Samedi 8 Mai
« Est-ce que vous allez dimanche chez M. Flaubert ? » venait de me dire Pélagie, quand la petite a mis sur la table une dépêche qui contenait ces deux mots : Flaubert mort !
Ç'a été, pendant quelques temps, un trouble de mon individu, dans lequel je ne savais pas ce que je faisais et dans quelle ville je roulais en voiture. J'ai senti qu'un lien, parfois desserré, mais inextricablement noué, nous attachait secrètement l'un à l'autre. Et aujourd'hui, je me rappelle avec une certaine émotion la larme tremblante au bout de ses cils, quand il m'embrassa en me disant adieu, au seuil de sa porte, il y a six semaines.
Au fond, nous étions les deux vieux champions de l'école nouvelle, et je me trouve bien seul aujourd'hui.
Mardi 11 Mai
Je suis parti hier avec Popelin pour Rouen. Nous étions à quatre heures à Croisset, dans cette triste maison où je ne me suis pas senti le courage de dîner.
Mme Commanville nous a parlé du cher mort, de ses derniers instants, de son livre, qu'elle croit incomplet d'une dizaine de pages.
Puis au milieu de la conversation, brisée et sans suite, elle nous a raconté une visite qu'elle avait faite dernièrement, pour forcer Flaubert à marcher, une visite à une amie demeurant de l'autre côté de la Seine et qui avait, ce jour-là, son dernier né posé sur la table du salon dans une charmante barcelonette rose, visite qui faisait répéter à Flaubert tout le long du retour : « Un petit être comme celui-ci dans une maison, il n'y a que cela au monde.»
Ce matin, Pouchet m'entraîne dans une allée écartée et me dit : «Il n'est pas mort d'un coup de sang, il est mort d'une attaque d'épilepsie... Dans sa jeunesse, vous le savez, il avait eu des attaques... Le voyage d'Orient l'avait pour ainsi dire guéri... Il a été seize ans sans plus en avoir. Mais les ennuis des affaires de sa nièce lui en ont redonné... Et samedi, il est mort d'une attaque d'épilepsie congestive... Oui, avec tous les symptômes, l'écume à la bouche... Tenez, sa nièce désirait qu'on moulât sa main, on ne l'a pas pu ; elle avait gardé une si terrible contraction... Peut-être, si j'avais été là, en le faisant respirer une demi-heure, j'aurais pu le sauver...
« Ç'a été tout de même une sacré impression d'entrer dans ce cabinet... Son mouchoir sur la table à côté de ses papiers, sa pipette avec sa cendre sur la cheminée, le volume de Corneille, dont il avait lu des passages la veille, mal repoussé sur les rayons de la bibliothèque. »
Le convoi se met en marche, nous montons par une montée poussiéreuse à une petite église - l'église où Mme Bovary va se confesser au printemps et où l'un des crapauds tancés par le curé Bournisien était en train de faire de la voltige sur la crête du mur de l'ancien petit cimetière.
C'est exaspérant, dans ces enterrements, la présence de tout ce monde du reportage, avec ses petits papiers dans le creux de la main, où il jette des noms de gens et de localités, qu'il entend de travers, et plus exaspérant encore, la présence de ce Laffitte du Voltaire qui, 40 000 francs dans sa poche, convoie le cadavre pour faire une affaire dessus. Parmi les journalistes arrivés ce matin, j'aperçois Burty, qui est venu se glisser dans ces funérailles, comme il se glisse dans toutes les choses de la vie qui rapportent. Il est même arrivé à obtenir de tenir pendant quelques instants un des glands du corbillard, qu'il tenait avec un de mes gants noirs, qu'il m'avait empruntés.
On ressort de la petite église et on gagne le cimetière monumental de Rouen, sous le soleil par une route interminable. Dans la cohue insouciante et qui trouve l'enterrement long, commence à sourire l'idée d'une petite fête. On parle des barbues à la normande et des canetons à l'orange de Mennechet et Burty prononce le mot de bordel avec des clignements d'yeux de matou amoureux.
On arrive au cimetière, un cimetière tout plein de senteurs d'aubépine et dominant la ville ensevelie dans son ombre violette, qui la fait ressembler à une ville d'ardoise.
Et l'eau bénite jetée sur la bière, tout ce monde assoiffé dévale vers la ville avec des figures allumées et gaudriolantes. Daudet, Zola et moi, nous repartons, refusant de nous mêler à la ripaille qui se prépare pour ce soir et revenons en parlant pieusement du mort.
Un détail qui peint Daudet : ce matin, il venait à peine de s'asseoir en chemin de fer, quand Heredia le voit mettant gravement ses gants noirs. Se voyant regardé, Daudet de rire : « Déjà ? Ça vous étonne, hein ? Mais voilà, pour moi, le chemin de fer, c'est la partie de plaisir, la joie des vacances.. et ces gants noirs sont chargés de me rappeler où je vais.»
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Vendredi 14 Mai
Oh ! le triste et navrant enterrement qu'a eu mardi Flaubert - et ce qui va suivre... Le gendre-neveu, qui a ruiné Flaubert, n'est pas seulement un malhonnête homme commercialement parlant, mais un escroc, reprenant une pièce de vingt francs, qu'il avait été chargé par le mort de porter au serrurier - mais un voleur au jeu. Et la nièce, les petits boyaux de Flaubert, Maupassant dit qu'il ne peut se prononcer sur elle. Elle a été, est, et sera un instrument inconscient entre les mains de sa canaille de mari, qui a sur elle la puissance que les coquins ont sur les honnêtes femmes.
Enfin, voici ce qui s'est passé après la mort de Flaubert. Commanville parle tout le temps de l'argent qu'on peut tirer des oeuvres du défunt, des revenez-y si étranges aux correspondances amoureuses du pauvre ami, qu'il donne l'idée qu'il serait capable de faire chanter les amoureuses survivantes. Et force caresses à Maupassant, mêlées d'espionnage, d'une surveillance de véritable agent de police. Cela jusqu'au lundi, où il disparaît, où il a besoin d'aller à Rouen, pendant que Maupassant met dans la bière avec Pouchet le corps de Flaubert, déjà en décomposition. Le soir de l'enterrement, aussitôt après le dîner, où dînaient Heredia et Maupassant et où, par parenthèse, Commanville se coupait très élégamment sept tranches de jambon, il mène Maupassant dans le petit pavillon du jardin et là, le retient une grande heure, le tenant par les mains dans de fausses effusions de tendresse, le gardant littéralement prisonnier - lui, malin, qui voulait s'en aller, se doutant de quelque chose. Pendant ce, Mme Commanville prenait à part, sur un banc du jardin, Heredia, lui disait que Maxime du Camp ne lui avait pas même envoyé un télégramme, que d'Osmoy était un hanneton, que Zola et Daudet ne l'aimaient pas, enfin que moi, elle me regardait comme un galant homme, mais qu'elle ne me connaissait pas, que dans ces tristes circonstances, elle avait besoin du dévouement d'un homme du monde, qui la représentât et la défendît contre les gens de sa famille ; et cette femme, que Maupassant n'avait pas vue pleurer une seule fois, se mettait à fondre en larmes dans un tendre abandon, qui rapprochait si étrangement sa tête de la poitrine de Heredia, qu'il disait avoir eu la pensée que si dans le moment, il avait fait un mouvement, elle se serait jetée dans ses bras. Et la scène continuait, et la femme dégantait et laissait pendre sa main sur le dossier du banc, si près de la bouche de Heredia qu'elle semblait solliciter un baiser. Est-ce de l'amour vrai, cela, tout à coup, dans l'âme déchirée et amollie d'une femme, pour un homme qu'elle voit et recherche depuis quelque temps ? N'est-ce pas plutôt une espèce de comédie amoureuse, imposée par le mari à sa femme pour avoir à merci une âme honnête et jeune, que la perspective troublante de la possession pourrait amener à tremper dans les filoutages contre l'autre branche héritière ?
Ah ! mon pauvre Flaubert ! Voilà autour de ton cadavre des machines et des documents humains, dont tu aurais pu faire un beau roman provincial !
la tombe de Flaubert au cimetière de Rouen
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