Les Fossiles,
par Louis Bouilhet
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A Gustave Flaubert
I.
Un air humide et lourd enveloppe le monde ;
Aux bords de l'horizon, comme des caps dans l'onde,
Les nuages rayés s'allongent lentement,
Et le soleil, immense au fond du firmament,
Heurtant au brouillard gris sa lueur inégale,
Sur le globe muet penche son disque pâle.
Aucun bruit sur la terre, aucun bruit dans les cieux,
Que l'oscillation des grands océans bleus !
Les granits, se tordant en postures difformes,
Dans les espaces nus dressent leurs blocs énormes,
Tandis que ça et là, sur leur flanc dépouillé,
Jaunit la mousse maigre et le lichen rouillé !
Parfois, un large éclair, échappé de la nue,
De sa fauve lueur embrase l'étendue,
Et du monde ébranlé les volcans mal éteints
Répondent sourdement aux tonnerres lointains.
Les nuits, les longues nuits tendant leurs voiles sombres,
Sur l'ennui du soleil jettent l'ennui des ombres !
Seule, au-dessus des mers, la lune voyageant
Laisse, dans les flots noirs, tomber ses pleurs d'argent !Sur l'aride plateau de ce désert immense,
Les siècles désolés se suivent, en silence.Pourtant, au pied des rocs, au bord du gouffre amer,
Quelque chose a paru, quelque chose de vert :
Cela se courbe au vent, ou se tord en spirale,
Cela pend au granit ou sur les eaux s'étale,
Et, de tous les côtés, sous le soleil plus clair,
La végétation monte, comme la mer !
C'est un bruit doux et lent, qui va des monts aux grèves,
Frisson des germes nus, et murmure des sèves,
Travail de la racine, entr'ouvrant le sol dur,
Feuillages déployés, qui tremblent dans l'azur.
Près des pins odorants, les cycas et les prèles,
Poussent leurs rameaux droits, bordés de feuilles frêles ;
La fougère fibreuse et les palmiers touffus
Se balancent, en foule, aux horizons confus.
Toute force, cachée aux flancs de la nature,
Jaillit, tumultueuse, en torrents de verdure :
Les arbres, à l'étroit, descendent des coteaux,
Les rameaux frémissants s'attachent aux rameaux,
Les bois suivent les bois, par de larges campagnes,
Et divisant leurs cours, aux bases des montagnes,
Dans les grandes forêts tombent échevelés,
Comme vont à la mer ces fleuves déroulés.
Partout, les vents tiédis emportent dans l'espace
L'âcre senteur de l'herbe et de la terre grasse ;
Un nuage flottant d'arômes inconnus
Sort des bourgeons gonflés et des lobes charnus ;
Sous le poids du soleil tout le feuillage fume !
Un arc-en-ciel géant se courbe dans la brume,
Les sapins monstrueux, de moment en moment,
Sous leur écorce dure ont un tressaillement,
Tandis qu'au pied des monts, la forêt, sur ses voûtes,
Sent tomber lentement la pluie aux grandes gouttes !
Par l'éternelle nuit des ombrages sans fond,
Un murmure s'épand, monotone et profond.
Des arbres effarés les cimes entr'ouvertes
Dans les hauteurs du ciel font des tempêtes vertes !
Et l'orage bondit, en déchirant les airs,
De la houle des bois à la vague des mers !
Les deux immensités dans l'espace étendues,
Ensemble vont roulant leur plainte sous les nues,
Et l'on n'entend au loin, comme deux grands sanglots,
Que le bruit du feuillage avec le bruit des flots !Le sable cependant, fermente au bord de l'onde,
La nature palpite et va suer un monde.
Déjà, de toutes parts dans les varechs salés
Se traîne le troupeau des oursins étoilés ;
Voici les fleurs d'écaille et les plantes voraces,
Puis tous les êtres mous, aux dures carapaces,
Et les grands polypiers qui, s'accrochant entre eux,
Portent un peuple entier dans leurs feuillages creux.
La vie hésite encore, à la sève mêlée,
Et, dans le moule antique, écume refoulée !Sur la grève soudain, parmi le limon noir,
Une chose s'allonge, épouvantable à voir :
La masse, lentement, sort des vagues humides,
Un souffle intérieur gonfle ses flancs livides,
Et son grand dos gluant, semé de fucus verts,
Comme un mont échoué, se dresse dans les airs !
Elle monte ! elle monte ! et couvre les rivages !
Sous le ventre ridé sonnent les coquillages,
La patte monstrueuse, aux gros doigts écaillés,
S'étale lourdement sur les galets mouillés !
Au bruit des vents lointains, parfois la bête énorme
Tourne son museau grêle et sa tête difforme ;
Hérissant leur poil dur, ses naseaux dilatés
Semblent humer le monde et les immensités,
Pendant que ses yeux ronds, bordés de plaques fortes,
Nagent, lents et vitreux, comme des lunes mortes !
Hideuse, elle s'arrête, au bout du sable amer,
Et sa queue, en longs plis, traîne encor dans la mer !
Alors, montrant à nu ses dents démesurées,
Et fronçant sur son dos, ses écailles serrées,
Elle pousse avec force un long mugissement,
Qui s'élargit au loin sous le bleu firmament !...
Par les monts, par les bois aux mornes attitudes,
La clameur se déroule au fond des solitudes,
Et le vaste univers, écoute, soucieux,
Ce grand cri de la vie épandu dans les cieux !
* * * * *
II.
Entre deux rangs penchés de collines désertes,
Un golfe poissonneux ride ses ondes vertes ;
C'est un large marais, qui dort, sous le ciel clair,
Reste des grandes eaux, oublié par la mer.
Des madrépores blancs, garnis de coquillages,
D'une frange nacrée entourent les rivages,
Et l'éponge poreuse, attachée aux îlots,
Ouvre ses bouches d'or à l'écume des flots !
Dans les algues, au loin, par troupes répandues,
Avec leur dos bombé cheminent les tortues.
Les crabes inquiets, dont les doigts ont des dents,
Se glissent à fleur d'eau sous les rochers pendants,
Tout rampe et tout frémit sur la plage isolée...
Et, dressant jusqu'au ciel leur touffe amoncelée,
Près des minces bambous, enflés de noeuds égaux,
Les zamias fleuris couronnent les coteaux.
Le temps est calme et pur, l'essaim des brises douces
Sur les rochers velus fait frissonner les mousses,
Tandis que le soleil, étalant tous ses feux,
S'écrase, épanoui, dans la blancheur des cieux !Tout à coup, s'élançant des cavernes profondes,
Une secousse forte a remué les ondes ;
De longs cercles moirés, qui grandissent encor,
En flocons écumeux, se brisent sur le bord,
Et, craquant de terreur, les volutes surprises
Dans la conque d'émail rentrent leurs cornes grises...Une forme lointaine apparaît sur les flots :
Elle nage, elle ondule, au détour des îlots ;
Sur ses flancs, revêtus de plaques diaprées,
Glissent des reflets bleus et des teintes pourprées ;
C'est un monstre inconnu, qui recourbe, en rampant,
Sur le dos d'un lézard la tête d'un serpent !
Tantôt silencieux, dans la fraîcheur des ondes
Il plonge son cou mince, armé d'écailles blondes,
Et, le long de sa gorge ouverte avec effort,
Les poissons sous la peau se débattent encor !
Tantôt, s'entortillant aux branches du rivage,
Avec sa tête plate il sonde le feuillage,
Puis, le corps dans les flots, poursuit, en s'allongeant,
Sur les palmiers en fleurs les limaces d'argent,
Ou, de leur nid de sable écartant les tortues,
Fait craquer les oeufs ronds entre ses dents pointues !
Ah ! la joyeuse bête, au gros ventre vermeil,
Qui se roule dans l'onde et qui baille au soleil !Mais, du côté des monts, une rumeur s'élève,
Comme le bruit heurté des vagues sur la grève...
Là-bas, à l'horizon, flotte un nuage obscur,
Qui vient en tournoyant et tache le ciel pur !
Le bruit toujours grandit, l'ombre toujours s'étale,
Puis le noir tourbillon crève sur les coteaux,
Essaim tumultueux d'étranges animaux,
Dont le ventre hideux, sillonné de plis fauves,
Se balance dans l'air entre des ailes chauves.
Leur tête, à forme double, effilant son museau,
Commence en crocodile, et finit en oiseau.
Ils ont le corps gonflé, les pattes étendues,
Et, de leurs ongles tors, égratignant les nues,
Grands, petits, au hasard, pêle-mêle envolés,
Courbant les bois touffus, rasant les flots salés,
S'abattent lourdement parmi les algues noires !...
Toute la légion couvre les promontoires !
Cela grouille et bruit, sous les rameaux pendants,
Et, dans chaque buisson, luisent des yeux ardents !Cependant sur les eaux, la bête au dos d'écaille,
S'arrête soupçonneuse et flaire la bataille ;
Son grand cou, ruisselant de l'écume des mers,
Comme un tronc d'arbre nu se dresse dans les airs,
Et les mille clameurs par la brise apportées,
Font monter à sa peau des teintes irritées.
Son haleine sonore écarte ses naseaux,
Un sifflement aigu de sa gorge s'élance.
Alors, tout se confond, et la lutte commence,
Où, parmi les abois et les glapissements,
Comme des grains de grêle, on entend par moments
Sonner les becs rugueux sur les écailles dures !
Les ailes frappent l'air avec de longs murmures.
Du cercle bruissant le reptile entouré
Promène, autour de lui, son regard effaré ;
Il bondit sur les flots, il recule, il avance,
Il fouette l'eau profonde avec sa queue immense,
Et se roule, et secoue, en ses vastes élans,
Tout le sombre troupeau qui s'attache à ses flancs !
Parfois il semble mort, et, comme une liane,
Laisse flotter son cou sur l'onde diaphane,
Puis relève, soudain, par un jet furieux,
Sa tête de serpent qui siffle dans les cieux !
Rapide, inévitable, il saisit, sous les nues,
Entres ses longues dents leurs ailes étendues,
Prend les corps dans ses plis, ou, glissant par dessous,
Du bout de son museau fouille leurs ventres mous !
L'espace retentit de plaintes enrouées,
Et, piquant le sommet des vagues remuées,
Le sang noir, goutte à goutte, éparpillé dans l'air,
De globules visqueux tache le golfe clair ;
Mais comme au pied des monts, lorsque le vent d'orage
Ecorche le sol dur, et fait, sur son passage,
Onduler à longs flots les vallons sablonneux,
La poussière en roulant s'envole par les cieux,
Et de ses tourbillons couvre au loin les campagnes !...
Tel, du bord des marais et du flancs des montages,
Des buissons, des îlots, des ravins tortueux,
Monte l'essaim plus large et plus tumultueux.
Tous les becs sont tendus, avec leurs dents serrées,
Tous les doigts, allongeant leurs griffes acérées,
Cherchent les yeux du monstre, et si, jusqu'à sa chair,
L'écaille en quelque endroit laisse un chemin ouvert !
Le reptile, ébloui par cette multitude,
Ramasse tout son corps et gonfle sa peau rude,
Puis, poussant vers le ciel un dernier sifflement,
Plonge avec un bruit sourd dans l'abîme écumant !
Les bêtes, çà et là, par la vague bercées,
Flottent, le ventre à l'air et les pattes dressées,
Ou rampent en criant dans les algues du bord ;
Tandis que, sur les eaux qui palpitent encor,
Croisant de leurs yeux verts les glauques étincelles,
Les autres, à l'entour, font retentir leurs ailes,
Et, du golfe au ciel bleu tordent, en croassant,
Leur spirale sans fin qui va s'élargissant !...
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