Pas dormi de la nuit, de peur de n'être pas réveillé à l'heure matinale du départ. A trois heures, regardé ma montre à la lueur d'une allumette. A cinq heures, en bas du lit.
Enfin, par un temps à ne pas mettre un chien dehors, me voici dans le chemin de fer de Rouen, avec Zola, Maupassant, etc.
Je suis frappé, ce matin, de la mauvaise mine de Maupassant, du décharnement de sa figure, de son teint briqueté, du caractère marqué, ainsi qu'on dit au théâtre, qu'a pris sa personne, et même de la fixité maladive de son regard. Il ne me semble pas destiné à faire de vieux os. En passant sur la Seine, au moment d'arriver à Rouen, étendant la main vers le fleuve couvert de brouillard, il s'écrie : « C'est mon canotage là dedans le matin, auquel je dois ce que j'ai aujourd'hui ! »
Débarqués à Rouen, visite à Lapierre pour l'apurement des comptes. Sa nièce vient nous dire d'attendre quelques instants, parce qu'on est en train de lui faire une piqûre de morphine ; et, à quelques minutes de là, le médecin nous prie de ne faire qu'entrer et sortir, parce que la malade est très fatigué, et nous trouvons dans son lit ce pauvre Lapierre, qui est tout l'image de Don Quichotte agonisant.
De là, déjeuner - et fort bon déjeuner - chez le maire, un gros homme commun, très charmant, doublé d'une femme laide, très simple et très aimable personne, qui me recommande le champagne, du champagne recommandé par sa famille : le champagne Goulet.
En dehors, toujours de la bruine, de la pluie et du vent, le temps ordinaire des inaugurations à Rouen ; et là-dedans, une population tout à fait indifférente à la cérémonie qui se prépare et prenant tous les chemins qui n'y mènent pas. En tout, une vingtaine de Parisiens de marque, dans les lettres et le reportage, et une fête avec tente pour les autorités et musique de foire, comme pour les Comices agricoles de Madame Bovary.
D'abord, une promenade dans le musée, à travers les manuscrits de Flaubert, sur lesquels est penchée une députation de collégiens de l'endroit, promenade qui pourrait bien être, d'après une conversation de Maupassant, une exposition de commissaires-priseurs pour la vente de ces manuscrits à de riches anglais. Puis enfin l'inauguration du monument pour de vrai.
Moi qui ne peux lire chez moi une page de ma prose à deux ou trois amis, sans un tremblement dans la voix, je l'avoue, je suis plein d'émotion et crains que mon discours ne s'étrangle dans mon larynx, à la dixième phrase...« Messieurs,
« Après notre grand Balzac, le père et le maître à nous tous, Flaubert a été l'inventeur d'une réalité, peut-être aussi intense que celle de son précurseur, et incontestablement d'une réalité plus artiste, d'une réalité qu'on dirait obtenue comme par un objectif perfectionné, d'une réalité qu'on pourrait définir du d'après nature rigoureux, rendu par la prose d'un poète.
« Et pour les êtres dont Flaubert a peuplé le monde de ses livres, ce monde fictif à l'apparence réelle, l'auteur s'est trouvé posséder cette faculté créatrice, donnée seulement à quelques-uns, la faculté de les créer un peu à l'instar de Dieu. Oui, de laisser après lui des hommes et des femmes qui ne seront plus, pour les vivants des siècles à venir, des personnages de livres, mais bien véritablement des morts, dont on serait tenté de rechercher une trace matérielle de leur passage sur terre. Et il me semble qu'un jour, en ce cimetière aux portes de la ville, où notre ami repose, quelque lecteur, encore sous l'hallucination attendrie et pieuse de sa lecture, cherchera distraitement aux alentours de la tombe de l'illustre écrivain, la pierre de Madame Bovary.
« Dans le roman, Flaubert n'a pas été seulement un peintre de la contemporanéité, il a été un résurrectionniste, à la façon de Carlyle et de Michelet, des vieux mondes, des civilisations disparues, des humanités mortes. Il nous a fait revivre Carthage et la fille d'Hamilcar, la Thébaïde et son ermite, l'Europe moyenâgeuse et son Julien l'Hospitalier. Il nous a montré, grâce à son talent descriptif, des localités, des perspectives, des milieux que, sans son évocation magique, nous ne connaîtrions pas.
« Mais permettez-moi d'aimer surtout, avec tout le monde, le talent de Flaubert dans Madame Bovary, dans cette monographie de génie de l'adultère bourgeois, dans ce livre absolu, que l'auteur, jusqu'à la fin de la littérature, n'aura laissé refaire à personne.
« Je veux encore m'arrêter un moment, sur ce merveilleux récit, sur cette étude apitoyée d'une humble âme du peuple qui a pour titre : Un Coeur simple
« En votre Normandie, Messieurs, au fond de ces antiques armoires, qui sont la resserre du linge, et de ce qu'a de précieux le pauvre monde de chez vous, quelquefois vos pêcheurs, vos paysans, sur les panneaux intérieurs de ces armoires, d'une maladroite écriture tracée par des doigts gourds, mentionnent un naufrage, une grêle, une mort d'enfant, enfin une vingtaine de grands et de petits événements : l'histoire de toute une misérable existence. Cet envers écrit de leurs armoires, c'est l'ingénu Livre de raison de ces pauvres hères. Or, Messieurs, en lisant Un Coeur simple, j'ai comme la sensation de lire une histoire qui a pris à ces tablettes de vieux chêne la naïveté et la touchante simplesse de ce qu'ont écrit dessus votre paysan et votre pêcheur.
« Maintenant qu'il est mort, mon pauvre grand Flaubert, on est en train de lui accorder du génie, autant que sa mémoire peut en vouloir... Mais sait-on, à l'heure présente, que de son vivant la critique mettait une certaine résistance à lui accorder même du talent ? Que dis-je, « résistance à l'éloge » ?... Cette vie remplie de chefs-d'oeuvre lui mérita quoi ? la négation, l'insulte, le crucifiement moral. Ah ! il y aurait un beau livre vengeur à faire de toutes les erreurs et de toutes les injustices de la critique, depuis Balzac jusqu'à Flaubert. Je me rappelle un article d'un journaliste politique, affirmant que la prose de Flaubert déshonorait le règne de Napoléon III, je me rappelle encore un article d'un journal littéraire, où on lui reprochait un style épileptique - vous savez maintenant ce que cette épithète contenant d'empoisonnement pour l'homme auquel elle était adressée.
« Eh bien, sous ces attaques, et plus tard dans le silence un peu voulu qui a suivi, renfonçant en lui l'amertume de sa carrière, et n'en faisant rejaillir rien sur les autres, Flaubert est resté bon, sans fiel contre les heureux de la littérature, ayant gardé son gros rire affectueux d'enfant, et cherchant toujours chez les confrères ce qui était à louer, et apportant, à nous heures de découragement littéraire, la parole qui remonte, qui soulève, qui relève, cette parole d'une intelligence amie, dont nous avons si souvent besoin, dans les hauts et les bas de notre métier. N'est-ce pas, Daudet ? N'est-ce pas, Zola ? N'est-ce pas, Maupassant ? qu'il était bien ainsi, notre ami ? - et que vous ne lui avez guère connu de mauvais sentiments que contre la trop grosse bêtise ?
« Oui, il était foncièrement bon, Flaubert, et il pratiqua, je dirais, toutes les vertus bourgeoises, si je ne craignais de chagriner son ombre avec ce mot, sacrifiant un jour sa fortune et son bien-être à des intérêts et à des affections de famille, avec une simplicité et une distinction dont il y a peu d'exemples.
« Enfin, Messieurs, en ce temps où l'argent menace d'industrialiser l'art et la littérature, toujours, toujours, et même en la perte de sa fortune, Flaubert résista aux tentations, aux sollicitations de cet argent ; et il est peut-être un des derniers de cette vieille génération de désintéressés travailleurs, ne consentant à fabriquer que des livres d'un puissant labeur et d'une grande dépense cérébrale, des livres satisfaisant absolument leur goût d'art, des livres d'une mauvaise vente payés par un peu de gloire posthume.
« Messieurs,
« Cette gloire, afin de la consacrer, de la propager, de la répandre, de lui donner en quelque sorte une matérialité qui la fasse perceptible pour le dernier de ses concitoyens, des amis de l'homme, des admirateurs de son talent, ont chargé M. Chapu, le sculpteur de tant de statues et de bustes célèbres, du bas-relief en marbre que vous avez sous les yeux, ce monument où le statuaire, dans la sculpture de l'énergique tête du romancier et dans l'élégante allégorie de la Vérité prête à écrire le nom de Gustave Flaubert sur le livre d'Immortalité, a apporté toute son habileté, tout son talent. Ce monument d'art, le comité de souscription l'offre par mon intermédiaire à la ville de Rouen, et le remet entre les mains de son maire. »
Eh bien non, je prononce la chose avec une voix qui se fait entendre jusqu'au bout, dans une bourrasque impérieuse, qui me colle au corps ma fourrure et me casse sous le nez les feuillets de mon discours. Car l'orateur, ici, est un harangueur de plein air. Mais mon émotion, au lieu de se faire aujourd'hui dans la gorge, m'est descendue dans les jambes, où j'éprouve un trémolo qui me fait craindre de tomber et me force à tout moment de changer de pied comme appui.
Puis après moi, un discours plein de tact du gros maire roux. Et après le maire, un discours de l'académicien de l'Académie de Rouen, à peu près vingt-cinq fois plus long que le mien et contenant tous les clichés, tous les lieux communs, toutes les expressions éculées, toutes les Homaiseries imaginables : un discours qui le fera battre par Flaubert le jour de la Résurrection.Maintenant, pour être franc, le monument de Chapu est un joli bas-relief en sucre, où la Vérité à l'air de faire ses besoins dans un puits.
Extrait du Journal des Goncourt. 23 Novembre 1890
|
|
|
|
|
|
|
|