Flaubert critique littéraire

« J'aime les oeuvres qui sentent la sueur,
celles où l'on voit les muscles à travers le linge
et qui marchent pieds nus
. »

Aristophane

Balzac

Boileau

Cervantès

Chateaubriand

Dante

Dumas

Hugo

Lamartine

Lecomte de Lisle

Montaigne

Rabelais

Ronsard

Rousseau

Sand

Shakespeare

Stendhal

Tacite

Voltaire

« Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m'apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures, on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l'ensemble ! C'est l'éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c'est calme ! c'est calme ! et c'est fort. »

26 août 1853

Aristophane

« Je passe actuellement toutes mes matinées avec Aristophane. Voilà qui est beau et vertueux et bouillant. Mais ce n'est pas décent, ce n'est pas moral, ce n'est même pas convenable, c'est tout bonnement sublime. »

17 septembre 1847

Balzac

« Quel homme eût été Balzac, s'il eût su écrire ! Mais il ne lui a manqué que cela. Un artiste, après tout, n'aurait pas tant fait, n'aurait pas eu cette ampleur. »

16 décembre 1852

« Mais le défaut de son style fera que son oeuvre restera plutôt curieuse que belle et plutôt forte qu'éclatante. »

28 juin 1853

Boileau

« J'en reviens toujours à mon vieil exemple de Boileau. Ce gredin-là vivra autant que Molière, autant que la langue française. Et c'était pourtant un des moins poète des poètes ; qu'a-t-il fait ? Il a suivi sa ligne jusqu'au bout, et donné à son sentiment si restreint du Beau, toute la perfection plastique qu'il comportait. »

27 février 1853

« Boileau était une petite rivière, étroite, peu profonde, mais admirablement limpide et bien encaissée. C'est pourquoi cette onde ne se tarit pas. Rien ne se perd de ce qu'il veut dire. Mais que d'Art il a fallu pour faire cela, et avec si peu ! »

7 septembre 1853

« Je le relis maintenant, ce vieux père Boileau, ou plutôt je l'ai relu en entier (je suis à présent à ses oeuvres en prose). C'était un maître homme et un grand écrivain surtout bien plus qu'un poète. Mais comme on l'a rendu bête ! Quels piètres explicateurs et prôneurs il a eus ! La race des professeurs de collège, pédants d'encre pâle, a vécu sur lui et l'a aminci, déchiqueté comme une horde de hannetons fait à un arbre. Il n'était déjà pas si touffu ! N'importe, il était solide de racine et bien piété, droit, campé. »

30 septembre 1853

Cervantes

« Ce qu'il y a de prodigieux dans Don Quichotte, c'est l'absence d'art et cette perpétuelle fusion de l'illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique. Quels nains que tous les autres à côté ! Comme on se sent petit, mon Dieu ! comme on se sent petit ! »

22 novembre 1852

« Quelle pauvre création, par exemple, que Figaro à côté de Sancho ! Comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routes d'Espagne, qui ne sont nullement décrites.»

26 août 1853

Chateaubriand

« Personne n'a été impartial pour Chateaubriand. Tous les partis lui en ont voulu. - Il y aurait une belle critique à faire sur ses oeuvres. - Quel homme c'eût été sans sa poétique ! Comme elle l'a rétréci ! Que de mensonges, que de petitesses ! (...) Chateaubriand est comme Voltaire. Ils ont fait (artistiquement) tout ce qu'ils on pu pour gâter les plus admirables facultés que le bon Dieu leur avait données. »

8 mai 1852

Dante

« J'ai lu dernièrement tout l'Enfer de Dante (en français). Cela a de grandes allures. Mais que c'est loin des poètes universels qui n'ont pas chanté, eux, leur haine de village, de caste ou de famille ! - Pas de plan ! Que de répétitions ! Un souffle immense par moments. - Mais Dante, je crois, est comme beaucoup de choses consacrées, Saint Pierre de Rome entre autres, qui ne lui ressemble guère par parenthèse, on n'ose pas dire que ça vous embête. Cette oeuvre a été faite pour un temps et non pour tous les temps. - Elle en porte le cachet. Tant pis pour nous qui l'entendons moins, tant pis pour elle qui ne se fait pas comprendre ! »

8 mai 1852

Dumas

« D'où vient le prodigieux succès des romans de Dumas ? C'est qu'il ne faut pour les lire aucune initiation, l'action en est amusante. On se distrait donc pendant qu'on les lit. Puis, le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de l'eau claire, on retourne à ses affaires. »

20 juin 1853

Hugo

« Il y a des jours où je donnerais toute la science des bavards passés, présents, futurs, toute la sotte érudition des éplucheurs, équarrisseurs, philosophes, romanciers, chimistes, épiciers, académiciens, pour deux vers de Lamartine ou de Victor Hugo. »

24 juin 1837

« Victor Hugo n'est-il pas aussi grand homme que Racine, Calderon, Lope de Vega et tant d'autres admirés depuis longtemps ? »

13 septembre 1838

« (...) Ils sont grands, au contraire, parce qu'ils n'ont pas de procédés. Hugo en a beaucoup, c'est là ce qui le diminue. Il n'est pas varié, il est constitué plus en hauteur que d'étendue. »

27 mars 1853

« Je ne trouve dans ce livre [Les Misérables ] ni vérité, ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C'est une façon de flatter le populaire. Hugo a des attentions et des prévenances pour tout le monde. Saint-simoniens, Philippistes et jusqu'aux aubergistes. (...) Que la vérité s'arrange ensuite, tant pis. Où y a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean et des hommes politiques comme les stupides cocos de l'A ,B, C ? Pas une fois on ne les voit souffrir, dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par Mgr Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l'Eglise comme il a calomnié la misère. Où est l'évèque qui demande la bénédiction d'un conventionnel ? Où est la fabrique où l'on met à la porte une fille pour avoir eu un enfant, etc ? Et des digressions ! Y en a-t-il ! Y en a-t-il ! (...) Ce livre est fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique. (...) C'était un bien beau sujet pourtant. Mais quel calme il aurait fallu et quelle envergure scientifique ! Il est vrai que le père Hugo méprise la science.»

juillet 1862

« Le Quatre-vingt-treize du père Hugo me paraît au-dessus de ses derniers romans ; j'aime beaucoup la moitié du premier volume, la marche dans les bois, le débarquement du marquis, et le massacre de la Saint-Barthélemy, ainsi que tous les paysages ; mais quels bonshommes en pain d'épices que ses bonshommes ! Tous parlent comme des acteurs. Le don de faire des êtres humains manque à ce génie. S'il avait eu ce don-là, Hugo aurait dépassé Shakespeare. »

1er mai 1874

Lamartine

« Causons un peu de Graziella.. C'est un ouvrage médiocre, quoique la meilleure chose que Lamartine ait faite en prose. (...) Et d'abord, pour parler clair, la baise-t-il, ou ne la baise-t-il pas ? Ce ne sont pas des êtres humains, mais des mannequins. - Que c'est beau ces histoires d'amour, où la chose principale est tellement entourée de mystère que l'on ne sait à quoi s'en tenir ! l'union sexuelle étant reléguée systématiquement dans l'ombre, comme boire, manger, pisser, etc ! Ce parti pris m'agace. Voilà un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui l'aime, et qu'il aime, et jamais un désir ! Pas un nuage impur ne vient obscurcir ce lac bleuâtre ! O hypocrite ! S'il avait raconté l'histoire vraie, que c'eût été plus beau ! Mais la vérité demande des mâles plus velus que M. de Lamartine. »

24 avril 1852

« Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C'est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n'a jamais pissé que de l'eau claire. »

6 avril 1853

« Ah ! voilà bien mes couillons de l'école de Lamartine ! Tas de canailles sans vergogne ni entrailles. Leur poésie est une bavachure d'eau sucrée. Sacré nom de Dieu ! j'écume ! - Je les crois bien ! quand ils me disent qu'ils n'aiment pas l'antique ni les anciens. Mais ceux qui ont sucé le lait de la louve (j'entends le suc des vieux) ont un autre sang dans la veine. - Et ils considèrent comme des fleurs blanches de l'esprit toutes ces mièvreries pudibonde, où toute naïveté doit périr. (...) Ah ! charmant mérite de M. de Lamartine : « avoir purifié les moeurs des femmes ! » D'abord je nie, et ensuite je m'en fous. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'a pas purifié le langage françoys. - Est-il peu shakespearien, rabelaisien, dantesque, et fulgurant, ce bon barde-là ! Et je le déclare même sale, quand il veut faire de l'amour éthéré. Les déguisements virils de Laurence dans la grotte (dans Jocelyn ), les filets avec quoi on se garotte dans Raphaël , cette chasteté par ordre du médecin ! tout cela me dégoûte par tous mes instincts. »

20 avril 1853

Lecomte de Lisle

« La vie lui manque un peu dans ses vers, son coeur ne dépasse pas son gilet de flanelle et, restant tout entier dans sa poitrine, il n'échauffe point son style. (...) Je ne déclame pas contre ce bon Delisle, mais je dis qu'il me semble un peu ordinaire dans ses passions. Le vrai poète, pour moi, est un prêtre. Dès qu'il passe la soutane, il doit quitter sa famille. »

1er juin 1853

Montaigne

« Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c'est là mon homme. En littérature, en gastronomie il est certains fruits qu'on mange à pleine bouche, dont on a le gosier plein et si succulents que le jus vous entre jusqu'au coeur. Celui-là est un des plus exquis. »

11 octobre 1839

« Je relis du Montaigne. C'est singulier comme je suis plein de ce bonhomme-là. Est-ce une coïncidence, ou bien est-ce parce que je m'en suis bourré toute une année à 18 ans où je ne lisais que lui ? Mais je suis ébahi, souvent, de trouver l'analyse très déliée de mes moindres sentiments ! Nous avons mêmes goûts, mêmes manière de vivre, mêmes manies. - Il y a des gens que j'admire plus que lui, mais il n'y en a pas que j'évoquerais plus volontiers, et avec qui je causerais mieux. »

28 octobre 1853

Rabelais

« Vraiment je n'estime profondément que deux hommes : Rabelais et Byron les deux seuls qui aient écrit dans l'intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face. »

13 septembre 1838

« Je relis Rabelais avec acharnement et il me semble que c'est pour la première fois que je le lis. Voilà la grande fontaine des lettres françaises. Les plus forts y ont puisé à pleine tasse. »

16 novembre 1852

« Après Rabelais d'ailleurs tout semble maigre. Et puis c'est un coin de la vérité, rien qu'un coin. Mais comme c'est fait. N'importe, j'aime les viandes plus juteuses, les eaux plus profondes, les styles où l'on en a plein la bouche, les pensées ou l'on s'égare. »

17 février 1853

Ronsard

« Je disais donc que je fumais, j'ajoute que je lis un peu de Ronsard, de mon grand et beau Ronsard pour lequel je ne suis pas le seul qui nourrisse une religion particulière. Singulière chose que la renommée. Quand je pense qu'un pédant comme Malherbe et un pisse-froid comme Boileau ont effacé cet homme-là et que le Français ce peuple spirituel est encore de leur avis ! ô goût ! ô porcs ! porcs en habit, porcs à deux pattes et à paletot. »

2 septembre 1843

« J'ai un Ronsard complet, 2 volumes in-folio, que j'ai enfin fini par me procurer. Le dimanche nous en lisons à nous défoncer la poitrine. Les extraits des petites éditions courantes en donnent une idée comme toute espèce d'extraits ou de traduction, c'est-à-dire que les plus belles choses en sont absentes. - Tu ne t'imagines pas quel poète c'est que Ronsard. Quel poète ! quel poète ! quelles ailes ! C'est plus grand que Virgile, et ça vaut du Goethe, au moins par moments, comme éclats lyriques. - Ce matin à 1 heure 1/2, je lisais tout haut une pièce qui m'a fait presque mal nerveusement, tant elle me faisait plaisir. C'était comme si l'on m'eût chatouillé la plante des pieds. »

16 février 1852

Rousseau

« J'ai presque fini les Confessions de Rousseau. Je t'engage à lire cette oeuvre admirable, c'est là la vraie école de style. »

28 octobre 1838

« Et comme Rousseau devait bien heurter tout ce XVIIIe siècle de beaux messieurs, de beaux esprits, de belles dames et de belles manières ! Quel ours lâché en plein salon ! Chaque mouvement qu'il faisait lui faisait tomber un meuble sur la tête, il dérangeait. Or tout ce qui dérange est meurtri par les angles des choses qu'il déplace. »

20 juin 1853

« Bien que je sois dans le troupeau de ses petits-fils, cet homme me déplaît. Je crois qu'il a eu une influence funeste. C'est le générateur de la démocratie envieuse et tyrannique. Les brumes de sa mélancolie ont obscurci dans les cerveaux français l'idée du droit. »

12 novembre 1867

Sand

« Tu me dis que tu as de l'admiration pour G. Sand, je la partage bien et avec la même réticence. J'ai lu peu de choses aussi belles que Jacques. »

18 mars 1839

« Dans George Sand, on sent les fleurs blanches ; cela suinte, et l'idée coule entre les mots, comme entre des cuisses sans muscles. C'est avec la tête qu'on écrit. Si le coeur la chauffe, tant mieux, mais il ne faut pas le dire. Ce doit être un four invisible. »

16 novembre 1852

« Tous les jours, je lis du George Sand et je m'indigne régulièrement pendant un bon quart d'heure. »

30 mai 1855

« Tu me parais chérir la mère Sand. Je la trouve personnellement une femme charmante. Quant à ses doctrines, s'en méfier d'après ses oeuvres. J'ai, il y a quinze jour, relu Lélia. Lis-le ! Je t'en supplie, relis-moi ça ! »

21 août 1859

George Sand

Shakespeare

« Quand je lis Shakespeare, je deviens plus grand, plus intelligent et plus pur. Parvenu au sommet d'une de ses oeuvres, il me semble que je suis sur une haute montagne. Tout disparaît, et tout apparaît. On n'est plus homme. On est oeil. Des horizons nouveaux surgissent, et les perspectives se prolongent à l'infini ; on ne pense pas que l'on a vécu aussi dans ces cabanes que l'on distingue à peine, que l'on a bu à tous ces fleuves qui ont l'air plus petit que des ruisseaux, que l'on s'est agité enfin dans cette fourmilière et que l'on en fait partie. »

27 septembre 1846

« Est-ce que l'on ne croit pas à l'existence de Don Quichotte comme à celle de César ? Shakespeare est quelque chose de formidable sous ce rapport. Ce n'était pas un homme, mais un continent. Il avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. - Ils n'ont pas besoin de faire du style, ceux-là ; ils sont forts en dépit de toutes les fautes, et à cause d'elles. »

25 septembre 1852

« Hamlet ne réfléchit pas sur des subtilités d'école, mais sur des pensers humains. C'est, au contraire, ce perpétuel état de fluctuation d'Hamlet, ce vague où il se tient, ce manque de décision dans la volonté et de solution dans la pensée qui en fait tout le sublime. (...) Ulysse est peut-être le plus fort type de toute la littérature ancienne, et Hamlet de toute la moderne. »

28 juin 1853

« J'ai relu cette semaine le 1er acte du Roi Lear. Je suis effrayé de ce bonhomme-là, plus j'y pense... L'ensemble de ses oeuvres me fait un effet de stupéfaction, et d'exaltation, comme l'idée du système sidéral. Je n'y vois qu'une immensité où mon regard se perd, avec des éblouissements. »

18 janvier 1854

« Ce bonhomme-là me rendra fou. Plus que jamais les autres semblent des enfants à côté. »

29 janvier 1854

« Je ne lis rien du tout, sauf Shakespeare que j'ai repris d'un bout à l'autre. Cela vous retrempe, et vous remet de l'air dans les poumons comme si on était sur une haute montagne. Tout parait médiocre à côté de ce prodigieux bonhomme. »

16 décembre 1875

Stendhal

« Je connais le Rouge et le Noir , que je trouve mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions. »

22 novembre 1852

Tacite

« Tacite est pour moi comme des bas-reliefs de bronze, et Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c'est le même soleil et le même horizon. »

22 janvier 1842

Voltaire

« On s'extasie devant la correspondance de Voltaire. Mais il n'a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c'est-à-dire d'exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses oeuvres, et le meilleure chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d'un demi-siècle d'efforts. Mais j'aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d'un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. »

26 août 1853

Les Bottes comparées aux littératures

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