. 548) :
« Un jour qu'au plus fort de sa maladie elle s'était crue agonisante, elle avait demandé la communion ; et à mesure que 1'on faisait dans sa chambre les préparatifs pour le sacrement, que 1'on disposait en autel la commode encombrée de sirops, et que Félicité semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort pesant sur elle, qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait ; il lui sembla que son être, montant vers Dieu... (Vous voyez dans quelle langue M. Flaubert parle des choses religieuses.) « Il lui sembla que son être, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans cet amour, comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea d'eau bénite les draps du lit ; le prêtre retira du saint ciboire la blanche hostie : et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. »
J'en demande pardon à M. 1'Avocat impérial, j'en demande pardon au tribunal, j'interromps ce passage, mais j'ai besoin de dire que c'est l'auteur qui parle, et de vous faire remarquer dans quels termes il s'exprime sur le mystère de la communion ; j'ai besoin, avant de reprendre cette lecture, que le tribunal saisisse la valeur littéraire empruntée à ce tableau ; j'ai besoin d'insister sur ces expressions qui appartiennent à l'auteur :
« Et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. Les rideaux de son alcôve se bombaient mollement autour d'elle en façon de nuées, et les rayons des deux cierges brillant sur la commode lui parurent être des gloires éblouissantes. Alors elle laissa retomber sa tête, croyant entendre dans les espaces le chant des harpes séraphiques, et apercevoir en un ciel d'azur, sur un trône d'or. au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu le père, tout éclatant de majesté, et qui d'un signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes de flammes, pour l'emporter dans leurs bras. »
Il continue :
« Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose la plus belle qu'il fut possible de rêver ; si bien qu'à présent elle s'efforçait d'en ressaisir la sensation qui continuait cependant, mais d'une manière moins exclusive et avec une douceur aussi profonde. Son âme, courbaturée d'orgueil, se reposait enfin dans l'humilité chrétienne ; et, savourant le plaisir d'être faible, Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire aux envahissements de la grâce une large entrée. Il existait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes, un autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittences ni fin, et qui s'accroîtrait éternellement ! Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel et où elle soupira d'être. Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets ; elle porta des amulettes ; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa couche, un reliquaire enchâssé d'émeraudes, pour le baiser tous les soirs. »
Voilà des sentiments religieux ! Et si vous vouliez vous arrêter un instant sur la pensée principale de l'auteur, je vous demanderais de tourner la page et de lire les trois lignes suivantes du deuxième alinéa :
« Elle s'irrita contre les prescriptions du culte ; l'arrogance des écrits polémiques lui déplut par leur acharnement à poursuivre des gens qu'elle ne connaissait pas, et des contes profanes relevés de la religion lui parurent écrits dans une telle ignorance du monde, qu'ils l'écartèrent insensiblement des vérités dont elle attendait la preuve. »
Voilà le langage de M. Flaubert. Maintenant, s'il vous plaît, arrivons à une autre scène, à la scène de l'extrême-onction. Oh ! monsieur l'Avocat impérial, combien vous vous étés trompé quand, vous arrêtant aux premiers mots, vous avez accusé mon client de mêler le sacré au profane, quand il s'est contenté de traduire ces belles formules de l'extrême-onction, au moment où le prêtre touche tous les organes de nos sens, au moment où, selon l'expression du rituel, il dit : Per istam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid deliquisti.
Vous avez dit : Il ne faut pas toucher aux choses saintes. De quel droit travestissez-vous ces saintes paroles : « Que Dieu dans sa sainte miséricorde, vous pardonne toutes les fautes que vous avez commises par la vue, par le goût, par l'ouïe, etc. ? »
Tenez, je vais vous lire le passage incriminé, et ce sera toute ma vengeance. J'ose dire ma vengeance, car l'auteur a besoin d'être vengé. Oui, il faut que M. Flaubert sorte d'ici, non seulement acquitté, mais vengé ! vous allez voir de quelles lectures il est nourri. Le passage incriminé est à la page 271 du numéro du 15 décembre ; il est ainsi conçu :
« Pâle comme une statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait en face d'elle, au pied du lit, tandis que le prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses... »
Tout ce tableau est magnifique, et la lecture en est irrésistible ; mais tranquillisez-vous, je ne la prolongerai pas outre mesure. Voici maintenant l'incrimination :
« Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à voir tout a coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient.
Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y déposa, de toute sa force expirante, le plus grand baiser d'amour qu'elle eut jamais donné. »L'extrême-onction n'est pas encore commencée ; mais on me reproche ce baiser. Je n'irai pas chercher dans sainte Thérèse, que vous connaissez peut-être, mais dont le souvenir est trop éloigné ; je n'irai pas même chercher dans Fénelon le mysticisme de Mme Guyon, ni des mysticismes plus modernes dans lesquels je trouve bien d'autres raisons. Je ne veux pas demander à ces écoles, que vous qualifiez de christianisme sensuel, l'explication de ce baiser ; c'est à Bossuet, à Bossuet lui-même que je veux la demander :
« Obéissez et tachez au reste d'entrer dans les dispositions de Jésus en communiant, qui sont des dispositions d'union, de jouissance et d'amour : tout l'Evangile le crie. Jésus veut qu'on soit avec lui ; il veut jouir, il veut qu'on jouisse de lui. Sa sainte chair est le milieu de cette union et de cette chaste jouissance : il se donne. » Etc.
Je reprends la lecture du passage incriminé :
« Ensuite il récita le Misereatur et l'Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l'huile et commença les onctions : d'abord sur les yeux, qui avaient tant convoité les somptuosités terrestres ; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d'orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.
Le curé s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés d'huile, et revint s'asseoir près de la moribonde pour lui dire qu'à présent elle devait joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ, et s'abandonner à la miséricorde divine.
En faisant ses exhortations. il essaya de lui mettre dans la main un cierge béni, symbole des gloires célestes dont elle allait être tout à l'heure environnée. Mais Emma, trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombé par terre.
Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l'eût guérie.
Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation ; et il expliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des personnes lorsqu'il le jugeait convenable pour leur salut. Et Charles se rappela un jour, où ainsi, près de mourir, elle avait reçu la communion, il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensait-il. » .Maintenant, quand une femme meurt, et que le prêtre va lui donner l'extrême-onction ; quand on fait de cela une scène mystique et que nous traduisons avec une fidélité scrupuleuse les paroles sacramentelles, on dit que nous touchons aux choses saintes. Nous avons porté une main téméraire aux choses saintes, parce que au deliquisti per oculos, per os, per aurem, per manus et per pedes,nous avons ajouté le péché que chacun de ces organes avait commis. Nous ne sommes pas les premiers qui ayons marché dans cette voie. M. Sainte-Beuve, dans un livre que vous connaissez, met aussi une scène d'extrême-onction, et voici comment il s'exprime :
« Oh ! oui donc, à ces yeux d'abord, comme au plus noble et au plus vif des sens ; à ces yeux, pour ce qu'ils ont vu, regardé de tendre, de trop perfide en d'autres yeux, de trop mortel ; pour ce qu'ils ont lu et relu d'attachant et de trop chéri ; pour ce qu'ils ont versé de vaines larmes sur les biens fragiles et sur les créatures infidèles ; pour le sommeil qu'ils ont tant de fois oublié, le soir en y songeant !
A l'ouïe aussi, pour ce qu'elle a entendu et s'est laissé dire de trop doux, de trop flatteur et enivrant ; pour ce son que l'oreille dérobe lentement aux paroles trompeuses ; pour ce qu'elle y boit de miel caché !
A cet odorat ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des soirs de printemps au fond des bois, pour les fleurs reçues le matin et tous les jours, respirées avec tant de complaisance !
Aux lèvres, pour ce qu'elles ont prononcé de trop confus ou de trop avoué ; pour ce qu'elles n'ont pas répliqué en certains moments ou ce qu'elles n'ont pas révélé à certaines personnes, pour ce qu'elles ont chanté dans la solitude de trop mélodieux et de trop plein de larmes ; pour leur murmure inarticulé, pour leur silence !
Au cou au lieu de la poitrine, pour l'ardeur du désir selon l'expression consacrée (propter ardorem libidinis) ; oui, pour la douleur des affections, des rivalités, pour le trop d'angoisse des humaines tendresses, pour les larmes qui suffoquent un gosier sans voix, pour tout ce qui fait battre un coeur ou ce qui le ronge !
Aux mains aussi, pour avoir serré une main qui n'était pas saintement liée ; pour avoir reçu des pleurs trop brûlants ; pour avoir peut-être commencé d'écrire, sans l'achever, quelque réponse non permise !
Aux pieds, pour n'avoir pas fui, pour avoir suffi aux longues promenades solitaires, pour ne pas s'être lassés assez tôt au milieu des entretiens qui sans cesse recommençaient ! »
Vous n'avez pas poursuivi cela. Voilà deux hommes qui, chacun dans leur sphère, ont pris la même chose, et qui ont, à chacun des sens, ajouté le pêché, la faute. Est-ce que vous auriez voulu leur interdire de traduire la formule du rituel : Quidquid deliquisti per oculos, per aurem, etc. ?
M. Flaubert a fait ce qu'a fait M. Sainte-Beuve, sans pour cela être un plagiaire. Il a usé du droit, qui appartient à tout écrivain, d'ajouter à ce qu'a dit un autre écrivain, de compléter un sujet. La dernière scène du roman de Madame Bovary a été faite comme toute l'étude de ce type, avec les documents religieux. M. Flaubert a fait la scène de l'extrême-onction avec un livre que lui avait prêté un vénérable ecclésiastique de ses amis, qui a lu cette scène, qui en a été touché jusqu'aux larmes, et qui n'a pas imaginé que la majesté de la religion pût en être offensée. Ce livre est intitulé : Explication historique, dogmatique, morale, liturgique et canonique du catéchisme, avec la réponse aux objections tirées des sciences contre la religion, par M. l'Abbé Ambroise Guillois, curé de Notre-Dame-du-Pré, au Mans, 6e édition, etc., ouvrage,approuvé par son Eminence le cardinal Gousset, NN. SS. les Evêques et Archevêques du Mans, de Tours, de Bordeaux, de Cologne, etc., tome 3e, imprimé au Mans par Charles Monnoyer, 1851. Or, vous allez voir dans ce livre, comme vous avez vu tout à l'heure dans Bossuet, les principes et en quelque sorte le texte des passages qu'incrimine M. l'Avocat impérial. Ce n'est plus maintenant M. Sainte-Beuve, un artiste, un fantaisiste littéraire que je cite ; écoutez l'Eglise elle-même.
« L'extrême-onction peut rendre la santé du corps si elle est utile pour la gloire de Dieu... » et le prêtre dit que cela arrive souvent. Maintenant voici l'extrême-onction :
« Le prêtre adresse au malade une courte exhortation, s'il est en état de l'entendre, pour le disposer à recevoir dignement le sacrement qu'il va lui administrer.
Le prêtre fait ensuite les onctions sur le malade avec le stylet, ou l'extrémité du pouce droit qu'il trempe chaque fois dans l'huile des infirmes. Ces onctions doivent être faites surtout aux cinq parties du corps que la nature a données à l'homme comme les organes des sensations, savoir : aux yeux, aux oreilles, aux narines, à la bouche et aux mains.
A mesure que le prêtre fait les onctions (nous avons suivi de point en point le Rituel, nous l'avons copié), il prononce les paroles qui y répondent.
« Aux yeux, sur la paupière fermée : Par cette onction sainte et par sa pieuse miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par la vue. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les péchés qu'il a commis par la vue : tant de regards indiscrets, tant de curiosités criminelles, tant de lectures qui ont fait naître en lui une foule de pensées contraires à la foi et aux moeurs. »
Qu'a fait M. Flaubert ? Il a mis dans la bouche du prêtre, en réunissant les deux parties, ce qui doit être dans sa pensée et en même temps dans la pensée du malade. Il a copié purement et simplement.
« Aux oreilles : Par cette onction sainte et par sa pieuse miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens de l'ouïe. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau toutes les fautes dont il s'est rendu coupable en écoutant avec plaisir des médisances, des calomnies, des propos déshonnêtes, des chansons obscènes. »
« Aux narines : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par l'odorat. Dans ce moment, le malade doit détester de nouveau tous les péchés qu'il a commis par l'odorat, toutes les recherches raffinées et voluptueuses des parfums, toutes les sensualités, tout ce qu'il a respiré des odeurs de l'iniquité. - A la bouche, sur les lèvres : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens du goût et par la parole. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les péchés qu'il a commis, en proférant des jurements et des blasphèmes..., en faisant des excès dans le boire et dans le manger... - Sur les mains : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens du toucher. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les larcins, toutes les injustices dont il a pu se rendre coupable, toutes les libertés plus ou moins criminelles qu'il s'est permises... Les prêtres reçoivent l'onction des mains en dehors, parce qu'ils l'ont déjà reçue en dedans au moment de leur ordination, et les autres malades en dedans. - Sur les pieds : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par vos démarches. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les pas qu'il a faits dans les voies de l'iniquité, tant de promenades scandaleuses, tant d'entrevues criminelles... L'onction des pieds se fait sur le dessus ou sous la plante, selon la commodité du malade, et aussi selon l'usage du diocèse où l'on se trouve. La pratique la plus commune semble être de la faire à la plante des pieds. »
Et enfin à la poitrine (M. Sainte-Beuve a copié, nous ne l'avons pas fait parce qu'il s'agissait de la poitrine d'une femme). Propter ardorem libidinis, etc.
« A la poitrine : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par l'ardeur des passions. Le malade doit, en ce moment, détester de nouveau toutes les mauvaises pensées, tous les mauvais désirs auxquels il s'est abandonné, tous les sentiments de haine, de vengeance qu'il a nourris dans son coeur. »
Et nous pourrions, d'après le Rituel, parler d'autre chose encore que de la poitrine, mais Dieu sait quelle sainte colère nous aurions excitée chez le ministère public, si nous avions parlé des reins :
« Aux reins (ad lumbos) : Par cette sainte onction, et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par les mouvements déréglés de la chair. »
Si nous avions dit cela, de quelle foudre n'auriez-vous pas tenté de nous accabler, monsieur l'Avocat impérial ! et cependant le Rituel ajoute :
« Le malade doit, dans ce moment détester de nouveau tant de plaisirs illicites, tant de délectations charnelles... »
Voilà le Rituel, et vous y avez vu l'article incriminé ; il n'y a pas une raillerie, tout y est sérieux et émouvant. Et je vous le répète, celui qui a donné à mon client ce livre, et qui a vu mon client en faire l'usage qu'il en a fait, lui a serré la main avec des larmes. Vous voyez donc, monsieur l'Avocat impérial, combien est téméraire - pour ne pas me servir d'une expression qui, pour être exacte, serait plus sévère - l'accusation que nous avions touché aux choses saintes. Vous voyez maintenant que nous n'avons pas mêlé le profane au sacré, quand, à chacun des sens, nous avons indiqué le pêché commis par ce sens, puisque c'est le langage de l'Eglise elle-même.
Insisterai-je, maintenant, sur les autres détails du délit d'outrage à la religion ? voilà que le ministère public me dit : « Ce n'est plus la religion, c'est la morale de tous les temps que vous avez outragée ; vous avez insulté la mort ! » Comment ai-je insulté la mort ? Parce qu'au moment où cette femme meurt, il passe dans la rue un homme que, plus d'une fois, elle avait rencontré demandant l'aumône près de la voiture dans laquelle elle revenait des rendez-vous adultères, l'aveugle qu'elle avait accoutumé de voir, l'aveugle qui chantait sa chanson pendant que la voiture montait lentement la côte, à qui elle jetait une pièce de monnaie, et dont l'aspect la faisait frissonner. Cet homme passe dans la rue ; et, au moment où la miséricorde divine pardonne ou promet le pardon à la malheureuse qui expie ainsi par une mort affreuse les fautes. de sa vie, la raillerie humaine lui apparaît sous la forme de la chanson qui passe sous sa fenêtre. Mon Dieu! vous trouvez qu'il y a là un outrage ; mais M. Flaubert ne fait que ce qu'ont fait Shakespeare et Goethe, qui, à l'instant suprême de la mort, ne manquent pas de faire entendre quelque chant, soit de plainte, soit de raillerie, qui rappelle à celui qui s'en va dans l'éternité quelque plaisir dont il ne jouira plus, ou quelque faute à expier.
Lisons : « En effet, elle regarda tout autour d'elle lentement, comme quelqu'un qui se réveille d'un songe ; puis, d'une voix distincte, elle demanda son miroir ; elle resta penchée dessus quelque temps jusqu'au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l'oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. »Je ne puis pas lire, je suis comme Lamartine : « L'expiation va pour moi au delà de la vérité... » Je ne croyais pourtant pas faire une mauvaise action, monsieur l'Avocat impérial, en lisant ces pages à mes filles qui sont mariées, honnêtes filles qui ont reçu de bons exemples, de bonnes leçons, et que jamais, jamais on n'a mises, par une indiscrétion, hors de la voie la plus étroite, hors des choses qui peuvent et doivent être entendues... Il m'est impossible de continuer cette lecture, je m'en tiendrai rigoureusement aux passages incriminés :
« Les bras étendus et à mesure que le râle devenait plus fort (Charles était de l'autre côté, cet homme que vous ne voyez jamais, et qui est admirable), et à mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.
Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d'un bâton ; et une voix s'éleva, une voix rauque qui chantait :
Souvent la chaleur d'un beau jour
Fait rêver fillette à l'amour.Elle se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.
Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s'inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.- L'aveugle ! s'écria-t-elle.
Et Emma se mit a rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.
Il souffla bien fort ce jour-la,
Et le jupon court s'envola !Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus. »
Voyez, messieurs, dans ce moment suprême, le rappel de sa faute, le remords, avec tout ce qu'il a de poignant et d'affreux. Ce n'est pas une fantaisie d'artiste voulant seulement faire un contraste sans utilité, sans moralité, c'est l'aveugle qu'elle entend dans la rue chantant cette affreuse chanson, qu'il chantait quand elle revenait toute suante, toute hideuse des rendez-vous de l'adultère ; c'est l'aveugle qu'elle voyait à chacun de ces rendez-vous : c'est cet aveugle qui la poursuivait de son chant, de son importunité ; c'est lui qui, au moment où la miséricorde divine est là, vient personnifier la rage humaine qui la poursuit à l'instant suprême de la mort ! Et on appelle cela un outrage à la morale publique ! Mais je puis dire, au contraire, que c'est là un hommage à la morale publique, qu'il n'y a rien de plus moral que cela ; je puis dire que, dans ce livre, le vice de l'éducation est animé, qu'il est pris dans le vrai, dans la chair vivante de notre société, qu'à chaque trait l'auteur nous pose cette question : « As-tu fait ce que tu devais pour l'éducation de tes filles ? La religion que tu leur as donnée, est-elle celle qui peut les soutenir dans les orages de la vie, ou n'est-elle qu'un amas de superstitions charnelles, qui laissent sans appui quand la tempête gronde ? Leur as-tu enseigné que la vie n'est pas la réalisation de rêves chimériques, que c'est quelque chose de prosaïque dont il faut s'accommoder ? Leur as-tu enseigné cela, toi ? As-tu fait ce que tu devais pour leur bonheur ? Leur as-tu dit : Pauvres enfants, hors de la route que je vous indique, dans les plaisirs que vous poursuivez, vous n'avez que le dégoût qui vous attend, l'abandon de la maison, le trouble, le désordre, la dilapidation, les convulsions, la saisie... » Et vous voyez si quelque chose manque au tableau, l'huissier est là, là aussi est le juif qui a vendu pour satisfaire les caprices de cette femme, les meubles sont saisis, la vente va avoir lieu ; et le mari ignore tout encore. Il ne reste plus à la malheureuse qu'à mourir !
Mais, dit le ministère public, sa mort est volontaire, cette femme meurt à son heure.
Est-ce qu'elle pouvait vivre ? Est-ce qu'elle n'était pas condamnée ? Est-ce qu'elle n'avait pas épuisé le dernier degré de la honte et de la bassesse ?
Oui, sur nos scènes, on montre les femmes qui ont dévié, gracieuses, souriantes, heureuses, et je ne veux pas dire ce qu'elles ont fait. Questum corpore jecerant. Je me borne à dire ceci. Quand nous les montre heureuses, charmantes, enveloppées de mousseline, présentant une main gracieuse à des comtes, à des marquis, à des ducs, que souvent elles répondent elles-mêmes au nom de marquises ou de duchesses : voilà ce que vous appelez respecter la morale publique. Et celui qui vous présente la femme adultère mourant honteusement, celui-là commet un outrage à morale publique !
Tenez, je ne veux pas dire que ce n'est pas votre pensée que vous avez exprimée, puisque vous l'avez exprimée, mais vous avez cédé a une grande préoccupation. Non, ce n'est pas vous, le mari, le père de famille, l'homme qui est là, ce n'est pas vous, ce n'est pas possible ; ce n'est pas vous qui, sans la préoccupation du réquisitoire et d'une idée préconçue, seriez venu dire que Flaubert est l'auteur d'un mauvais livre ! Oui, abandonné à vos inspirations, votre appréciation serait la même que la mienne, je ne parle pas du point de vue littéraire, nous ne pouvons pas différer vous et moi à cet égard, mais au point de vue de la morale et du sentiment religieux tel que vous l'entendez, tel que je l'entends.
On nous a dit encore que nous avions mis en scène un curé matérialiste. Nous avons pris le curé, comme nous avons pris le mari. Ce n'est pas un ecclésiastique éminent, c'est un ecclésiastique ordinaire, un curé de campagne. Et de même que nous n'avons insulté personne, que nous n'avons exprimé aucun sentiment, aucune pensée qui pût être injurieuse pour le mari, nous n'avons pas davantage insulté l'ecclésiastique qui était là. Je n'ai qu'un mot à dire là-dessus.
Voulez-vous des livres dans lesquels les ecclésiastiques jouent un rôle déplorable ? Prenez Gil-Blas, le Chanoine, de Balzac ; Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo. Si vous voulez des prêtres qui soient la honte du clergé, prenez-les ailleurs, vous ne les trouveriez pas dans Madame Bovary. Qu'est-ce que j'ai montré, moi ? Un curé de campagne qui est dans ses fonctions de curé de campagne ce qu'est M. Bovary, un homme ordinaire. L'ai-je représenté libertin, gourmand, ivrogne ? Je n'ai pas dit un mot de cela. Je l'ai représenté remplissant son ministère, non pas avec une intelligence élevée, mais comme sa nature l'appelait à le remplir. J'ai mis en contact avec lui et en état de discussions presque perpétuelles un type qui vivra - comme a vécu la création de M. Prudhomme - comme vivront quelques autres créations de notre temps, tellement étudiées et prises sur le vrai, qu'il n'y a pas possibilité qu'on les oublie ; c'est le pharmacien de campagne, le voltairien, le sceptique, l'incrédule, l'homme qui est en querelle perpétuelle avec le curé. Mais dans ces querelles avec le curé, qui est-ce qui est continuellement battu, bafoué, ridiculisé ? C'est Homais, c'est lui à qui on a donné le rôle le plus comique parce qu'il est le plus vrai, celui qui peint le mieux notre époque sceptique, un enragé, ce qu'on appelle le prêtrophobe. Permettez-moi encore de vous lire la page 206.
C'est la bonne femme de l'auberge qui offre quelque chose à son curé :
« - Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé ? demanda la maîtresse d'auberge tout en atteignant sur la cheminée un des flambeaux de cuivre qui s'y trouvaient rangés en colonnade avec leurs chandelles. Voulez-vous prendre quelque chose ? Un doigt de cassis, un verre de vin ?
L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son parapluie qu'il avait oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont, et, après avoir prié Mme Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il sortit pour se rendre à l'église où l'on sonnait l'Angélus.
Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses souliers, il trouva fort inconvenant sa conduite de tout à l'heure. Ce refus d'accepter un rafraîchissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses ; les prêtres godaillaient tous sans qu'on les vît et cherchaient à ramener le temps de la dîme.
L'hôtesse prit la défense de son curé :
- D'ailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a, l'année dernière, aidé nos gens a rentrer la paille ; il en portait jusqu'à six bottes à la fois, tant il est fort !
- Bravo! fit le pharmacien. Envoyez donc vos filles à confesse a des gaillards d'un tempérament pareil ! Moi, si j'étais le gouvernement, je voudrais qu'on saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous les mois une large phlébotomie, dans l'intérêt de la police et des moeurs !
- Taisez-vous donc, monsieur Homais, vous êtes un impie, vous n'avez pas de religion !
Le pharmacien répondit :
- J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'eux tous avec leurs mômeries et leurs jongleries. J'adore Dieu, au contraire ! Je crois en l'Etre suprême, à un créateur quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je n'ai pas besoin d'aller dans une église baiser des plats d'argent et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous. Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c'est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89 ! Aussi je n'admets pas un bonhomme de Bon-Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours - choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées, d'ailleurs, à toutes les lois de la physique, ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s'efforcent d'engloutir avec eux les populations.
Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien, un moment, s'était cru en plein conseil municipal. Mais la maîtresse d'auberge ne l'écoutait plus. »Qu'est-ce qu'il y a là ? Un dialogue, une scène, comme il y en avait chaque fois que Homais avait occasion de parler des prêtres.
Maintenant il y a quelque chose de mieux dans le dernier passage, page 271 :
« Mais l'attention publique fut distraite par réapparition de M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes huiles.
Homais, comme il le devait à ses principes, compara les prêtres à des corbeaux qu'attire l'odeur des morts ; la vue d'un ecclésiastique lui était personnellement désagréable, car la soutane le faisait rêver au linceul, et il exécrait l'une un peu par épouvante de l'autre. »Notre vieil ami, celui qui nous a prêté le catéchisme, était fort heureux de ce passage ; il nous disait : C'est d'une vérité frappante ; c'est bien le portrait du « prêtrophobe que la soutane fait rêver au linceul et qui exècre l'une un peu par épouvante de l'autre ». C'était un impie, et il exécrait la soutane, un peu par impiété peut-être, mais beaucoup plus parce qu'elle le faisait rêver au linceul.
Permettez-moi de résumer tout ceci.
Je défends un homme qui, s'il avait rencontré une critique littéraire sur la forme de son livre, sur quelques expressions sur trop de détails, sur un point ou sur un autre, aurait accepté cette critique littéraire du meilleur coeur du monde. Mais se voir accusé d'outrage à la morale et à la religion ! M. Flaubert n'en revient pas ; et il proteste ici devant vous avec tout l'étonnement et toute l'énergie dont il est capable contre une telle accusation.
Vous n'êtes pas de ceux qui condamnent des livres sur quelque lignes, vous êtes de ceux qui jugent avant tout la pensée, les moyens de mise en oeuvre, et qui vous poserez cette question par laquelle j'ai commencé ma plaidoirie, et par laquelle je la finis : La lecture d'un tel livre donne-t-elle l'amour du vice, inspire-t-elle l'horreur du vice ? L'expiation si terrible de la faute ne pousse-t-elle pas, n'excite-t-elle pas à la vertu ? La lecture de ce livre ne peut pas produire sur vous une impression autre que celle qu'elle a produite sur nous, à savoir : que ce livre est excellent dans son ensemble, et que les détails en sont irréprochables. Toute la littérature classique nous autorisait à des peintures et à des scènes bien autres que celles que nous nous somme permises. Nous aurions pu, sous ce rapport, la prendre pour modèle, nous ne l'avons pas fait ; nous nous sommes imposé une sobriété dont vous nous tiendrez compte. Que s'il était possible que, par un mot ou par un autre, M. Flaubert eût dépassé la mesure qu'il s'était imposée, je n'aurais pas seulement à vous rappeler que c'est une première oeuvre, mais j'aurais à vous dire qu'alors même qu'il se serait trompé, son erreur serait sans dommage pour la morale publique. Et le faisant venir en police correctionnelle - lui, que vous connaissez maintenant un peu par son livre, lui que vous aimez déjà un peu, j'en suis sûr, et que vous aimeriez davantage si vous le connaissiez davantage, - est bien assez, il est déjà trop cruellement puni. A vous maintenant de statuer. Vous avez jugé le livre dans son ensemble et dans ses détails ; il n'est pas possible que vous hésitiez !
Le réquisitoire
Le jugement
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