Le Procureur de l'Empire
Ernest Pinard
(1822-1909)
par Alexandre Najjar
Dans "Le Procureur de l'Empire", qui vient de paraître aux éditions Balland, Alexandre Najjar
se penche sur le personnage d'Ernest Pinard, le fameux procureur qui persécuta Gustave Flaubert
(mais aussi Baudelaire et Eugène Sue) au lendemain de la publication de "Madame Bovary".
Nous vous proposons ici un extrait du livre, où l'on retrouve Flaubert à la veille de son procès .
« Nous étions à la fin de 1856. La presse périodique vivait - expirait - sous le règne de l'arbitraire et... l'administration n'avait qu'à serrer les doigts pour nous étrangler au coin d'un décret. »
Le décor est planté : Maxime du Camp, dans ses Souvenirs littéraires, résume en peu de mots le climat de terreur qui règne sur son temps : Alphonse Karr est traduit en correctionnelle ; Xavier de Montépin se voit infliger trois mois d'emprisonnement et 500 francs d'amende pour ses Filles de Plâtre...
Au mois de novembre 1856, un ami de Du Camp, qui connaissait bien « les hautes régions du pouvoir », vient lui annoncer que la Revue de Paris va être poursuivie en police correctionnelle pour avoir publié en feuilleton les premiers chapitres d'un roman « licencieux » de Gustave Flaubert intitulé Madame Bovary. Codirecteur de la revue avec Léon Laurent-Pichat, Du Camp s'alarme. « Affaire politique », songe-t-il d'emblée. Le pouvoir voit la revue d'un mauvais oeil : elle accueille les écrits de professeurs démissionnaires après le 2 Décembre et d'un certain nombre d'anciens ministres de la Seconde République ; elle a déjà reçu deux avertissements les 14 et 17 avril 1856.
Il décide d'aller au-devant de la poursuite et se propose de lire attentivement les chapitres de Madame Bovary qui doivent encore être publiés et d'en supprimer, de concert avec l'auteur, les passages qui pourraient constituer « l'apparence d'un danger ». Apprenant les intentions de son ami, Flaubert refuse.« Pendant toute sa vie, se souviendra Du Camp, il fut un mystique littéraire, prêt au martyre pour confesser la divinité qu'il adorait. Il ne comprenait pas que l'on pût reculer devant la persécution, parce que jamais il n'aurait fait la plus légère concession pour s'y soustraire.» Le 19 novembre, l'auteur de Madame Bovary reçoit cette lettre de Du Camp : « Il ne s'agit pas de plaisanter. Ta scène du fiacre est impossible, non pour nous qui nous en moquons, non pour moi qui signe le numéro, mais pour la police correctionnelle qui nous condamnerait net, comme elle a condamné Montépin pour moins que cela... Nous avons deux avertissements, on nous guette et on ne nous raterait pas à l'occasion . »
Flaubert finit par accepter quelques modifications secondaires. Mais en lisant le numéro du 1er décembre, il découvre avec colère que la fameuse scène du fiacre a été supprimée sans son accord. Elle est remplacée par cette note : « La direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la Revue de Paris ; nous en donnons acte à l'auteur. » Il sort de ses gonds. Du Camp tente de l'apaiser. Peine perdue : « Je m'en moque, lui rétorque Flaubert. Si mon roman exaspère le bourgeois, je m'en moque ; si l'on nous envoie en police correctionnelle, je m'en moque ; si la Revue de Paris est supprimée, je m'en moque ! Vous n'aviez pas à accepter la Bovary, vous l'avez prise, tant pis pour vous, vous la publierez telle quelle ! »
Le 7 décembre 1856, Flaubert écrit à Laurent-Pichat pour protester contre les coupures : « (La Revue) a gardé pendant trois mois Madame Bovary en manuscrit et, avant d'en imprimer la première ligne, elle devait savoir à quoi s'en tenir sur ladite oeuvre. C'était à prendre ou à laisser. Elle a pris, tant pis pour elle. »
Finalement, les directeurs de la revue et l'écrivain trouvent un compromis : dans le numéro suivant, daté du 15 décembre, la Revue de Paris insère un communiqué de protestation de Flaubert dans lequel il déclare ne pas accepter la responsabilité de son oeuvre mutilée, tout en priant les lecteurs de n'y voir que des fragments et non pas un ensemble.
Entre-temps, les rumeurs d'une poursuite se précisent. Flaubert ameute parents et amis pour contrer l'attaque annoncée. D'après ses propres termes, il « remue ciel et terre ou, pour mieux dire, toutes les hautes fanges de la Capitale ». Son ami Frédéric Baudry le tranquillise : « Tout cela ne me paraît pas bien sérieux, et je ne puis croire que le Père (Senard) ne vous en tire pas, si tant est que cela vienne à l'audience ».
Flaubert n'est pas apaisé pour autant. Le 31 décembre 1856, il écrit à son ami, l'auteur dramatique Emile Augier, fils de l'avocat Joseph-Victor Augier qui, à l'occasion du Jour de l'An, est invité aux Tuileries : « Je suis accusé par le procureur impérial d'avoir par mes oeuvres (la Bovary) attenté aux bonnes moeurs et à la religion. Si je passe en police correctionnelle, je serai condamné, cela est sûr, car on ne cherche que l'occasion d'en finir avec la Revue de Paris... J'ai remué pas mal de monde, mais je doute fort du succès. Si demain aux Tuileries votre père trouvait l'occasion d'en parler, vous m'obligeriez infiniment. J'ai besoin surtout d'avoir des gens considérables par leurs fonctions qui affirment que je n'ai pas pour industrie de faire des livres à l'usage des cuisinières hystériques. (En marge) C'est vendredi après-demain que je dois être mis en accusation. Si d'ici là l'affaire n'est pas arrêtée, je suis flambé. »
Le jour même, il écrit à son ami de collège, le poète et journaliste Edmond Pagnerre, pour lui demander d'intervenir auprès du garde des Sceaux, Charles Abbatucci. De son côté, Maxime du Camp rencontre Achille Treilhard, le juge d'instruction au tribunal de la Seine, et lui explique la situation. Il paraît acquis à leur cause, mais les consignes semblent provenir du ministère de l'Intérieur. C'est à ce niveau qu'il faut agir : « Ma conviction est qu'un mot revenant de l'Intérieur au Palais y produirait le meilleur effet », affirme-t-il . Le lendemain, Flaubert écrit à son frère Achille, à Rouen, pour l'informer de l'affaire qui, à ses yeux, est surtout dirigée contre la Revue de Paris : «Mon affaire est une affaire politique parce qu'on veut à toute force exterminer la Revue de Paris qui agace le pouvoir ; elle a déjà eu deux avertissements, et il est très facile de la supprimer à son troisième délit pour attentat à la religion ; car ce qu'on me reproche surtout, c'est une extrême-onction copiée dans le Rituel de Paris. Mais les bons magistrats sont tellement ânes qu'ils ignorent complètement cette religion dont ils sont les défenseurs : mon juge d'instruction, M.Treilhard, est un juif, et c'est lui qui me poursuit ! Tout cela est d'un grotesque sublime... Mon affaire va être arrêtée probablement cette nuit, par une dépêche télégraphique venue de la province . Cela va tomber sur ces messieurs, sans qu'ils sachent d'où... Je vais devenir le Lion de la semaine. Toutes les hautes garces s'arrachent la Bovary pour y trouver des obscénités qui n'y sont pas. Je dois demain voir M.Rouland et le directeur général de la police... Blanche, Florimont, etc., etc., s'occupent de moi, je ne rencontre partout qu'une extrême bienveillance. »
Le 2 janvier, Flaubert se rend en effet chez Rouland, puis chez le directeur de la Sûreté publique au ministère de l'Intérieur, Collet-Meygret. Le soir, il écrit de nouveau à son frère : « Je rentre après 21 francs de coupé, je crois que tout va s'arranger. La seule chose réellement influente sera le nom du père Flaubert et la peur qu'une condamnation n'indispose les Rouennais dans les futures élections. On commence à se repentir au Ministère de l'Intérieur de m'avoir attaqué inconsidérément. Bref, il faut que le préfet M.Leroy et M.Franck-Carré écrivent directement au Directeur de la Sûreté générale quelle influence nous avons et combien ce serait irriter la moralité du pays. C'est une affaire purement politique dans laquelle je me trouve engrené. Ce qui l'arrêtera, c'est de faire voir les inconvénients politiques de la chose... »
Le lendemain, il revient à la charge et redemande à son frère de « faire peser sur Paris par Rouen. » A son avis, il faut que le Ministère de l'Intérieur sache que la famille Flaubert est influente (« Il y a un honneur Flaubert, orgueil collectif et institué », nous rappelle Jean-Paul Sartre !) et qu'en l'attaquant pour immoralité « on blessera beaucoup de monde ». Et de répéter, obstinément : « Je te dis que c'est une affaire politique».
Le 6, il doute encore :« Je crois que mon affaire se calme et qu'elle réussira. Le directeur de la Sûreté générale a dit (devant témoins) à M.Treilhard d'arrêter les poursuites. Mais un revirement peut avoir lieu... Les dames se sont fortement mêlées de ton serviteur et frère ou plutôt de son livre, surtout la princesse de Beauvau, qui est une Bovaryste enragée et qui a été deux fois chez l'Impératrice pour faire arrêter les poursuites (Garde tout cela pour toi, bien entendu). Mais on voulait à toute force en finir avec la Revue de Paris, et il était très malin de la supprimer pour délit d'immoralité et d'irréligion; malheureusement mon livre n'est ni immoral ni irréligieux. Je suis ahuri et rompu - Quel métier ! quel monde ! quelles canailles ! etc. ! »
Le « revirement » craint par Flaubert a malheureusement lieu : il est poursuivi ! Le 14 janvier au soir, au Palais de justice, le juge d'instruction Treilhard rencontre Me Senard, le beau-père de Frédéric Baudry, que Flaubert avait déjà consulté au sujet des coupures opérées par la Revue de Paris . Il lui apprend que l'écrivain est sur le point d'être renvoyé en police correctionnelle... Flaubert tombe des nues. Le 16, il écrit à son frère Achille une lettre désespérée : « Je ne t'écrivais plus, mon cher Achille, parce que je croyais l'affaire complètement terminée ; le Prince Napoléon l'avait par trois fois affirmé et à trois personnes différentes. M.Rouland a été lui-même parler au Ministère de l'Intérieur, etc., etc., Edouard Delessert avait été chargé par l'Impératrice (chez laquelle il dînait mardi) de dire à sa mère que c'était une affaire finie... C'est un tourbillon de mensonges et d'infamies dans lequel je me perds. Il y a là-dessous quelque chose, quelqu'un d'invisible et d'acharné... Ce qu'il y a de sûr, c'est que les poursuites ont été arrêtées, puis reprises. D'où vient ce revirement ? Tout est parti du ministère de l'Intérieur, la magistrature a obéi ; elle était libre, parfaitement libre, mais... Je n'attends aucune justice, je ferai ma prison, je ne demanderai bien entendu aucune grâce, c'est là ce qui me déshonorerait. Si tu peux arriver à savoir quelque chose, à voir clair là-dedans, dis-le moi. Je t'assure que je ne suis nullement troublé, c'est trop bête, trop bête. Et on ne me clora pas le bec du tout ! Je travaillerai comme par le passé, c'est-à-dire avec autant de conscience et d'indépendance. Ah ! je leur en foutrai des romans ! Et des vrais !... Dans tout cela, la Bovary continue son succès ; il devient corsé, tout le monde l'a lue, la lit ou veut la lire. Ma persécution m'a ouvert mille sympathies... J'attends de minute en minute le papier timbré qui m'indiquera le jour où je dois aller m'asseoir (pour crime d'avoir écrit en français) sur le banc des filous et des pédérastes. »
Bien qu'il se trompe dans son journal en présentant le jugement qui condamna Baudelaire (qui est du 20 août) comme antérieur au jugement rendu dans l'affaire de Madame Bovary (qui date du 7 février), et en insinuant que Flaubert était déjà, en 1856, un ami de la princesse Mathilde, alors que l'écrivain ne la rencontra pour la première fois que vers 1860 , Ernest Pinard nous révèle quelques détails intéressants sur la manière dont il est chargé, par le procureur général de Paris, Félix Cordoën, de requérir contre Flaubert. Ces détails confirment que, contrairement à ce que croyait Flaubert, la poursuite contre Madame Bovary n'était pas un prétexte pour se débarrasser de la Revue de Paris : le roman en soi paraissait réellement inacceptable aux yeux des autorités !
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« A ce moment, on en était encore à la période des grandes sévérités. Le substitut chargé du service central de l'examen des livres et des journaux avait signalé le roman de Madame Bovary comme devant être poursuivi. M.Cordoën, procureur impérial, avait accepté cet avis, et la citation avait été donnée devant la chambre correctionnelle où je siégeais comme substitut. L'affaire semblait délicate à M.Cordoën. Il tint à m'exposer les motifs de sa décision : le roman de Madame Bovary, me dit-il, révèle un vrai talent, mais la description de certaines scènes dépasse toute mesure. Si nous fermons les yeux, Flaubert aura beaucoup d'imitateurs qui iront autrement loin sur cette pente. Puis la chambre correctionnelle vient de condamner les Fleurs du Mal de Baudelaire. Elle a infligé une amende à Baudelaire et ordonné la suppression de certains passages. Si nous nous abstenons, on dira que nous ménageons les forts et les chefs d'école, que nous sommes complaisants pour les nôtres et inflexibles pour les opposants. Flaubert était l'hôte assidu et fêté des salons de la princesse Mathilde.
Comme M.Cordoën me voyait hésitant, en homme qui n'a jamais gêné la liberté de ses auxiliaires, il m'offrit de faire venir l'affaire à un autre jour que celui où j'occupais le siège du ministère public ou de me remplacer ce jour-là. J'étais certain qu'en cas d'acquittement ou de condamnation, le substitut qui prendrait la parole serait fort malmené. Mais après examen du livre, je n'acceptai pas l'offre de mon chef. Si la poursuite était inopportune, elle était fondée en droit strict ; je pouvais la soutenir sans blesser ma conscience. Céder la place à un autre parce que la tâche était ingrate, c'eût été faillir à la dignité. Je ne l'avais point fait encore, et je ne voulais point commencer. J'allai à l'audience et je ne m'en repens pas. »
Gustave Flaubert, Laurent-Pichat et l'imprimeur Auguste-Alexis Pillet, imprimeur de La Revue de Paris, sont donc traduits en police correctionnelle pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs », délits prévus aux articles 1 et 2 de la loi du 17 mai 1819 et aux articles 59 et 60 du code pénal. Se défendre contre une prévention aussi élastique n'est pas chose aisée. Car après tout qu'est-ce que la « morale publique » ? Comment définir les bonnes moeurs ? Et qui en dessine les contours ? Ces questions n'ont jamais trouvé de réponses précises depuis l'époque des censeurs romains - chargés du recensement des personnes et des biens, mais aussi de la surveillance et de la correction des moeurs - qui, pour frapper le coupable d'une ignominia - le déshonneur, la dégradation -, se fondaient sur les notions de boni mores, mores majorum au contenu « non écrit, vague et flou » !
L'audience est fixée au samedi 24 janvier devant la 6e chambre du tribunal correctionnel de la Seine, chargée de juger les délits de presse. Mais l'assignation tarde à venir. « Peut-être hésite-t-on ? se demande Flaubert, reprenant espoir. Les gens qui ont parlé pour moi sont furieux, et un de mes protecteurs, qui est un très haut personnage, « entre en rage » à ce que l'on m'écrit. Il va casser les vitres aux Tuileries. »
Le papier timbré finit par arriver. Flaubert n'a plus le choix : il doit organiser sa défense. Suivant les conseils de Maxime du Camp, il confie l'affaire au « Père Senard » : Me Marie-Antoine-Jules Senard est, au même titre que Berryer, Crémieux ou Jules Favre, l'un des ténors du barreau de Paris ; il est réputé pour « sa parfaite connaissance des dossiers et de la procédure, son imagination inépuisable pour trouver la parade à tous les arguments contraires, la souplesse de son esprit et la puissance de sa parole chaude et pleine de foi ». Né le 9 avril 1800, il débute au barreau de Rouen qui, en 1835, l'élit bâtonnier. A la proclamation de la République, il est nommé procureur général à Rouen et, la même année, est élu membre de l'Assemblée constituante. Il en devient le vice-président, puis le président, avant d'être appelé au ministère de l'Intérieur. Lors des élections de 1849 à l'Assemblée législative, il échoue et décide alors de se faire inscrire au barreau de Paris. Ironie du sort : en 1845, Me Senard plaida (pendant dix heures !) dans l'affaire Loursel qui défraya la chronique rouennaise. Il s'agissait d'une accusation d'empoisonnement conjugal contre un pharmacien. A cette affaire fut mêlée une certaine Esther de Bovery dont Flaubert se serait inspiré pour écrire le roman incriminé !
Pour aider l'avocat dans sa tâche, Flaubert décide de lui fournir une documentation réunissant des extraits d'oeuvres connues qui dépassent en audace les peintures de Madame Bovary. Il se propose d'imprimer, à l'intention de ses juges, un mémoire comprenant l'intégralité du roman avec les explications nécessaires et quelques passages « impurs » glanés dans les classiques : « Je fourrerai sur les marges, en regard des pages incriminées, des citations embêtantes tirées des classiques afin de démontrer par ce simple rapprochement que, depuis trois siècles, il n'est pas une ligne de littérature française qui ne soit aussi attentatoire aux Bonnes Moeurs et à la Religion », précise-t-il. Le 19 janvier, il écrit à son ami Jules Duplan pour lui demander de lui trouver « de bons classiques pour mettre sur (ses) marges » ; le 20, il demande à son futur éditeur, Michel Lévy de lui indiquer dans quel volume de Mérimée se trouve La Double Méprise qu'il souhaite citer dans son mémoire. Ce moyen de défense ne déplaît pas à Me Senard, mais suscite la méfiance de Du Camp : « Si tu touches aux auteurs religieux....tu outrageras l'admiration et le respect traditionnels et tu seras condamné au maximum, lui écrit-il. Fais-y bien attention : ce moyen de défense te sera très préjudiciable... Laisse faire Senard, il en sait plus long que nous sur ce qu'il faut dire. »
La veille de l'audience, Flaubert écrit deux lettres. La première, laconique, est adressée à son frère : «Je passe demain en police correctionnelle, 6e chambre, à 10 heures du matin... Je m'attends à une condamnation. Car je ne la mérite pas. »
La seconde, savoureuse, est destinée à Alfred Blanche : « Je vous annonce que demain 24 janvier, j'honore de ma présence le banc des escrocs, 6e chambre de police correctionnelle, 10 heures du matin. Les dames sont admises ; une tenue décente et de bon goût est de rigueur. Je ne compte sur aucune justice. Je serai condamné et au maximum peut-être, douce récompense de mes travaux, noble encouragement donné à la littérature !... Vous auriez peut-être, un jour ou l'autre, l'occasion d'entretenir l'Empereur de ces matières. Vous pourrez, en matière d'exemple, citer mon procès comme une des turpitudes les plus ineptes qui se passent sous son régime... Je déplais aux Jésuites de robe courte et aux Jésuites de robes longues ; mes métaphores irritent les premiers ; ma franchise scandalise les seconds. »
Le 24 janvier, à la demande de Me Senard, qui était « retenu à la Cour impériale », l'affaire est renvoyée à huitaine. Manoeuvre dilatoire ? Peut-être. Maxime Du Camp n'a-t-il pas recommandé à l'écrivain de « gagner du temps » pour avoir le moyen de « voir utilement » ses amis ?
Flaubert sent que le procès sera dur à enlever, qu'on s'acharne contre lui : les autorités lui ont défendu de publier le mémoire qu'il comptait intituler : « Mémoire de M.Gustave Flaubert contre la prévention d'outrage à la morale religieuse dirigée contre lui » ; le 25 janvier, elles ont empêché l'entrée en France de l'Indépendance Belge qui contenait un article à sa louange intitulé « Madame Bovary et ses persécuteurs ». Le verdict annoncé par Duranty dans le Réalisme du 15 janvier paraît imminent : « La fosse de la Revue de Paris est creusée ; et il y aura un bel enterrement» !
Mais Flaubert est déterminé à se battre jusqu'au bout : face à Pinard, il faut être bien armé. Il achève le mémoire destiné à son avocat, et demande à Eugène Crépet de prier l'abbé Constant de lui fournir « le plus de lubricités possible tirées des auteurs ecclésiastiques, particulièrement des modernes » pour étoffer la plaidoirie du père Senard.
Le 25, il écrit à Achille pour lui rendre compte de sa visite à Alphonse de Lamartine qui l'a reçu pendant une heure et l'a assuré de son soutien. Il ajoute : «Il ne serait pas mal à propos que Whaal réécrivît à Rouland pour que ce dernier mît un mot (en sous-main) à mes juges qui sont : Dubarle président, Nacquart, Dupaty, Pinard, ministère public. On parlera aux deux premiers. Restent Dupaty et Pinard ; si par le père Lizot ou autres, on peut leur faire tenir un mot, qu'on le fasse... »
La veille du procès, à six heures du soir, il adresse une lettre à Théophile Gautier - qu'il appelle affectueusement « Théo » - pour lui demander d'intervenir auprès de Charles Abbatucci, fils du garde des Sceaux et chef de cabinet de son père : « Un mot de toi, ce soir, aura le plus grand poids. »
Ultime appel de détresse d'un homme aux abois.
Extrait du chapitre V de l'ouvrage paru en 2001 aux Editions Balland.
(Publié avec l'accord de l'auteur)
Le texte du réquisitoire d'Ernest Pinard contre Madame Bovary
Le jugement du procès contre Madame Bovary
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