Georges Perec

 

Ephémère

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Affiche de l'exposition Perec à Beaubourg

« J'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l'arbre que j'aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts...

De tels lieux n'existent pas, et c'est parce qu'ils n'existent pas que l'espace devient question, cesse d'être évidence, cesse d'être incorporé, cesse d'être approprié. L'espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l'oubli s'infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n'y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse-croûte à toute heure »

L'espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l'emporte et ne m'en laisse que des lambeaux informes :

Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »

Extrait d'Espèces d'espaces

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JE ME SOUVIENS

45
Je me souviens du contentement que j'éprouvais quand, ayant à faire une version latine, je rencontrais dans le Gaffiot une phrase toute traduite.
168
Je me souviens des six-jours au Vel d'hiv.
215
Je me souviens que Jean-Paul Sartre a travaillé au scénario du
Freud de John Houston.
250
Je me souviens de l'attentat du Petit Clamart
285
Je me souviens que tous les nombres dont les chiffres donnent un total de neuf sont divisibles par neuf (parfois je passais des après-midi à le vérifier)
322
Je me souviens que j'avais l'ambition d'avoir un jour les 57 variétés
Heinz
391
Je me souviens de Lumumba
477
Je me souviens de la ligne de métro Nord-Sud qui n'avait pas exactement les mêmes wagons que les autres.

- 1969 - 1975 : Projet des Lieux

- 1978 : Je me souviens

- 1981 : L'Oeil ébloui (avec Cuchi White)

éternel et éphémère

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affiche forum des images 2001

« C'est le vécu, saisi au niveau du milieu dans lequel le corps se déplace, les gestes qu'il fait, toute la quotidienneté liée aux vêtements, à la nourriture, au voyage, à l'emploi du temps, à l'exploration de l'espace. (...) Pour moi c'est cela le véritable réalisme : s'appuyer sur une description de la réalité débarrassée de toutes présomptions. (..) Tout le travail d'écriture se fait toujours par rapport à une chose qui n'est plus, qui peut se figer un instant dans l'écriture, comme une trace, mais qui a disparu.»

Extrait de Je suis né

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Les lieux
(notes sur un travail en cours)

couverture de l'Oeil ébloui

En 1969, j'ai choisi, dans Paris, 12 lieux (des rues, des places, des carrefours, un passage), ou bien dans lesquels j'avais vécu, ou bien auxquels me rattachaient des souvenirs particuliers.
J'ai entrepris de faire, chaque mois, la description de deux de ces lieux. L'une de ces descriptions se fait sur le lieu même et se veut la plus neutre possible : assis dans un café, ou marchant dans la rue, un carnet et un stylo à la main, je m'efforce de décrire les maisons, les magasins, les gens que je rencontre, les affiches, et, d'une manière générale, tous les détails qui attirent mon regard. L'autre description se fait dans un endroit différent du lieu : je m'efforce alors de décrire le lieu de mémoire, et d'évoquer à son propos tous les souvenirs qui me viennent, soit des événements qui s'y sont déroulés, soit des gens que j'y ai rencontrés. Lorsque ces descriptions sont terminées, je les glisse dans une enveloppe que je scelle à la cire. A plusieurs reprises, je me suis fait accompagner sur les lieux que je décrivais par un ou une ami(e) photographe qui, soit librement, soit sur mes indications, a pris des photos que j'ai alors glissées, sans les regarder (à l'exception d'une seule) dans les enveloppes correspondantes ; il m'est arrivé également de glisser dans ces enveloppes divers éléments susceptibles de faire plus tard office de témoignages, par exemple des tickets de métro, ou bien des tickets de consommation, ou des billets de cinéma, ou des prospectus, etc.
Je recommence chaque année ces descriptions en prenant soin, grâce à un algorithme auquel j'ai déjà fait allusion (bi-carré latin orthogonal, celui-ci étant d'ordre 12), premièrement de décrire chacun de ces lieux en un mois différent de l'année, deuxièmement, de ne jamais décrire le même mois le même couple de lieux.
Cette entreprise, qui n'est pas sans rappeler dans son principe les "bombes du temps", durera donc douze ans, jusqu'à ce que tous les lieux aient été décrits deux fois douze fois. Trop préoccupé, l'année dernière, par le tournage de "Un Homme qui dort" (dans lequel apparaissent, d'ailleurs, la plupart de ces lieux) j'ai en fait sauté l'année 73 et c'est donc seulement en 1981 que je serai en possession (si toutefois je ne prends pas d'autre retard...) des 288 textes issus de cette expérience. Je saurai alors si elle en valait la peine : ce que j'en attends, en effet, n'est rien d'autre que la trace d'un triple vieillissement : celui des lieux mêmes, celui de mes souvenirs, et celui de mon écriture. »

Extrait d'Espèces d'espaces

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