Croisset

Là-bas sur un fleuve moins antique j'ai quelque part une maison blanche dont les volets sont fermés, maintenant que je n'y suis pas. Les peupliers sans feuilles frémissent dans le brouillard froid - et les morceaux de glace que charrie la rivière viennent se heurter aux rives durcies.
Les vaches sont à l'étable - les paillassons sur les espaliers - la fumée de la ferme monte lentement dans le ciel gris.
J'ai laissé la longue terrasse bordée de tilleuls Louis XIV où l'été je me promène en peignoir blanc. Dans six semaines déjà on verra leurs bourgeons. Chaque branche alors aura des boutons rouges, jaunes, verts, roses, iris - elles garnissent l'herbe des cours.
J'ai laissé le grand mur tapissé de roses avec le pavillon au bord de l'eau - une touffe de chèvrefeuille passe en dehors sur le balcon de fer - à 1 h du matin en juillet par clair de lune il y fait bon venir voir pêcher les caluyots.

6 février 1850
(extrait du Voyage en Egypte)

Croisset à l'époque de Flaubert, par Thomsen

Croisset à l'époque de Flaubert
(tableau de Thomsen)
[Seul le pavillon à gauche subsiste]

Croisset aujourd'hui

...Nous roulons en fiacre jusqu'à Croisset, une jolie habitation à la façade louis XVI, posée au bas d'une montée sur le bord de la Seine, qui semble ici le bout d'un lac et qui a un peu de la vague de la mer.

Nous voila dans ce cabinet de travail obstiné et sans trêve, qui a vu tant de labeur et d'où sont sortis Madame Bovary et Salammbô.

Deux fenêtres donnent sur la Seine et laissent voir l'eau et les bateaux qui passent ; trois fenêtres s'ouvrent sur le jardin, où une superbe charmille semble étayer la colline qui monte derrière la maison. Des corps de bibliothèque en bois de chêne, à colonnes torses, placés derrière ces dernières fenêtres, se relient à la grande bibliothèque, qui fait tout le fond fermé de la pièce. En face la vue du jardin, sur des boiseries blanches, une cheminée qui porte une pendule paternelle en marbre jaune, avec buste d'Hippocrate en bronze. A côté, une mauvaise aquarelle, le portrait d'une petite Anglaise, langoureuse et maladive, qu'a connue Flaubert à Paris. Puis des dessus de boites à dessins indiens, encadrés comme des aquarelles, et l'eau-forte de Callot, une Tentation de Saint Antoine, qui sont là, comme les images du talent du maître.

Entre les deux fenêtres donnant sur la Seine, se lève, sur une gaine carrée peinte en bronze, le buste en marbre blanc de sa soeur morte, par Pradier, avec deux grandes anglaises, figure pure et ferme qui semble une figure grecque retrouvée dans un keepsake. A côté, un divan-lit, fait d'un matelas recouvert d'une étoffe turque et chargée de coussins. Au milieu de la pièce, auprès d'une table portant une cassette de l'Inde à dessins coloriés, sur laquelle une idole dorée, est la table de travail, une grande table ronde à tapis vert, où l'écrivain prend l'encre à un encrier qui est un crapaud.

Une perse gaie, de façon ancienne et un peu orientale, à grosses fleurs rouges, garnit les portes et les fenêtres. Et ça et là, sur la cheminée, sur les tables, sur les tablettes des bibliothèques, accrochées à des bras, appliquées contre le mur, un bric-à-brac de choses d'Orient : des amulettes avec la patine verte de l'Egypte, des flèches, des armes, des instruments de musique, le banc de bois sur lequel les peuplades d'Afrique dorment, coupent leur viande, s'asseyent, des plats de cuivre, des colliers de verre et deux pieds de momie, arrachés par lui aux grottes de Samoûn et mettant au milieu des brochures leur bronze florentin et la vie figée de leurs muscles.

extrait du Journal de Jules et Edmond de Goncourt
29 Octobre 1863

Croisset aujourd'hui

Croisset au début du siècle

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