Georges Perec

 

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« Il y a dans ce livre deux textes simplement alternés ; il pourrait presque sembler qu'ils n'ont rien en commun, mais ils sont pourtant inextricablement enchevêtrés, comme si aucun des deux ne pouvait exister seul, comme si de leur rencontre seule, de cette lumière lointaine qu'ils jettent l'un sur l'autre, pouvait se révéler ce qui n'est jamais tout à fait dit dans l'un, jamais tout à fait dit dans l'autre, mais seulement dans leur fragile intersection.

L'un de ces textes appartient tout entier à l'imaginaire : c'est un roman d'aventures, la reconstitution, arbitraire, mais minutieuse, d'un fantasme enfantin évoquant une cité régie par l'idéal olympique. L'autre texte est une autobiographie : le récit fragmentaire d'une vie d'enfant pendant la guerre, un récit pauvre d'exploits et de souvenirs, fait de bribes éparses, d'absences, d'oublis, de doute, d'hypothèses, d'anecdotes maigres. Le récit d'aventures, à côté, a quelque chose de grandiose, ou peut-être de suspect. Car il commence par raconter une histoire et, d'un seul coup, se lance dans une autre : dans cette rupture, cette cassure qui suspend le récit autour d'on ne sait quelle attente, se trouve le lieu initial d''où est sorti ce livre, ces points de suspension auxquels se sont accrochés les fils rompus de l'enfance et la trame de l'écriture. »

Georges Perec.Quatrième de couverture de W ou le souvenir d'enfance

affiche W ou le souvenir d'enfance

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- 7 mars 1936 : Naissance de Georges Perec à Paris.

- 16 juin 1940 : mort d'Icek Perec, son père, engagé volontaire dans un régiment d'étrangers.

- 1941 : Georges Perec est évacué par la Croix-Rouge dans une pension religieuse à Villard-de-Lans.

- 11 février 1943 : déportation de Cyrla Perec, sa mère, vers Auschwitz.

- 1945 : Georges Perec est pris en charge par la famille de sa tante paternelle.

- 1979 : feuilleton W dans La Quinzaine Littéraire.

- 1967-1971 et 1976-1981 : projet "L'Arbre".

- 1975 : parution de W ou le souvenir d'enfance.

(...)

« Mon second projet avait pour titre :

L'ARBRE
Histoire d'Esther et de sa famille

C'est la description, la plus précise possible, de l'arbre généalogique de mes familles paternelle, maternelle et adoptive(s). Comme son nom l'indique, c'est un livre en arbre, à développement non linéaire, un peu conçu comme les manuels d'enseignement programmé, difficile à lire à la suite, mais au travers duquel il sera possible de retrouver(en s'aidant d'un index qui sera, non un supplément, mais une véritable et même essentielle partie du livre) plusieurs histoires se recoupant sans cesse. »

Lettre à Maurice Nadeau.7 juillet 1969

index

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Couverture de Georges Perec, Images

« Je ne sais pas si je n'ai rien à dire, je sais que je ne dis rien : je ne sais pas si ce que j'aurais à dire n'est pas dit parce qu'il est l'indicible (l'indicible n'est pas tapi dans l'écriture, il est ce qui l'a bien avant déclenché) . Je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d'un anéantissement une fois pour toutes.

(...) Je ne retrouverai jamais dans mon ressassement même, que l'ultime reflet d'une parole absente à l'écriture, le scandale de leur silence et de mon silence :

je n'écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n'écris pas pour dire que je n'ai rien à dire.

J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ;

j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture :

leur souvenir est mort à l'écriture :

l'écriture et le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie. »

Extrait de W ou le souvenir d'enfance

« Je n'ai pas de maison, je n'ai pas de famille, je n'ai pas de grenier, comme on dit, je n'ai pas de racines, je ne les connais pas.

Je suis allé dans le village, au berceau de ma famille, comme on dit - il n'y avait rien à retrouver.

Et ce que je cherche, à travers l'écriture, c'est de laisser des traces de ma mémoire, d'où, peut-être, ma passion pour les dictionnaires ; car les dictionnaires, c'est la mémoire des hommes. »

Entretien avec Ewa Pawlikowska

« La somptueuse image de l'ile W (...) ce pseudo-modèle de l'idéal olympique, se met lentement à bouger sous nos yeux, l'image se distord, se corrompt, se putréfie, elle passe de la splendeur des vols de colombes à l'horreur des cadavres de vaincus que l'on accroche aux crocs des portiques. W, le nom absolu de la Victoire ("Toujours plus haut, toujours plus fort, toujours plus vite"), le dédoublement du V de la victoire, subit peu à peu une corruption et une désintégration internes de la graphie et du sens du W au double V, puis au X, à la swastika, à l'étoile de David enfin. La Ville de la Victoire, W, est transformée lentement sur place, comme par une pourriture interne, en camp de concentration dont les habitants sont ou bien les victimes pantelantes, ou bien les bourreaux dérisoires, mais tous en réalité "crouilles" sans nom condamnés à l'humiliation, à la famine, à la torture et à la mort. »

Robert Misrahi

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« Moi, j'aurais aidé ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. Sur la table, il y aurait eu une toile cirée à petits carreaux bleus ; au-dessus de la table, il y aurait eu une suspension avec un abat-jour presque en forme d'assiette, en porcelaine blanche ou en tôle émaillée, et un système de poulies avec un contrepoids en forme de poire. Puis je serais allé chercher mon cartable, j'aurais sorti mon livre, mes cahiers et mon plumier de bois, je les aurais posés sur la table et j'aurais fait mes devoirs. C'est comme ça que ça se passait dans mes livres de classe. »

Extrait de W ou le souvenir d'enfance

extrait du cahier des charges de la Vie mode d'emploi

 

« Ainsi se passera sa première journée. Ainsi se passeront les suivantes. Au début, il ne comprendra pas. Des novices un peu plus anciens que lui essaieront parfois de lui expliquer, de lui raconter, ce qui se passe, comment ça se passe, ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire. Mais, le plus souvent, ils n'y arriveront pas. Comment expliquer que ce qu'il découvre n'est pas quelque chose d'épouvantable, n'est pas un cauchemar, n'est pas quelque chose dont il va se réveiller brusquement, quelque chose qu'il va chasser de son esprit, comment expliquer que c'est cela la vie, la vie réelle, que c'est cela qu'il y aura tous les jours, que c'est cela qui existe et rien d'autre, qu'il est inutile de croire que quelque chose d'autre existe, de faire semblant de croire à autre chose, que ce n'est même pas la peine d'essayer de déguiser cela, d'essayer de l'affubler, que ce n'est même pas la peine de faire semblant de croire à quelque chose qu'il y aurait derrière cela, ou au-dessous,, ou au dessus. Il y a cela et c'est tout. Il y a les compétitions tous les jours, les Victoires ou les défaites. Il faut se battre pour vivre. Il n'y a pas d'autre choix. Il n'existe aucune alternative. Il n'est pas possible de se boucher les yeux, il n'est pas possible de refuser. Il n'y a ni recours, ni pitié, ni salut à attendre de personne. Il n'y a même pas à espérer que le temps arrangera cela. Il y a cela, il y a ce qu'il a vu, et parfois ce sera moins terrible que ce qu'il a vu, et parfois ce sera beaucoup plus terrible que ce qu'il a vu. Mais où qu'il tourne les yeux, c'est cela qu'il verra et rien d'autre, et c'est cela seul qui sera vrai. »

Extrait de W ou le souvenir d'enfance

Extrait du Cahier des Charges de La Vie mode d'emploi

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