Georges Perec

 

Objets

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c'est un livre de classe, Les Choses !

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« Mais ces images scintillantes, toutes ces images qui arrivaient en foule, qui se précipitaient au-devant d'eux, qui coulaient en un flot saccadé, intarissable, ces images de vertige, de vitesse, de lumière, de triomphe, il leur semblait d'abord qu'elles s'enchaînaient avec une nécessité surprenante, selon une harmonie sans limites, comme si, devant leurs yeux émerveillés, s'étaient dressés tout à coup un paysage achevé, une tonalité spectaculaire et triomphale, une complète image du monde, une organisation cohérente qu'ils pouvaient enfin comprendre, déchiffrer. Il leur semblait d'abord que leurs sensations se décuplaient, que s'amplifiaient à l'infini leurs facultés de voir et de sentir, qu'un bonheur merveilleux accompagnait le moindre de leurs gestes, rythmait leurs pas, imprégnait leur vie : le monde allait à eux, ils allaient au-devant du monde, ils n'en finissaient pas de le découvrir. Leur vie était amour et ivresse. Leur passion ne connaissait pas de limites ; leur liberté était sans contrainte.

Mais ils étouffaient sous l'amoncellement des détails. Les images s'estompaient, se brouillaient ; ils n'en pouvaient retenir que quelques bribes, floues et confuses, fragiles, obsédantes et bêtes, appauvries. Non plus un mouvement d'ensemble, mais des tableaux isolés, non plus une unité sereine, mais une fragmentation crispée, comme si ces images n'avaient jamais été que des reflets très lointains, démesurément obscurcis, des scintillations allusives, illusoires, qui s'évanouissaient à peine nées, des poussières ; la dérisoire projection de leurs désirs les plus gauches, un impalpable poudroiement de maigres splendeurs, des lambeaux de rêves qu'ils ne pourraient jamais saisir.

Ils croyaient imaginer le bonheur ; ils croyaient que leur invention était libre, magnifique, que, par vagues successives, elle imprégnait l'univers. Ils croyaient qu'il leur suffisait de marcher pour que leur marche soit un bonheur. Mais ils se retrouvaient seuls, immobiles, un peu vides. Une plaine grise et glacée, une steppe aride : nul palais ne se dressait aux portes des déserts, nulle esplanade ne leur servait d'horizon.

Et de cette espèce de quête éperdue du bonheur, de ce sentiment merveilleux d'avoir presque, un instant, su l'entrevoir, su le deviner, de ce voyage extraordinaire, de cette immense conquête immobile, de ces horizons découverts, de ces plaisirs pressentis, de tout ce qu'il y avait, peut-être, de possible sous ce rêve imparfait, de cet élan, encore gauche, empêtré, et pourtant déjà chargé, peut-être, à la limite de l'indicible, d'émotions nouvelles, d'exigences neuves, il ne restait rien. (...)

Et plus tard encore, ils étaient eux-mêmes sur cette petite route grise bordée de platanes. Ils étaient ce petit point scintillant sur la longue route noire. Ils étaient un petit îlot de pauvreté sur la grande mer d'abondance. Ils regardaient autour d'eux les grands champs jaunes avec les petites taches rouges des coquelicots. Ils se sentaient écrasés. »

Extrait des Choses

couverture du CD d'André Dimanche

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« Tout commence avec Flaubert. Dans ce lieu idéal qu'évoque la première page, il y a sa marque. Ce Ville-de-Montereau qui appareillait aux premières pages de L'Education sentimentale est ici image-fétiche, gravure échouée au mur. L'écriture des Choses, à plusieurs reprises, rappelle les intentions et les intonations de Flaubert.
(...) Ce dont crèvent à petit feu Jérôme et Sylvie, c'est d'excès d'identique. Rien ne différencie Jérôme de Sylvie, ni ne les distingue vraiment de leur groupe d'amis. Les voici représentatifs d'une société qui uniformise les façons de vivre des hommes et des femmes et homogénéise les goûts et les désirs. Symptomatiquement, c'est un roman sans dialogues, sans paroles. Tous ne peuvent "échanger" ,"partager" et communiquer que du même. »

Claude Burgelin

couverture des Choses

« On a trop vite fait de ranger Les Choses dans une sorte de sociologie de la vie quotidienne. C'et la perception qui l'emporte ici, avec cette mise en parenthèse des objets convoités et de la suffisance superficielle qu'ils apportent. Que sommes-nous quand nous nous rétractons ? Rien. Et ce rien est le moteur intellectuel qui permet de formuler l'expérience, non point de l'extérieur par un constat, mais à partir du vide. Alors, il est frappant que par cette retraite au désert intérieur, le romancier fasse, du récit de ce qui arrive, la matrice d'une expérience commune (...) l'incoercible difficulté d'exister dans ces années soixante. »

Jean Duvignaud

La fabrique de fiction

- 1961 : séjour en Tunisie

- 1962 - 1964 : projet de revue : La Ligne générale

- 1965 : Les Choses

- 1985 : Parution du recueil Penser/Classer

« Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ; la première est de TOUT recenser, la seconde d'oublier tout de même quelque chose ; la première voudrait clôturer définitivement la question, la seconde la laisser ouverte ; entre l'exhaustif et l'inachevé, l'énumération me semble ainsi être, avant toute pensée (et avant tout classement), la marque même de ce besoin de nommer et de réunir sans lequel le monde ("la vie") resterait pour nous sans repères (...) Il y a dans l'idée que rien au monde n'est assez unique pour ne pas pouvoir entrer dans une liste quelque chose d'exaltant et de terrifiant à la fois. »

Extrait de Penser/Classer

La fabrique de fiction

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« Si la littérature crée une oeuvre d'art, c'est parce qu'elle ordonne le monde, c'est parce qu'elle le fait apparaître dans sa cohérence, c'est parce qu'elle le dévoile, au-delà de son anarchie quotidienne, en intégrant et en dépassant les contingences qui en forment la trame immédiate, dans sa nécessité et son mouvement. »

Extrait de Pour une littérature réaliste.

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