La maladie de Flaubert
« Sache donc, cher ami, que j'ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire comme une attaque d'apoplexie en miniature avec accompagnement de maux de nerfs que je garde encore parce que c'est bon genre. J'ai manqué péter dans les mains de ma famille. (...) On m'a fait 3 saignées en même temps et enfin j'ai rouvert l'oeil. Mon père veut me garder ici longtemps et me soigner avec attention, quoique le moral soit bon, parce que je ne sais pas ce que c'est que d'être troublé. Je suis dans un foutu état, à la moindre sensation tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules, et mon ventre tremblent comme la feuille. »
A Ernest Chevalier. 1er février 1844.
« Quand à ton serviteur, il va mieux sans précisément aller bien. Il ne se passe pas de jour sans que je ne voie de temps à autre passer devant mes yeux comme des paquets de cheveux ou des feux du Bengale. Cela dure plus ou moins longtemps. Néanmoins ma dernière grande crise a été plus légère que les autres. Je possède toujours mon séton, agrément que je te souhaite peu ainsi que la privation de pipe, souffrance horrible à laquelle n'ont pas été condamnés les premiers chrétiens. »
A Ernest Chevalier. 7 juin 1844.
« Tu me parles d'espèces d'hallucinations que tu as eues. Prends-y garde. On les a d'abord dans la tête, puis elles viennent devant les yeux. Le fantastique vous envahit, et ce sont d'atroces douleurs que celles-là. On se sent devenir fou. On l'est, et on en a conscience. On sent son âme vous échapper et toutes les forces physiques crient après pour la rappeler. La mort doit être quelque chose de semblable, quand on en a conscience. »
A Louise Colet. 15 janvier 1847.
« Que ne suis-je insensible, au contraire, je n'aurais pas eu, ce soir encore pendant une belle demi-heure, des bougies qui me dansaient devant les yeux, qui m'empéchaient de voir. »
A Louise Colet. 7 novembre 1847.
« Mais je vivrai comme je vis, toujours souffrant des nerfs, cette porte de transmission entre l'âme et le corps, par laquelle j'ai voulu peut-être faire passer trop de choses. »
A Louise Colet. 11 décembre 1847.
« S'il suffisait d'avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu'Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie. J'en peux dire quelque chose, moi qui ai entendu, à travers des portes fermées, parler à voix basse des gens à trente pas de moi, moi dont on voyait à travers la peau du ventre bondir tous les viscères, et qui parfois ai senti dans la période d'une seconde un million de pensées, d'images, de combinaisons de toutes sortes qui pétaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice. »
A Louise Colet. 6 juillet 1852.
« Sans l'amour de la forme, j'eusse été peut-être un grand mystique. Ajoute à cela mes attaques de nerfs, lesquelles ne sont que des déclivités involontaires d'idées, d'images. L'élément psychique alors saute par-dessus moi, et la conscience disparaît avec le sentiment de la vie. Je suis sûr que je sais ce que c'est que mourir. J'ai souvent senti nettement mon âme qui m'échappait, comme on sent le sang qui coule par l'ouverture d'une saignée. »
A Louise Colet. 27 décembre 1852.
« Non je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement ! Je rêvais le suicide ! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolie possible. Ma maladie de nerfs m'a bien fait ; elle a reporté tout cela sur l'élément physique et m'a laissé la tête plus froide, et puis elle m'a fait connaître de curieux phénomènes psychologiques, dont personne n'a l'idée, ou plutôt que personne n'a sentis. Je m'en vengerai à quelque jour, en l'utilisant dans un livre (ce roman métaphysique et à apparitions dont je t'ai parlé). Mais comme c'est un sujet qui me fait peur, sanitairement parlant, il faut attendre, et que je sois loin de ces impressions-là pour pouvoir me les donner facticement, idéalement, et dès lors sans danger pour moi ni pour l'oeuvre. »
A Louise Colet. 31 mars 1853.
« Qu'ai-je donc ? Je sens bien en moi de grands tourbillons, mais je les comprime. Transpire-t-il quelque chose de tout ce qu'on ne dit pas ? Suis-je un peu fou moi-même ? Je le crois. Les affections nerveuses d'ailleurs sont contagieuses et il m'a peut-être fallu une constitution d'âme robuste, pour résister à la charge que mes nerfs battaient sur la peau d'âne de mon entendement.
Pour moi, j'ai un exutoire (comme on dit en médecine). Le papier est là, et je me soulage. Mais l'humidité de mes humeurs peut filtrer au-dehors et, à la longue, faire mal.»A Louise Colet. 1er juin 1853.
« Ma maladie de nerfs a été l'écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorragie de l'innervation. C'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifices. Il y avait un arrachement de l'âme d'avec le corps, atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois). Mais ce qui constitue la personnalité, l'être-raison, allait jusqu'au bout ; sans cela la souffrance eût été nulle, car j'aurais été purement passif et j'avais toujours conscience, même quand je ne pouvais plus parler. Alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même, comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes.»
A Louise Colet. 7 juillet 1853.
« A vingt ans j'ai failli mourir d'une maladie nerveuse, amenée par une série d'irritations et de chagrin, à force de veilles et de colères. Cette maladie m'a duré dix ans. (Tout ce qu'il y a dans sainte Thérèse, dans Hoffmann et dans Edgar Poe, je l'ai senti, je l'ai vu, les hallucinés me sont fort compréhensibles.) Mais j'en suis sorti bronzé et très expérimenté tout à coup sur un tas de choses que j'avais à peine effleurées dans la vie. »
A Mlle Leroyer de Chantepie. 30 Mars 1857.
« J'ai souvent senti la folie me venir. C'était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d'idées et d'images où il me semblait que ma conscience, que mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête. Mais je me cramponnais à ma raison. Elle dominait tout, quoique assiégée et battue. En d'autres fois, je tâchais, par l'imagination, de me donner facticement ces horribles souffrances. J'ai joué avec la démence et le fantastique comme Mithridate avec les poisons. Un grand orgueil me soutenait et j'ai vaincu le mal à force de l'étreindre corps à corps. »
A Mlle Leroyer de Chantepie. 18 Mai 1857.
« Bref, j'ai la maladie noire. Je l'ai déjà eue, au plus fort de ma jeunesse, pendant dix-huit mois, et j'ai manqué en crever ; elle s'est passée, elle se passera, espérons-le. »
A Ernest Feydau. Octobre 1858.
« Du reste n'assimilez pas la vision intérieure de l'artiste à celle de l'homme vraiment halluciné ? Je connais parfaitement les deux états ; il y a un abîme entre eux. - Dans l'hallucination proprement dite, il y a toujours terreur, on sent que votre personnalité vous échappe, on croit qu'on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie. C'est quelque chose qui entre en vous. »
A Hippolyte Taine. 20 novembre 1866.
« Mon cher ami,
Voici ce que j'éprouvais, quand j'ai eu des hallucinations :
1° D'abord une angoisse indéterminée, un malaise vague, un sentiment d'attente avec douleur, comme il arrive avant l'inspiration poétique, où l'on sent « qu'il va venir quelque chose » (état qui ne peut se comparer qu'à celui d'un fouteur sentant le sperme qui monte et la décharge qui s'apprête. Me fais-je comprendre ?)
2° Puis, tout à coup, comme la foudre, envahissement ou plutôt irruption instantanée de la mémoire car l'hallucination proprement dite n'est pas autre chose, - pour moi, du moins. C'est une maladie de la mémoire, un relâchement de ce qu'elle recèle. On sent les images s'échapper de vous comme des flots de sang. Il vous semble que tout ce qu'on a dans la tête éclate à la fois comme les mille pièces d'un feu d'artifice, et on n'a pas le temps de regarder ces images internes qui défilent avec furie. - En d'autres circonstances, ça commence par une seule image qui grandit, se développe et finit par couvrir la réalité objective, comme par exemple une étincelle qui voltige et devient un grand feu flambant. Dans ce dernier cas, on peut très bien penser à autre chose, en même temps ; et cela se confond presque avec ce qu'on appelle « les papillons noirs », c'est-à-dire ces rondelles de satin que certaines personnes voient flotter dans l'air, quand le ciel est grisâtre et qu'elles ont la vue fatiguée.
Je crois que la Volonté peut beaucoup sur les hallucinations. J'ai essayé à m'en donner sans y réussir. - Mais très souvent, et le plus souvent je m'en suis débarrassé à force ce volonté.
Dans ma première jeunesse j'en avais une singulière : je voyais toujours des squelettes, à la place des spectateurs, quand j'étais dans une salle de théâtre - ou du moins je pensais à cela si fortement que ça ressemblait à une hallucination car la limite est quelquefois difficile à discerner.
Je connais l'histoire de Nicolaï. J'ai senti cela : voir les choses fausses, - savoir que c'est une illusion, en être convaincu, et cependant les percevoir avec autant de netteté que si elles étaient réelles. - Mais dans le sommeil on éprouve un état pareil, - quand on sait qu'on rêve, tout en rêvant.
C'est si bien pour moi la mémoire qui est en jeu, dans l'hallucination, que le seul moyen d'imiter quelqu'un parfaitement (de représenter sa voix et ses gestes) ne s'obtient qu'avec une grande concentration du souvenir. Pour être un bon mime, il faut avoir une mémoire d'une netteté hallucinante, - voir enfin les personnes, en être pénétré. Reste il est vrai la faculté instrumentiste : les muscles de la face et du larynx.
Vous devriez demander à des musiciens s'ils entendent absolument la musique qu'ils vont écrire, comme nous, les romanciers, nous voyons nos bonshommes !Dans l'hallucination artistique, le tableau n'est pas bien limité, quelque précis qu'il soit. Ainsi je vois parfaitement un meuble, une figure, un coin de paysage. Mais cela flotte, cela est suspendu, ça se trouve je ne sais où. Ça existe seul et sans rapport avec le reste, tandis que, dans la réalité, quand je regarde un fauteuil ou un arbre, je vois en même temps les autres meubles de ma chambre, les autres arbres du jardin, ou tout au moins je perçois vaguement qu'ils existent. L'hallucination artistique ne peut porter sur un grand espace, se mouvoir dans un cadre très large. Alors on tombe dans la rêverie et on revient au calme. C'est même toujours comme cela que ça finit.
Vous me demandez si elle s'emboîte, pour moi, dans la réalité ambiante ? Non. - La réalité ambiante a disparu. Je ne sais plus ce qu'il y a autour de moi. J'appartiens à cette apparition exclusivement.
Au contraire, dans l'hallucination pure et simple on peut très bien voir une image fausse d'un oeil, et les objets vrais de l'autre. C'est même là le supplice. »A Hippolyte Taine. 1er décembre 1866.
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