Georges Perec

 

Errance

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Couverture d'Ellis Island

« Pourquoi racontons-nous ces histoires ?
que sommes-nous venus chercher ici ?
que sommes-nous venus demander ?
loin de nous dans le temps et l'espace,
ce lieu fait pour nous partie d'une mémoire potentielle d'une autobiographie probable.
nos parents ou nos grands-parents auraient pu s'y trouver
le hasard, le plus souvent, a fait qu'ils sont ou
ne sont pas restés en Pologne, ou se sont arrêtés,
en chemin en Allemagne, en Autriche, en Angleterre ou en France.
ce destin commun n'a pas pris pour chacun de nous la même figure :
ce que moi, Georges Perec, je suis venu questionner ici,
c'est l'errance, la dispersion, la diaspora.
Ellis Island est pour moi le lieu même de l'exil,
c'est-à-dire le lieu de l'absence de lieu, le non-lieu,
le nulle part.
c'est en ce sens que ces images me concernent, me
fascinent et m'impliquent,
comme si la recherche de mon identité
passait par l'appropriation de ce lieu-dépotoir
où des fonctionnaires harassés baptisaient des
Américains à la pelle.
ce qui pour moi se trouve ici ce ne sont en rien des repères, des racines ou des traces,
mais le contraire : quelque chose d'informe, à la limite du dicible,
quelque chose que je peux nommer clôture, ou scission,
ou coupure,
et qui est pour moi très intimement et très confusément
lié au fait même d'être juif.
je ne sais pas très précisément ce que c'est qu'être juif
ce que ça me fait d'être juif.
c'est une évidence, si l'on veut, mais une évidence médiocre, qui ne me rattache à rien ;
ce n'est pas un signe d'appartenance,
ce n'est pas lié à une croyance, à une religion, à une pratique, à un folklore, à une langue ;
ce serait plutôt un silence, une absence, une question,
une mise en question, un flottement, une inquiétude :
une certitude inquiète,
derrière laquelle se profile une autre certitude,
abstraite, lourde, insupportable :
celle d'avoir été désigné comme juif,
et parce que juif victime,
et de ne devoir la vie qu'au hasard et à l'exil.

Extrait d'Ellis Island, histoires d'errance et d'espoir

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Peut-être les juifs, peuple sans terre,
depuis presque toujours voués à l'exode, à la survie
au milieu de cultures différentes de la leur, étaient-
ils plus sensibles que d'autres à ce qui était, pour
eux, en jeu ici,

mais Ellis Island n'est pas un lieu réservé aux juifs
il appartient à tous ceux que l'intolérance et la misère
ont chassé et chassent encore de la terre où ils ont grandi

à l'heure où les Boat People continuent d'aller d'ile
en île à la recherche de refuges de plus en plus
improbables, il aurait pu sembler dérisoire, futile,
ou sentimentalement complaisant de vouloir encore une
fois évoquer ces histoires déjà anciennes,

mais nous avons eu, en le faisant, la certitude d'avoir
fait résonner les deux mots qui furent au coeur même
de cette longue aventure : ces deux mots mous,
irrepérables, instables et fuyants, qui se renvoient
sans cesse leurs lumières tremblotantes, et qui
s'appellent l'errance et l'espoir.

Extrait d'Ellis Island, histoires d'errance et d'espoir

 

affiche de la vidéothèque de Paris

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la rue Vilin

- 1979 : Récits d'Ellis Island (en collaboration avec Robert Bober)

- 1982 : mort de Georges Perec

- 1989 : parution, en l'état, de 53 Jours, roman inachevé

- 1992 : En remontant la rue Vilin, film de Robert Bober

La rue Vilin, où habitaient les parents de Georges Perec avant la guerre

« De la succession de mes livres naît pour moi le sentiment, parfois réconfortant, parfois inconfortable (...) qu'ils parcourent un chemin, balisent un espace, jalonnent un itinéraire tâtonnant, décrivent point par point les étapes d'une recherche dont je ne saurais dire le "pourquoi" mais seulement le "comment".

Mon ambition d'écrivain serait de parcourir toute la littérature de mon temps sans jamais avoir le sentiment de revenir sur mes pas ou de remarcher dans mes propres traces. »

Extrait de Notes sur ce que je cherche

carte postale 52 jours

«... le sentiment ténu, mais insistant, insidieux, incontournable, d'être quelque part étranger par rapport à quelque chose de moi-même, d'être
« différent » non pas tellement différent des « autres » que différent
des « miens » : je ne parle pas la langue que mes parents parlaient,
je ne partage aucun des souvenirs qu'ils purent avoir.
Quelque chose qui était à eux, qui faisait qu'ils étaient eux, leur histoire, leur culture, leur croyance, leur espoir, ne m'a pas été transmis. (...)
Ce que j'ai voulu interroger, mettre en question, mettre à l'épreuve, c'est mon propre enracinement dans ce non-lieu, cette absence, cette brisure sur laquelle se fonde toute quête de la trace, de la parole, de l'Autre.»

Extrait d'Ellis Island, histoire d'un projet

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« Si je tente de définir ce que j'ai cherché à faire depuis que j'ai commencé à écrire, la première idée qui me vient à l'esprit est que je n'ai jamais écrit deux livres semblables, que je n'ai jamais eu envie de répéter dans un livre une formule, un système ou une manière élaborés dans un livre précédent.

Cette versatilité systématique a plusieurs fois dérouté certains critiques soucieux de retrouver d'un livre à l'autre la " patte " de l'écrivain; et sans doute a-t-elle aussi décontenancé quelques-uns de mes lecteurs. Elle m'a valu la réputation d'être une sorte d'ordinateur, une machine à produire des textes. Pour ma part, je me comparerais plutôt à un paysan qui cultiverait plusieurs champs; dans l'un il ferait des betteraves, dans un autre de la luzerne, dans un troisième du maïs, etc. De la même manière, les livres que j'ai écrits se rattachent à quatre champs différents, quatre modes d'interrogation qui posent peut-être en fin de compte la même question, mais la posent selon des perspectives particulières correspondant chaque fois pour moi à un autre type de travail littéraire.

La première de ces interrogations peut être qualifiée de "sociologique": comme de regarder le quotidien ; elle est au départ de textes comme Les Choses, Espèces d'espaces, Tentative de description de quelques lieux parisiens, et du travail accompli avec l'équipe de Cause commune autour de Jean Duvignaud et de Paul Virilio; la seconde est d'ordre autobiographique : W ou le souvenir d'enfance, La Boutique obscure, Je me souviens, Lieux où j'ai dormi, etc. ; la troisième, ludique, renvoie à mon goût pour les contraintes, les prouesses, les "gammes", à tous les travaux dont les recherches de l'OuLiPo m'ont donné l'idée et les moyens : palindromes, lipogrammes, pangrammes, anagrammes, isogrammes, acrostiches, mots croisés, etc. ; la quatrième, enfin, concerne le romanesque, le goût des histoires et des péripéties, l'envie d'écrire des livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit ; La Vie mode d'emploi en est l'exemple type.

Cette répartition est quelque peu arbitraire et pourrait être beaucoup plus nuancée : presque aucun de mes livres n'échappe tout à fait à un certain marquage autobiographique (par exemple en insérant dans un chapitre en cours une allusion à un événement survenu dans la journée) ; presque aucun non plus ne se fait sans que j'aie recours à telle ou telle contrainte ou structure oulipienne, ne serait-ce qu'à titre symbolique et sans que ladite structure ou contrainte me contraigne en quoi que ce soit.

En fait, me semble-t-il, au-delà de ces quatre pôles qui définissent les quatre horizons de mon travail - le monde qui m'entoure, ma propre histoire, le langage, la fiction - , mon ambition d'écrivain serait de parcourir toute la littérature de mon temps sans jamais avoir le sentiment de revenir sur mes pas ou de remarcher dans mes propres traces, et d'écrire tout ce qui est possible à un homme d'aujourd'hui d'écrire : des livres gros et des livres courts, des romans et des poèmes, des drames, des livrets d'opéra, des romans policiers, des romans d'aventures, des romans de science-fiction, des feuilletons, des livres pour enfants...

Extrait de Notes sur ce que je cherche

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