Flaubert vu par Guy de Maupassant

en 1876

 

I

De temps en temps, parmi les écrivains qui laisseront leur nom a la postérité, il s'en trouve qui se font une place spéciale par la perfection et par la rareté de leurs oeuvres ; D'autres, a côté, produisent abondamment, mêlant le rare au banal, les choses trouvées aux choses communes, et forçant le critique et le lecteur à un travail considérable pour démêler ce qui doit rester de ce qui doit disparaître. Mais eux, par un enfantement laborieux et patient, produisent une oeuvre absolue, parfaite dans l'ensemble et dans les détails. Et si tous les ouvrages de ces auteurs n'obtiennent pas auprès du public un succès absolument égal, il y a toujours au moins un de leurs livres qui reste dans l'histoire des lettres avec l'étiquette de chef-d'oeuvre, comme ces tableaux des grands maîtres qu'on place au Louvre dans le salon carré.

M. Gustave Flaubert n'a encore produit que quatre livres et tous resteront. II se peut qu'un seul soit qualifié de chef d'oeuvre, et cependant les autres ne l'auront certes pas moins mérité que celui-là. Tout le monde a lu Madame Bovary, Salammbô, L'Education sentimentale et La Tentation de Saint Antoine ; tous les journaux ont fait si souvent l'analyse de ces ouvrages que je n'ai point l'intention de la recommencer. Je veux parler d'une manière générale de l'oeuvre de M. Flaubert, et y chercher des choses que tout le public n'y a peut-être pas vues jusqu'à présent.

 

II

Les gens qui jugent tout sans rien savoir, et qui s'empressent, aussitôt que vient de paraître un livre d'un genre nouveau et inconnu, d'y attacher, comme une pancarte, la bêtise de leur jugement, qu'ils croient être éternel, ont proclamé bien haut, à l'apparition de Madame Bovary, que M. Flaubert était un réaliste, ce qui, dans leur esprit, signifiait matérialiste.

Depuis, il a publié Salammbô, un poème antique, et Saint Antoine, une quintessence des philosophies ; cela ne fait rien ; des journalistes compétents l'avaient baptisé matérialiste, et matérialiste il est resté pour les cerveaux rudimentaires des gens bien pensants.

Ce n'est point ici la place de faire l'histoire du roman moderne et d'expliquer toutes les causes de l'émotion profonde soulevée par l'apparition du premier livre de M. Flaubert. II me suffira de faire ressortir la plus importante.

Depuis l'origine des temps, le public français buvait avec délices l'onctueux sirop des romans invraisemblables. Il aimait les héros et les héroïnes et les choses qu'on ne voit jamais dans la vie, pour l'unique raison qu'elles sont irréalisables. On appelait les auteurs de ces livres des idéalistes, simplement parce qu'ils se tenaient toujours à des distances incommensurables des choses possibles, réelles, matérielles. Quant à des idées, ils en avaient peut-être encore moins que leurs lecteurs. Balzac est venu, et c'est a peine si on y a fait attention dans le commencement. C'était pourtant un innovateur étrangement puissant et fertile et un des maîtres de l'avenir, écrivain imparfait, sans doute, gêné par la phrase, mais inventeur de personnages immortels qu'il faisait mouvoir comme dans un grossissement d'optique, les rendant par cela même plus frappants et en quelque sorte plus vrais que la réalité ! Madame Bovary parait, et voilà tout le monde bouleversé. Pourquoi ? Parce que M. Flaubert est un idéaliste mais aussi et surtout un artiste et que son livre était cependant un vrai livre ; parce que le lecteur, sans s'en rendre compte, sans savoir, sans comprendre, a subi la toute-puissante influence du style, l'illumination de l'art qui éclaire toutes les pages de ce livre.

En effet, la première qualité de M. Flaubert, qui pour moi éclate aux yeux dès qu'on ouvre un de ses ouvrages, c'est la forme ; cette chose si rare chez les écrivains et si inaperçue du public ; je dis inaperçue, mais sa force domine et pénètre ceux qui y croient le moins, comme la chaleur du soleil échauffe un aveugle qui n'en voit cependant point la lumière.

Le public entend généralement par « forme » une certaine sonorité des mots disposés en périodes arrondies, avec des débuts de phrases imposants et des chutes mélodieuses. Aussi ne s'est-il presque jamais douté de l'art immense enfermé dans les livres de M. Flaubert. Chez lui la forme c'est l'oeuvre elle-même : elle est comme une suite de moules différents qui donnent des contours à l'idée, cette matière dont sont pétris les livres. Elle lui fournit la grâce, la force, la grandeur, toutes ces qualités qui, pour ainsi dire, dissimulées dans la pensée même, n'apparaissent que par le secours de l'expression. Variable à l'infini comme les sensations, les impressions et les sentiments divers, elle se colle à eux, inséparables. Elle se plie à toutes leurs manifestations, leur apportant le mot toujours juste et unique, la mesure, le rythme particulier pour chaque circonstance, pour chaque effet, et crée par cette indissoluble union ce que les littérateurs appellent le style, fort différent de celui qu'on admire officiellement.

En effet, on appelle généralement style une forme particulière de phrase propre a chaque écrivain, ainsi qu'un moule uniforme dans lequel il coule toutes les choses qu'il veut exprimer. De cette façon, il y a le style de Pierre, le style de Paul et le style de Jacques.

Flaubert n'a point son style, mais il a le style ; c'est-à-dire que les expressions et la composition qu'il emploie pour formuler une pensée quelconque sont toujours celles qui conviennent absolument a cette pensée, son tempérament se manifestant par la justesse et non par la singularité du mot.

 

III

« Hors le style, point de livre », telle pourrait être sa devise. II pense, en effet, que la première préoccupation d'un artiste doit être de faire beau ; car, la beauté étant une vérité par elle-même, ce qui est beau est toujours vrai, tandis que ce qui est vrai peut n'être pas toujours beau. Et par beau je n'entends point le beau moral, les nobles sentiments, mais le beau plastique, le seul que connaissent les artistes. Une chose très laide et répugnante peut, grâce à son interprète, revêtir une beauté indépendante d'elle-même, tandis que la pensée la plus vraie et la plus belle disparaît fatalement dans les laideurs d'une phrase mal faite. II faut ajouter qu'une partie du public hait jusqu'au mot « forme », comme on hait toujours ce qu'on est incapable de comprendre.

Donc, M. Flaubert est avant tout un artiste ; c'est-à-dire un auteur impersonnel. Je défierais qui que ce fut, après avoir lu ses ouvrages, de deviner ce qu'il est dans la vie privée, ce qu'il pense et ce qu'il dit dans ses conversations de chaque jour. On sait ce que devait penser Dickens, ce que devait penser Balzac. Ils apparaissent a tout moment dans leurs livres ; mais vous figurez-vous ce qu'était La Bruyère, ce que pouvait dire le grand Cervantes ? Flaubert n'a jamais écrit les mots je, moi. II ne vient jamais causer en public au milieu d'un livre, ou le saluer à la fin, comme un acteur sur la scène, et il ne fait point de préfaces. II est le montreur de marionnettes humaines qui doivent parler par sa bouche, tandis qu'il ne s'accorde point le droit de penser par la leur ; et il ne faut pas qu'on aperçoive les ficelles, ou qu'on reconnaisse la voix.

Fils d' Apulée, fils de Rabelais, fils de La Bruyère, fils de Cervantes, frère de Gautier, il a bien moins de parenté avec Balzac, quoi qu'on en ait dit, et encore moins avec le philosophe Stendhal.

Flaubert est l'écrivain de l'art difficile, simple et compliqué en même temps : compliqué par la composition savante, travaillée, qui donne à ses oeuvres un caractère frappant d'immutabilité ; simple dans l'apparence, tellement simple et naturel qu'un bourgeois, avec l'idée qu'il se fait du style, ne pourra jamais s'écrier en le lisant : « voila, ma foi, des phrases bien tournées. »

Il devine juste comme Balzac, il voit juste comme Stendhal et comme bien d'autres ; mais il rend plus juste qu'eux, mieux et plus simplement : malgré les prétentions de Stendhal à une simplicité qui n'est en somme que de la sécheresse, et malgré les efforts de Balzac pour bien écrire, efforts qui aboutissent trop souvent à ce débordement d'images fausses, de périphrases inutiles, de relatifs, de « qui », de « que », à cet empêtrement d'un homme qui, ayant cent fois plus de matériaux qu'il n'en faut pour construire une maison, emploie tout parce qu'il ne sait pas choisir, et crée néanmoins une oeuvre immense, mais moins belle et moins durable que s'il avait été plus architecte et moins maçon, plus artiste et moins personnel.

L'immense différence qu'il y a entre eux est là en effet tout entière : c'est que Flaubert est un grand artiste et que la plupart des autres n'en sont point. II est impassible au-dessus des passions qu'il agite. Au lieu de rester au milieu des foules, il s'isole dans une tour pour considérer ce qui se passe sur la terre, et, n'ayant plus la vue bornée par les têtes des hommes, il saisit mieux les ensembles, il a des proportions plus définies, un plan plus ferme, des horizons plus développés.

Lui aussi il construit sa maison, mais il sait les matériaux qu'il doit employer, et il rejette les autres sans hésitation. Aussi son oeuvre est-elle absolue, et on n'en pourrait enlever une parcelle sans détruire l'harmonie totale ; tandis qu'on peut couper dans Balzac, couper dans Stendhal, couper dans d'autres : et bien fin qui s'en apercevrait.

 

IV

Il ne pense pas, comme quelques-uns, que l'intelligence et l'inspiration, que le hasard et le tempérament suffisent pour faire un livre, que le renseignement soit inutile et la longue recherche méprisable, car il est de la race ancienne des gens qui savaient beaucoup. Au lieu d'ignorer que le monde existait avant 1793, et qu'on savait écrire avant 1830, il a médité comme Pantagruel sur tous les docteurs d'autrefois. Il connaît l'histoire mieux qu'un professeur, parce qu'il l'a apprise dans beaucoup de livres où ils ne vont point la chercher ; et il a étudié pour ses ouvrages la plupart des sciences, seulement accessibles aux spécialistes. Mieux que les vieux savants courbés, il sait les généalogies des villes mortes et des peuples disparus, avec leurs coutumes, leurs moeurs, les étoffes dont ils se couvraient et les mets bizarres qu'ils mangeaient de préférence. Il possède le Talmud protestant; le Coran comme un derviche. Il sait l'enchaînement des croyances, des philosophies, des religions et des hérésies. Il a fouillé toutes les littératures, prenant des notes dans beaucoup de livres inconnus, les uns parce qu'ils sont rares, les autres parce qu'on ne les lit point. Il connaît les écrivains de génie presque ignorés que produisirent les décadences des peuples, les commentateurs et les bibliographes, les livres profanes comme les livres sacrés, les vies des saints, des pères de l'Eglise et les auteurs que les hommes pudiques n'osent pas nommer. Il a rassemblé pour nous les communiquer, dans quelque jour d'indignation et de colère, un volume entier fait avec les fautes des écrivains sans style, les barbarismes des grammairiens, les erreurs des faux savants, toutes les vanités et tout le ridicule qui passèrent inaperçus et dont il soufflettera le monde.

 

V

Les journalistes ne connaissent pas sa figure.

Il trouve que c'est assez de livrer ses écrits au public, et il a toujours tenu sa personne bien loin des popularités, dédaignant la publicité bruyante des feuilles répandues, les réclames officieuses et les exhibitions de photographies aux vitrines des marchands de tabac, à côté d'un criminel fameux, d'un prince quelconque et d'une fille célèbre.

II n'est guère accessible qu'à un petit nombre d'amis, hommes de lettres, dont il est aimé comme on ne l'est jamais d'un confrère et comme on l'est rarement d'un parent, car il soulève autour de lui les affections profondes. Mais comme il ne livre pas sa personne aux curiosités des foules, avides de regarder aux vitrines des hommes connus comme à la cage d'un animal curieux, des légendes circulent autour de sa maison, et il se peut que, chez quelques-uns de ses concitoyens, on 'accuse sérieusement d'avoir mangé du bourgeois, ce qui serait dans tous les cas aussi vrai que le fameux dîner de charcuterie, chez Sainte-Beuve, un Vendredi-Saint, dîner qui, sous la plume de journalistes bien informés, mais surtout bien inspirés, a fini par devenir une intolérable « scie ». Enfin, pour contenter les gens qui veulent toujours avoir des détails particuliers, je leur dirai qu'il boit, mange et fume absolument comme eux ; qu'il est de haute taille, et que, lorsqu'il se promène avec son grand ami Ivan Tourgueniev, ils ont l'air d'une paire de géants.

La République des Lettres. 23 octobre 1876.
(sous le pseudonyme de Guy de Valmont)

 

Flaubert vu par Maupassant dans une longue étude parue en 1884

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