Gustave Flaubert :
Petit Dictionnaire
(O - Z)
O P Q R S T U V W X Y Z « A mesure que l'objet de nos souhaits approche, la volupté qu'on avait entrevue dans leurs accomplissement diminue, il semble que nous soyons destinés à n'attraper que des ombres sur la muraille. »
A Ernest Chevalier. 19 novembre 1839.
On
« Quel être que on ! En voilà un que je méprise profondément ! Il faut tout faire en vue de sa propre considération à soi et pisser sur la tête de on. »
A sa nièce Caroline. 8 septembre 1872.
Oranges
« Demander des oranges aux pommiers (...) est une maladie commune. »
A Louise Colet. 24 avril 1852.
Orgueil
«... on se sauve de tout par l'orgueil. »
A Louise Colet. 23 mai 1852.
Oubli
« Ne te révolte pas devant l'idée de l'oubli. Appelle-le plutôt ! Les gens comme nous doivent avoir la religion du Désespoir. Il faut qu'il soit à la hauteur du Destin, c'est-à-dire impassible comme lui. A force de se dire :"Cela est, cela est, cela est" et de contempler le trou noir, on se calme. »
A Ernest Feydeau. 26 octobre 1859.
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« La conception du paradis est au fond plus infernale que celle de l'enfer. L'hypothèse d'une félicité parfaite est plus désespérante que celle d'un tourment sans relâche, puisque nous sommes destinés à n'y jamais atteindre. »
A Louise Colet. 21 mai 1853.
Paternité
« L'hypothèse de transmettre la vie à quelqu'un me fait rugir, au fond du coeur, avec des colères infernales. »
A Louise Colet. 3 avril 1852.
Père-Lachaise
« Vous n'imaginez pas le fétichisme des tombeaux ! Le vrai Parisien est plus idolâtre qu'un nègre ! »
A George Sand. 2 février 1869.
Perfection
« J'arriverai, j'en ai peur, à ne plus oser écrire une ligne. La passion de la perfection vous fait détester même ce qui en approche. »
A Louise Colet. 17 septembre 1846.
Personnalité
« Tant que tu seras à te branler la cervelle sur ta personnalité, sois sûr que ta personnalité souffrira. Et d'ailleurs à quoi bon ? Si ça servait pratiquement à quelque chose, très bien. Mais au contraire, et cela est démontrable par A + B.»
A Louis Bouilhet. 27 juin 1855.
Poële à frire
« Il est beau d'être un grand écrivain, de tenir les hommes dans la poële à frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons. »
A Louise Colet. 3 novembre 1851.
Potage
« Quelle mauvaise chose que la vie, n'est-ce-pas. C'est un potage sur lequel il y a beaucoup de cheveux, et qu'il faut manger pourtant. Aussi, souvent, le coeur vous en lève-t-il de dégoût ! »
A Henriette Collier. 24 février 1852.
Pou
« L'histoire d'un pou peut être plus belle que celle d'Alexandre. »
A Ernest Feydeau. août 1857.
Progrès
« Fataliste comme un Turc je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l'humanité ou rien, c'est absolument la même chose. Quant à ce progrès j'ai l'entendement obtus pour les idées peu claires. »
A Louise Colet. 6 août 1846.
Publication
« Ma répugnance à la publication n'est au fond que l'instinct que l'on a de cacher son cul, qui, lui aussi, vous fait tant jouir.»
A Louise Colet. 3 avril 1852.
Purs
« La Littérature, comme la société, a besoin d'une étrille pour faire tomber les gales qui la dévorent. (...) Il n'y a plus maintenant pour les purs que deux manières de vivre ; ou s'entourer la tête de son manteau comme Agamemnon devant le sacrifice de sa fille (procédé peu hardi en somme et plus spirituel que sublime) ou bien se hausser soi-même à un tel degré d'orgueil qu'aucune éclaboussure du dehors ne puisse vous atteindre. »
A Louise Colet. 16 novembre 1852.
Pyramide
« Le moyen de vivre avec sérénité, et au grand air, c'est de se fixer sur une pyramide quelconque, n'importe laquelle, pourvu qu'elle soit élevée et la base solide. - Ah ! ce n'est pas toujours amusant, et l'on est tout seul, mais on se console en crachant d'en haut. »
A Louise Colet. 29 mai 1852.
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« Quelle admirable invention du diable que les rapports sociaux ! »
A Louise Colet. 22 juillet 1852.
Rébus
« Tout n'est peut-être qu'une immense blague, j'en ai peur, et quand nous serons de l'autre côté de la page, nous serons peut-être fort étonnés d'apprendre que le mot du rébus était si simple.»
A Louise Colet. 3 novembre 1851.
Règle
« La médiocrité chérit la Règle ; moi je la hais. Je me sens contre elle et contre toute restriction, corporation, caste, hiérarchie, niveau, troupeau, une exécration qui m'emplit l'âme, et c'est par ce côté-là peut-être que je comprends le martyre. »
A Louise Colet. 7 septembre 1853.
Regret
« Il ne faut rien regretter, car n'est-ce pas reconnaître qu'il y a au monde quelque chose de bon ? »
A Louis Bouilhet. 5 juillet 1854.
Rire
« C'est quelque chose, le rire : c'est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie. »
A Louise Colet. 2 mars 1854.
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« Il faut pourtant que les science sociales prennent une autre route et qu'elles procèdent comme les sciences physiques, par l'impartialité. Le poète est tenu maintenant d'avoir de la sympathie pour tout et pour tous, afin de les comprendre et de les décrire. Nous manquons de science, avant tout ; nous pataugeons dans une barbarie de sauvages : la philosophie telle qu'on la fait et la religion telle qu'elle subsiste sont des verres de couleur qui empêchent de voir clair parce que : 1° on a d'avance un parti pris ; 2° parce qu'on s'inquiète du pourquoi avant de connaître le comment ; et 3° parce que l'homme rapporte tout à soi. "Le soleil est fait pour éclairer la terre." On en est encore là. »
A Mlle Leroyer de Chantepie.12 décembre 1857.
Sens
« Ce qui n'a pas de sens à un sens supérieur à ce qui en a. »
A Alfred Le Poittevin. juillet 1845.
Sentier
« Il y a bien des chemins sans voyageur. Il y a encore plus de voyageurs qui n'ont pas leur sentier. »
A Louise Colet. 30 janvier 1847.
Seuil
« Il fallait, comme pour beaucoup de choses de ce monde, se contenter de rester sur le seuil. »
A Louis Bouilhet. 19 décembre 1850.
Société
« Il semble à ces braves gens que la société tout entière tienne à deux ou trois chevilles pourries, et que, si on les retire, tout va croûler. Ils la jugent (et cela d'après de vieilles idées) comme un produit factice de l'homme, comme une oeuvre exécutée d'après un plan. De là les récriminations, malédictions et précautions. La volonté individuelle de qui que ce soit n'a pas plus d'influence sur l'existence ou la destruction de la civilisation, qu'elle n'en a sur la pousse des arbres ou la composition de l'atmosphère. Vous apporterez, ô grand homme, un peu de fumier ici, un peu de sang là, mais la forêt humaine, une fois que vous serez passé, continuera de s'agiter sans vous. »
A Louise Colet. 9 décembre 1852.
« Mais le Société n'est-elle pas l'infini tissu de toutes ces petitesses, de ces finasseries, de ces hypocrisies, de ces misères ? L'humanité pullule ainsi sur le globe comme une sale poignée de morpions sur une vaste motte. »
A Louise Colet. 25 juin 1853.
« Quand on ne peut pas traîner la société à son cul, on se met à sa remorque, comme les chevaux de roulier lorsqu'il s'agit de descendre une côte ; alors la machine en mouvement vous entraîne, et c'est un moyen d'avancer. On est servi par les passions du jour, et par la sympathie des envieux. »
A Louis Bouilhet. 30 septembre 1855.
Socrate
« La veille de sa mort, Socrate priait, dans sa prison, je ne sais quel musicien de lui enseigner un air sur la lyre. "A quoi bon, dit l'autre, puisque tu vas mourir ? - A le savoir avant de mourir" répondit Socrate. Voila une des choses les plus hautes en morale que je connaisse et j'aimerais mieux l'avoir dite que d'avoir pris Sébastopol. » (29/11/59)
A Ernest Feydeau.29 novembre 1859.
Solution
« Et tout cela parce qu'on veut une solution. Oh ! orgueil humain. Une solution ! le but, la cause ! Mais nous serions Dieu, si nous tenions la cause. - Et à mesure que nous irons, elle se reculera indéfiniment, parce que notre horizon s'élargira. Plus les télescopes seront parfaits, et plus les étoiles seront nombreuses. Nous sommes condamnés à rouler dans les ténèbres et dans les larmes.
Quand je regarde une des petites étoiles de la voie lactée, je me dis que la terre n'est pas plus grande que l'une de ces étincelles. - Et moi qui gravite une minute sur cette étincelle, qui suis-je donc, que sommes-nous ? Ce sentiment de mon infimité, de mon néant, me rassure. Il me semble être devenu un grain de poussière perdu dans l'espace, et pourtant je fais partie de cette grandeur illimitée qui m'enveloppe. Je n'ai jamais compris que cela fût désespérant. Car il se pourrait bien qu'il n'y eût rien du tout, derrière le rideau noir. L'infini, d'ailleurs, submerge toutes nos conceptions. Et du moment qu'il est, pourquoi y aurait-il un but à une chose aussi relative que nous ? »A Mlle Leroyer de Chantepie.6 juin 1857.
Succès
« Le succès me parait être un résultat, et non le but.»
A Maxime Du Camp. 26 juin 1852.
Suicide
« On voudrait crever, puisqu'on ne peut faire crever les autres, et tout suicide est peut-être un assassinat rentré. »
A Louise Colet. 20 juin 1853.
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«... il faut, abstraction faite des choses, et indépendamment de l'humanité qui nous renie, vivre pour sa vocation, monter dans sa tour d'ivoire et là, comme une bayadère dans ses parfums, rester, seuls, dans nos rêves. »
A Louise Colet. 24 avril 1852.
«... montons au plus haut de notre tour d'ivoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, n'est-ce pas ? Mais qu'importe ! On voit les étoiles briller claire, et l'on n'entend plus les dindons. »
A Louise Colet. 22 novembre 1852.
Travail
« Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d'hommes-machines. »
A Louise Colet. 14 août 1853.
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« L'adoration de l'humanité pour elle-même et par elle-même (ce qui conduit à la doctrine de l'utile dans l'art, aux théories de salut public et de raison d'Etat, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l'immolation du droit, au nivellement du Beau) ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent. »
A Louise Colet. 26 mai 1853.
Vérité
« La vérité n'est pas faite pour consoler comme une tartine de confitures qu'on donne aux enfants qui pleurent. Il faut la rechercher, voilà tout, et écarter de soi ce qui n'est pas elle. »
A Edma Roger des Genette. 1860..
Vice
« Ce qui m'a gardé de la débauche, ce n'est pas la vertu, mais l'ironie. La bêtise du vice me fait encore plus rire de pitié que la turpitude ne me dégoûte.»
A Mlle Leroyer de Chantepie. 30 mars 1857.
Vide
« Chaque jour je m'aperçois du peu que j'ai et la profondeur de mon vide n'est égale qu'à la patience que je mets à la contempler.»
A Louise Colet. 20 mars 1847.
Vie
« La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c'est de l'éviter. »
A Mlle Leroyer de Chantepie.18 mai 1857.
Vinaigre
« Mieux vaut deux verres de vinaigre et un verre de vin qu'un verre d'eau rougie. »
A Alfred Le Poittevin. 16 septembre 1845.
Vivre
« Pour vivre, je ne dis pas heureux (ce but est une illusion funeste), mais tranquille, il faut se créer en dehors de l'existence visible, commune et générale à tous, une autre existence interne et inaccessible à ce qui rentre dans le domaine du contingent, comme disent les philosophes.»
A Emmanuel Vasse de Saint-Ouen. 4 juin 1846.
« Après ne pas vivre avec ceux qu'on aime, le plus grand supplice est de vivre avec ceux que l'on n'aime pas. C'est-à-dire avec plus des trois quarts du genre humain. »
A Louise Colet. novembre 1847.
« J'ai la vie en haine, le mot est parti, qu'il reste, oui, la vie, et tout ce qui me rappelle qu'il faut la subir. »
A Maxime Du Camp. 21 octobre 1851.
Voyage
« Rien ne prouve mieux le caractère borné de notre vie humaine que le déplacement. Plus on la secoue, plus elle sonne creux. Puisqu'après s'être remué, il faut se reposer, puisque notre activité n'est qu'une répétition continuelle, quelque diversifiée qu'elle ait l'air, jamais nous ne sommes mieux convaincus de l'étroitesse de notre âme que lorsque notre corps se répand. On se dit :"il y a dix ans j'étais là", et on est là. Et on pense les mêmes choses et tout l'intervalle est oublié. Puis il vous apparaît, cet intervalle, comme un immense précipice où le néant tournoie. Quelque chose d'indéfini vous sépare de votre propre personne et vous rive au non-être. »
A Louise Colet. 2 septembre 1853.
« C'est surtout quand on voyage que l'on sent profondément la mélancolie de la matière, qui n'est que celle de notre âme projetée sur les objets. »
A Mlle Leroyer de Chantepie.18 février 1859.
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