Correspondance
Gustave Flaubert - George Sand :
Politique
(1871)
FLAUBERT. A SAND
Croisset, 8 septembre 1871.(...) Pourquoi êtes-vous si triste ? L'humanité n'offre rien de nouveau. Son irrémédiable misère m'a empli d'amertume, dès ma jeunesse. Aussi, maintenant, n'ai-je aucune désillusion. Je crois que la foule, le nombre, le troupeau sera toujours haïssable. Il n'y a d'important qu'un petit groupe d'esprit, toujours les mêmes, et qui se repassent le flambeau. Tant qu'on ne s'inclinera pas devant les Mandarins, tant que l'Académie des sciences ne sera pas la remplaçante du pape, la Politique ne sera qu'un ramassis de blagues écoeurantes.Nous pataugeons dans l'arrière-faix de la Révolution, qui a été un avortement, une chose ratée, un four « quoi qu'on dise », et cela parce qu'elle procédait du Moyen Age et du christianisme, religion anti-sociale. L'idée d'égalité (qui est toute la démocratie moderne) est une idée essentiellement chrétienne, et qui s'oppose à celle de Justice. Regardez comme la Grâce, maintenant, prédomine. Le Sentiment est tout, le droit rien ! On ne s'indigne même plus contre les assassins. - Et les gens qui ont incendié Paris sont moins punis que le calomniateur de M. Favre.
Pour que la France se relève il faut qu'elle passe de l'inspiration à la Science. - Qu'elle abandonne toute métaphysique, qu'elle entre dans la Critique, c'est-à-dire dans l'examen des choses.
Je suis persuadé que nous semblerons à la postérité extrêmement bêtes. Les mots République et Monarchie la feront rire, comme nous rions, nous autres, du réalisme et du nominalisme, car je défie qu'on me montre une différence essentielle entre ces deux termes. Une république moderne et une monarchie constitutionnelle sont identiques. - N'importe ! on se chamaille là-dessus, on crie, on se bat !
Quant au bon Peuple, l'instruction « gratuite et obligatoire » l'achèvera. - Quand tout le monde pourra lire Le Petit Journal et Le Figaro, on ne lira pas autre chose. - Puisque le bourgeois, le monsieur riche, ne lit rien de plus. - La Presse est une école d'abrutissement, parce qu'elle dispense de penser. Dites cela, vous serez brave, et si vous le persuadez vous aurez rendu un fier service.
Le premier remède serait d'en finir avec le suffrage universel, la honte de l'esprit humain. Tel qu'il est constitué, un seul élément prévaut au détriment de tous les autres : le Nombre domine l'esprit, l'instruction, la race, et même l'argent, qui vaut mieux que le Nombre.
Mais une Société Catholique (qui a toujours besoin d'un bon dieu, d'un Sauveur) n'est peut-être pas capable de se défendre ? Le parti conservateur n'a pas même l'instinct de la Brute (car la brute, au moins, sait combattre pour sa tanière et ses vivres). Il sera dévoré par les internationaux = les Jésuites de l'avenir. Mais ceux du passé, qui n'avaient non plus ni Patrie ni Justice, n'ont pas réussi. Et l'internationale sombrera, parce qu'elle est dans le Faux ; pas d'idées, rien que des convoitises !
Ah ! cher bon maître, si vous pouviez haïr ! C'est là ce qui vous a manqué : la Haine. Malgré vos grands yeux de sphinx, vous avez vu le monde à travers une couleur d'or. Elle venait du soleil de votre coeur ; mais tant de ténèbres ont surgi, que vous voilà maintenant ne reconnaissant plus les choses. Allons donc ! criez ! tonnez ! prenez votre grande lyre et pincez la corde d'airain. Des monstres s'enfuiront. Arrosez-nous avec les gouttes du sang de Thémis blessée.
Pourquoi sentez-vous « les grandes attaches rompues » ? Qu'y a-t-il de rompu ? Vos attaches sont indestructibles. Votre sympathie ne peut aller qu'à l'Eternel.
Notre ignorance de l'histoire nous fait calomnier notre temps. On a toujours été comme ça. Quelques années de calme nous on trompés. Voilà tout. Moi aussi, je croyais à l'adoucissement des moeurs. Il faut rayer cette erreur et ne pas s'estimer plus qu'on ne s'estimait du temps de Périclès ou de Shakespeare, époques atroces, où on a fait de belles choses.
Dites-moi que vous relevez la tête. - Et pensez quelquefois à votre vieux troubadour qui vous chérit.=
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SAND A FLAUBERT.
Nohant, 14 septembre 1871.[lettre publiée, sans indication de destinataire, dans Le Temps du 3 octobre 1871, sous le titre de "Lettre à un ami" ]
Eh quoi, tu veux que je cesse d'aimer ? Tu veux que je dise que je me suis trompée toute ma vie, que l'humanité est méprisable, haïssable, qu'elle a toujours été, qu'elle sera toujours ainsi ? Et tu me reproches ma douleur comme une faiblesse, comme le puéril regret d'une illusion perdue ? Tu affirmes que le peuple a toujours été féroce, le prêtre toujours hypocrite, le bourgeois toujours lâche, le soldat toujours brigand, le paysan toujours stupide ? Tu dis que tu savais tout cela dès ta jeunesse et tu te réjouis de n'en avoir jamais douté, parce que l'âge mur ne t'a apporté aucune déception : tu n'as donc pas été jeune. Ah ! nous différons bien car je n'ai pas cessé de l'être, si c'est être jeune que d'aimer toujours !
Comment veux-tu donc que je fasse pour m'isoler de mes semblables, de mes compatriotes, de ma race, de la grande famille au sein de laquelle ma famille privée n'est qu'un épi dans le champ terrestre ? Et si cet épi pouvait mûrir en lieu sûr, si on pouvait, comme tu dis, vivre pour quelques êtres privilégiés et s'abstraire de tous les autres ! - Mais c'est impossible, et ta ferme raison s'accommode de la plus irréalisable des utopies. Dans quel Eden, dans quel fantastique Eldorado cacheras-tu ta famille, ton petit groupe d'amis, ton bonheur intime, pour que les déchirements de l'état social et les désastres de la patrie ne les atteignent pas ? Si tu veux être heureux par quelques-uns, il faut que ces quelques-uns, les favoris de ton coeur, soient heureux par eux-mêmes. Peuvent-ils l'être ? Peux-tu leur assurer la moindre sécurité ?
Me trouveras-tu un refuge dans la vieillesse qui rapproche de la mort ? Et que m'importe à présent la mort ou la vie pour moi-même ? Je suppose qu'on meure tout entier, ou que l'amour ne vous suive pas dans l'autre vie, est-ce que, jusqu'au dernier souffle, on n'est pas tourmenté du désir, du besoin impérieux d'assurer à ceux qu'on laisse toute la somme de bonheur possible ? Est-ce qu'on peut s'endormir paisiblement quand on sent la terre ébranlée prête à engloutir tous ceux pour qui on a vécu ?
Vivre encore heureux en famille, en dépit de tout, est sans doute un grand bien relatif, la seule consolation qu'on puisse et qu'on veuille goûter. Mais même, en supposant que le mal extérieur ne pénètre pas dans nos maisons, ce qui n'est point possible, tu le sais bien, je ne saurais admettre qu'on puisse prendre son parti de ce qui fait le malheur public.
Tout cela était prévu... Oui, certes, je l'avais prévu aussi bien que qui que ce soit ! Je voyais monter l'orage, j'assistais, comme tous ceux qui ne vivent pas sans réflexions, aux approches sensibles du cataclysme. Est-ce une consolation de voir se tordre dans la souffrance le malade dont on connait à fond la maladie ? Quand le tonnerre nous foudroie, sommes-nous calmes pour l'avoir entendu longtemps gronder auparavant ?
Non, non, on ne s'isole pas, on ne rompt pas les liens du sang, on ne maudit pas, on ne méprise pas son espèce. L'humanité n'est pas un vain mot. Notre vie est faite d'amour, et ne plus aimer, c'est ne plus vivre.
Le peuple, dis-tu ! Le peuple, c'est toi et moi, nous nous en défendrions en vain. Il n'y a pas deux races, la distinction des classes n'établit plus que des inégalités relatives et la plupart du temps illusoires. Je ne sais si tu as des aïeux très-avant dans la bourgeoisie ; moi, j'ai mes racines maternelles directes dans le peuple et je les sens toujours vivantes au fond de mon être. Nous les y avons tous, que l'origine soit plus ou moins effacée ; les premiers hommes ont été chasseurs et pasteurs, puis laboureurs et soldats. Le brigandage couronné de succès a donné naissance aux premières distinctions sociales. Il n'y a peut-être pas un titre qui n'ait été ramassé dans le sang des hommes. Il nous faut bien subir nos ancêtres quand nous en avons ; mais ces premiers trophées de haine et de violence sont-ils une gloire dont un esprit tant soit peu philosophique trouve manière à se prévaloir ? Le peuple toujours féroce, dis-tu ; moi je dis : La noblesse toujours sauvage !
Et il est certain qu'avec le paysan, elle est la classe la plus rétive au progrès, la moins civilisée par conséquent. Les penseurs devraient s'applaudir de ne point en être ; mais si nous sommes bourgeois, si nous sommes issus du serf et du corvéable à merci, pouvons-nous nous courber avec amour et respect devant les fils des oppresseurs de nos pères ? non ! Quiconque renie le peuple s'avilit et donne au monde le honteux spectacle de l'apostasie. Bourgeoisie, si nous voulons nous relever et redevenir une classe, nous n'avons qu'une chose à faire, nous proclamer peuple et lutter jusqu'à la mort contre ceux qui se prétendent nos supérieurs de droit divin. Pour avoir manqué à la dignité de notre mandat révolutionnaire, pour avoir singé la noblesse, pour avoir usurpé ses insignes, pour nous être emparés de ses joujoux, pour avoir été honteusement ridicules et lâches, nous ne comptons plus, nous ne sommes plus rien : le peuple, qui ne devrait faire qu'un avec nous, nous renie, nous abandonne, et cherche à nous opprimer.
Le peuple féroce ? Non ! il n'est pas bête non plus, sa maladie actuelle est d'être ignorant et sot. Ce n'est pas le peuple de Paris qui a massacré les prisonniers, détruit les monuments et cherché à incendier la ville. Le peuple de Paris, c'est tout ce qui est resté dans Paris après le siège, puisque quiconque avait le moindre aisance s'est empressé d'aller respirer l'air de la province et embraser la famille absente après les souffrances physiques et morales du blocus. Ce qui est resté à Paris, c'est le marchand et l'ouvrier, ces deux agents du travail et de l'échange sans lesquels Paris n'existerait plus. Voilà ce qui constitue positivement le peuple de Paris ; c'est une seule et même famille dont les malentendus de la politique ne peuvent pas rompre la parenté et la solidarité. Il est reconnu maintenant que les oppresseurs de cette tourmente étaient en minorité. Donc le peuple de Paris n'était pas disposé à la fureur, puisque la majorité n'a donné que des signes de faiblesse et de crainte. Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n'appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. es hommes ont été mus par la haine, l'ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle, - il y a eu de tout cela chez eux, et même certains points d'honneur et de doctrine qui n'ont pas voulu reculer devant le danger. Ils ne s'appuyaient certainement pas sur la classe moyenne qui tremblait, fuyait ou se cachait. Ils ont été forcés de mettre en mouvement le vrai prolétaire, celui qui n'a rien à perdre. Eh bien, ce prolétaire même leur a échappé en grande partie, divisé qu'il était en nuances très diverses, les uns voulant le désordre pour en profiter, les autres redoutant les conséquences de leur entraînement, la plupart ne raisonnant plus, parce que le mal était devenu extrême et que l'absence de travail les a forcés de marcher au combat pour trente sous par jour.
Pourquoi voudrais-tu que ce prolétaire enfermé dans Paris, qui a compté au plus quatre-vingt mille soldats de la faim et du désespoir, représentât le Peuple de France ? Il ne représente même pas le peuple de Paris, à moins que tu ne veuilles maintenir la distinction que je repousse, entre le producteur et le trafiquant.
Mais je veux te suivre et te demander sur quoi repose cette distinction. Est-ce le plus ou moins d'éducation ? La limite est insaisissable. Si tu vois au plus haut de la bourgeoisie des lettrés et des savants ; si tu vois au plus bas du prolétariat des sauvages et des brutes, tu n'en as pas moins la foule des intermédiaires qui te présentera, ici des prolétaires intelligents et sages, là des bourgeois qui ne sont ni sages ni intelligents. le grand nombre des citoyens civilisés date d'hier et beaucoup de ceux qui savent lire et écrire ont encore père et mère qui peuvent à peine signer leur nom.
Ce serait donc uniquement le plus ou moins de ressources acquises qui classerait les hommes en deux camps distincts ? On se demande alors où commence le peuple et ou il finit, car chaque jour l'aisance se déplace, la ruine abaisse l'un, la fortune élève l'autre ; les rôles changent ; celui qui était bourgeois ce matin va redevenir prolétaire ce soir, et le prolétaire de tantôt pourra passer bourgeois dans la journée, s'il trouve une bourse ou s'il hérite d'un oncle.
Tu vois bien que ces dénominations sont devenues oiseuses et que le travail de classement, quelque méthode qu'on voulût y porter, serait inextricable.
Les hommes ne sont au-dessus ou au-dessous les uns des autres que par le plus ou moins de raison ou de moralité. L'instruction qui ne développe que l'égoïste sensualité ne vaut pas l'ignorance du prolétaire honnête par instinct et par habitude. Cette instruction obligatoire que nous voulons tous par respect pour le droit humain, n'est cependant pas une panacée dont il faille exagérer les miracles. Les mauvaises natures n'y trouveront que des moyens plus ingénieux et mieux dissimulés pour faire le mal. Elle sera, comme toutes les choses dont l'homme abuse, le venin et l'antidote. Trouver un remède infaillible à nos maux est illusoire. Il faut que nous cherchions tous au jour le jour tous les moyens immédiatement possibles. Il ne faut plus songer à autre chose dans la pratique de la vie qu'à l'amélioration des moeurs et à la réconciliation des intérêts. La France agonise, cela est certain, nous sommes tous malades, tous corrompus, tous ignorants, tous découragés : dire que cela était écrit, qu'il en doit être ainsi, que cela a toujours été et sera toujours, c'est recommencer la fable du pédagogue et de l'enfant qui se noie. Autant dire tout de suite : Cela m'est égal ; mais si tu ajoutes : Cela ne me regarde pas, tu te trompes. Le déluge vient et la mort nous gagne. Tu auras beau être prudent et reculer, ton asile sera envahi à son tour, et en périssant avec la civilisation humaine, tu ne seras pas plus philosophe pour n'avoir pas aimé, que ceux qui se sont jetés à la nage pour sauver quelques débris de l'humanité. Ils n'en valent pas la peine, ces débris ; soit ! Ils n'en périront pas moins, c'est possible ; nous périrons avec eux, cela est certain ; mais nous mourrons tout vivants et tout chauds. Je préfère cela à un hivernage dans les glaces, à une mort anticipée. - Et d'ailleurs, moi, je ne pourrais pas faire autrement. L'amour ne se raisonne pas. Si je te demandais pourquoi tu as la passion de l'étude, tu ne me l'expliquerais pas mieux que ceux qui ont la passion de l'oisiveté n'expliquent leur paresse.
Tu me crois donc ébranlée, que tu me prêches le détachement ? Tu me dis que tu as lu dans les journaux des fragments de moi qui indiquent un revirement d'idées, et ces journaux qui me citent avec bienveillance s'efforcent de me croire éclairée d'une lueur nouvelle, tandis que d'autres qui ne me citent pas croient peut-être que je déserte la cause de l'avenir. Que les politiques pensent et disent ce qu'ils veulent. Laissons-les à leurs appréciations critiques. Je n'ai pas à réclamer, je n'ai pas à répondre, le public a d'autres intérêts à discuter que ceux de ma personnalité. Je tiens une plume, j'ai une place honorable de discussion dans un grand journal ; c'est à moi, si j'ai été mal interprétée, de m'expliquer mieux quand l'occasion se présente. Je la saisis le moins possible, cette occasion de parler de moi en tant qu'individu isolé ; mais si toi, tu me juges converti à de fausses notions, je dois dire à toi et aux autres qui s'intéressent à moi : Lisez-moi en entier et ne me jugez pas sur des fragments détachés : l'esprit indépendant des exigences de parti voit nécessairement le pour et le contre, et l'écrivain sincère dit l'un et l'autre sans le préoccuper du blâme ou de l'approbation des lecteurs intéressés. Mais tout être qui n'est pas fou se rattache à une synthèse et je ne crois pas avoir rompu avec la mienne. La raison et le sentiment sont toujours d'accord en moi pour me faire repousser tout ce qui veut nous ramener en enfance ; en politique, en religion, en philosophie, en art. Mon sentiment et ma raison combattent plus que jamais l'idée des distinctions fictives, l'inégalité des conditions, imposée comme un droit acquis aux uns, comme une déchéance méritée aux autres. Plus que jamais je sens le besoin d'élever ce qui est bas et de relever ce qui est tombé. Jusqu'à ce que mon coeur s'épuise, il sera ouvert à la pitié, il prendra le parti du faible, il réhabilitera le calomnié. Si c'est aujourd'hui le peuple qui est sous les pieds, je lui tendrai la main ; si c'est lui qui est l'oppresseur et le bourreau, je lui dirai qu'il est lâche et odieux. Qu'importent tels ou tels groupes d'hommes, tels noms propres devenus drapeaux, telles personnalités devenues réclames ? Je ne connais que des sages ou des fous, des innocents ou des coupables. Je n'ai pas à me demander où sont mes amis et mes ennemis. Ils sont là où la tourmente les a jetés. Ceux qui ont mérité que je les aime et qui ne voient pas par mes yeux ne me sont pas moins chers. le blâme irréfléchi de ceux qui me quittent ne me les fait pas considérer comme ennemis. Toute amitié injustement retirée reste intacte dans le coeur qui n'a pas mérité l'outrage. Ce coeur-là est au-dessus de l'amour-propre, il sait attendre le réveil de la justice et de l'affection.
Tel est le rôle droit et facile d'une conscience qui n'est engagée par aucun intérêt personnel dans des intérêts de parti. Ceux qui ne peuvent en dire autant d'eux-mêmes auront certes du succès dans leur milieu, s'ils ont le talent d'éviter tout ce qui peut lui déplaire, et, plus ils auront ce talent, plus ils trouveront les moyens de satisfaire leurs passions. Mais ne les appelez point dans l'histoire en témoignage de la vérité absolue. Du moment qu'ils font métier de leur opinion, leur opinion est sans valeur.
Je sais des âmes douces, généreuses et timorées qui, en ce moment terrible de notre histoire, se reprochent d'avoir aimé et servi la cause du faible. Elles ne voient qu'un point dans l'espace, elles croient que le peuple qu'elles ont aimé et servi n'existe plus, parce qu'à sa place une horde de bandits, suivie d'une petite armée d'hommes égarés, s'est emparée momentanément du théâtre de la lutte. Ces bonnes âmes ont un effort à faire pour se dire que ce qu'il y avait de bon dans le pauvre et d'intéressant dans le déshérité existe toujours ; seulement il n'est plus là et le bouleversement politique l'a écarté de la scène. Quand de pareils drames se jouent, ceux qui s'y jettent de gaieté de coeur sont les vaniteux et les cupides de la famille, ceux qui s'y laissent traîner sont des idiots. Qu'il y ait des cupides, des idiots et des vaniteux par milliers en France, nul n'en doute ; mais il y en a tout autant et peut-être beaucoup plus dans les autres Etats. Qu'une occasion se présente semblable aux occasions trop fréquentes qui mettent nos mauvaises passions en jeu, et vous verrez si les autres nations valent mieux que nous. Attendez à l'oeuvre la nation germanique dont nous admirons les aptitudes disciplinaires, cette race dont les armées viennent de nous montrer les appétits brutaux dans toute leur naïveté barbare, et vous verrez ce que sera son déchaînement ! Le peuple insurgé de Paris vous paraîtra sobre et vertueux en comparaison.
Cela ne doit pas être ce qu'on appelle une fiche de consolation ; nous aurons à plaindre la nation allemande de ses victoires autant que nous de nos défaites, car c'est pour elle le premier acte de sa dissolution morale. Le drame de son abaissement est commencé, et, comme elle y travaille de ses propres mains, il ira très vite. Toutes ces grandes organisations matérielles où le droit, la justice et le respect de l'humanité sont méconnus, sont des colosses d'argile ; nous sommes payés pour le savoir. Eh bien, l'abaissement moral de l'Allemagne n'est pas le salut futur de la France et si nous sommes appelés à lui rendre le mal qu'elle nous a fait, son écrasement ne nous rendra pas la vie ! Ce n'est pas dans le sang que les races se retrempent et se rajeunissent. Des effluves de vie peuvent sortir encore du cadavre de la France ; celui de l'Allemagne sera le foyer de pestilence de l'Europe. Une nation qui a perdu l'idéal ne se survit pas à elle-même. Sa mort ne féconde rien et ceux qui respirent ses fétides émanations sont frappés du mal qui l'a tuée. Pauvre Allemagne ! la coupe de la colère de l'Eternel est versée sur toi tout autant que sur nous, et pendant que tu te réjouis et t'enivres, l'esprit philosophique pleure sur toi et prépare ton épitaphe. Ce blessé pâle et sanglant qui s'appelle la France tient toujours dans ses mains crispées un pan du manteau étoilé de l'avenir, et toi, tu te drapes dans un drapeau souillé qui sera ton suaire. Les grandeurs passées n'ont plus de place à prendre dans l'histoire des hommes. C'en est fait des rois qui exploitent les peuples, c'en est fait des peuples exploités qui ont consenti à leur propre abaissement.
Voilà pourquoi nous sommes malades et pourquoi mon âme est brisée.
Mais ce n'est pas en méprisant notre misère que j'en contemple l'étendue. Je ne veux pas croire que cette sainte patrie, que cette race chérie dont je sens vibrer en moi toutes les cordes harmonieuses et discordantes, dont j'aime les qualités et les défauts quand même, dont je consens à accepter toutes les responsabilités bonnes ou mauvaises plutôt que de m'en dégager par le dédain, non, je ne veux pas croire que mon pays et ma race soient frappés à mort. Je le sens à ma souffrance, à mon deuil, à mes heures mêmes de pire abattement ; j'aime, donc je vis ; aimons et vivons.
Français, aimons-nous, mon Dieu, mon Dieu ! Aimons-nous ou nous sommes perdus. Tuons, renions, anéantissons la politique, puisqu'elle nous divise et nous arme les uns contre les autres ; ne demandons à personne ce qu'il était et ce qu'il voulait hier. Hier tout le monde s'est trompé, sachons ce que nous voulons aujourd'hui. Si ce n'est pas la liberté pour tous et la fraternité envers tous, ne cherchons pas à résoudre le problème de l'égalité, nous ne sommes pas dignes de le définir, nous ne sommes pas capables de le comprendre. L'égalité est une chose qui ne s'impose pas, c'est une libre plante qui ne croît que sur les terrains fertiles dans l'air salubre. Elle ne pousse pas de racines sur les barricades, nous le savons maintenant ! Elle y est immédiatement foulée aux pieds du vainqueur, quel qu'il soit. Ayons le désir de l'établir dans nos moeurs, la volonté de la consacrer dans nos idées. Donnons-lui pour point de départ la charité patriotique, l'amour ! C'est être fou de croire qu'on sort d'un combat avec le respect du droit humain. Toute guerre civile a enfanté et enfantera le forfait... Malheureuse Internationale, est-il vrai que tu croies à ce mensonge de la force primant le droit ? Si tu es aussi nombreuse, aussi puissante qu'on se l'imagine, est-il possible que tu professes la destruction et la haine comme un devoir ? Non, ta puissance est un fantôme de la peur. Un grand nombre d'hommes de toutes les nations ne saurait délibérer et agir en vertu d'un principe d'iniquité. Si tu es la partie féroce du peuple européen, quelque chose comme les anabaptistes de Munster, comme eux tu te détruiras de tes propres mains. Si, au contraire, tu est une grande et légitime association fraternelle, ton devoir est d'éclairer tes adeptes et de renier ceux qui avilissent et compromettent ton principe. Je veux croire encore que tu comptes dans ton sein des hommes laborieux et humains en grand nombre, et que ceux-là souffrent et rougissent de voir les bandits se parer de ton nom. En ce cas, ton silence est inepte et lâche. N'as-tu pas un seul membre capable de protester contre les ignobles attentats, contre les principes idiots, contre la démence furieuse ? Tes élus, tes administrateurs, tes inspirateurs sont-ils tous des brigands et des crétins ? Non ! C'est impossible ; il n'y a pas de groupes, il n'y a pas de clubs, il n'y a pas de carrefours où une voix de vérité ne puisse se faire entendre. Parle donc, justifie-toi ; proclame ton évangile. Dissous-toi pour te reconstituer si la discorde est dans ton sein. Jette un appel à l'avenir si tu n'es pas une antique invasion de Barbares. Dis à ceux qui aiment toujours le peuple ce qu'ils doivent faire pour lui, et si tu n'as rien à dire, si tu ne peux faire entendre une parole de vie, si l'iniquité de tes mystères est scellée par la peur, renonce aux nobles sympathies, nourris-toi du mépris des âmes honnêtes et débats-toi entre l'argousin et le gendarme.
La France entière l'a attendu, ce mot de ta destinée qui eût pu être le mot de la sienne. Elle l'a attendu en vain. Moi aussi, naïve, j'attendais. Tout en blâmant les moyens, je ne voulais pas préjuger le but. Il y en a toujours eu un dans les révolutions et celles qui échouent ne sont pas toujours les moins fondées. Un fanatisme patriotique a semblé être le premier sentiment de cette lutte. Ces enfants perdus de l'armée démocratique allaient peut-être refuser de souscrire à une paix inévitable qu'ils jugeaient honteuse : Paris avait juré de s'ensevelir sous ses ruines. Le peuple démocrate allait forcer le peuple bourgeois à tenir parole. Il s'emparait des canon, il allait les tourner contre les Prussiens, c'était insensé, mais c'était grand... Point. Le premier acte de la Commune est d'adhérer à la paix, et, dans tout le cours de sa gestion, elle n'a pas une injure, pas une menace pour l'ennemi ; elle conçoit et commet l'insigne lâcheté de renverser sous ses yeux la colonne qui rappelle ses défaites et nos victoires. C'est au pouvoir émanant du suffrage universel qu'elle en veut, et cependant elle invoque ce suffrage à Paris pour se constituer. Il est vrai qu'il lui fait défaut ; elle passe par-dessus l'apparence de légalité qu'elle a voulu se donner et fonctionne de par la force brutale sans invoquer d'autre droit que celui de la haine et de mépris pour tout ce qui n'est pas elle. Elle proclame la science sociale positive dont elle se dit dépositaire unique, mais dont elle ne laisse pas échapper un mot de ses délibérations et dans ses décrets. Elle déclare qu'elle vient délivrer l'homme de ses entraves et de ses préjugés, et, tout aussitôt, elle exerce un pouvoir sans contrôle et menace de mort quiconque n'est pas convaincu de son infaillibilité. En même temps qu'elle prétend reprendre la tradition des jacobins, elle usurpe la papauté sociale et s'arroge la dictature. Quelle république est là ? Je n'y vois rien de vital, rien de rationnel, rien de constitué, rien de constituable. C'est une orgie de prétendus rénovateurs qui n'ont pas une idée, pas un principe, pas la moindre organisation sérieuse, pas la moindre solidarité avec la nation, pas la moindre ouverture vers l'avenir. Ignorance, cynisme, brutalité, voilà tout ce qui émane de cette prétendue révolution sociale. Déchaînement des instincts les plus bas, impuissance des ambitions sans pudeur, scandale des usurpations sans vergogne, voilà le spectacle auquel nous venons d'assister. Aussi, cette Commune a inspiré le plus mortel dégoût aux hommes politiques les plus ardents, les plus dévoués à la démocratie. Après d'inutiles essais, ils ont compris qu'il n'y avait pas de conciliation possible là où il n'y avait pas de principes ; ils se sont retirés d'elle avec consternation, avec douleur, et, le lendemain la Commune les déclarait traîtres et décrétait leur arrestation. Elle les eût fusillés s'ils fussent restés entre ses mains.
Et toi, ami, tu veux que je voie ces choses avec une stoïque indifférence ! Tu veux que je dise : L'homme est ainsi fait ; le crime est son expression, l'infamie est sa nature ?
Non, cent fois non. L'humanité est indignée en moi et avec moi. Cette indignation qui est une des formes des plus passionnées de l'amour, il ne faut ni la dissimuler ni essayer de l'oublier. Nous avons à faire les immenses efforts de la fraternité pour réparer les ravages de la haine. Il faut conjurer le fléau, écraser l'infamie sous le mépris et inaugurer par la foi la résurrection de la patrie.
George Sand
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SAND A FLAUBERT.
Nohant, 16 septembre 1871.Cher Vieux,
Je te répondais avant-hier et ma lettre a pris de telles proportions que je l'ai envoyée comme feuilleton au Temps pour la prochaine quinzaine, car j'ai promis de leur donner deux feuilletons par mois. Cette lettre à un ami ne te désigne pas même par une initiale, car je ne veux pas plaider contre toi en public. Je t'y dis mes raisons de souffrir et de vouloir encore. Je te l'enverrai et ce sera encore causer avec toi. Tu verras que mon chagrin fait partie de moi et qu'il ne dépend pas de moi de croire que le progrès est un rêve. Sans cet espoir, personne n'est bon à rien. Les mandarins n'ont pas besoin de savoir, et l'instruction même de quelques-uns n'a plus de raison d'être, sans un espoir d'influence sur les masses ; les philosophes n'ont qu'à se taire et ces grands esprits auxquels le besoin de ton âme se rattache, Shakespeare, Molière, Voltaire, etc, n'ont que faire d'exister et de se manifester. Laisse-moi souffrir, va, ça vaut mieux que de voir l'injustice au visage serein, comme dit Shakespeare. Quand j'aurais épuisé ma coupe d'amertume, je me relèverai. Je suis une femme, j'ai des tendresses, des pitiés et des colères. Je ne serai jamais ni un sage ni un savant. (...)
G. Sand
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FLAUBERT. A SAND
Croisset, 7 octobre 1871Chère Maître,
J'ai reçu votre feuilleton hier, et j'y répondrais longuement si je n'étais au milieu des préparatifs de mon départ pour Paris. Je vais tâcher d'en finir avec Aïssé.
Le milieu de votre article m'a fait verser un pleur. - Sans me convertir, bien entendu ! J'ai été ému, voilà tout ! mais non persuadé !
Je cherche chez vous un mot que je ne trouve nulle part : Justice. Et tout notre mal vient d'oublier absolument cette première notion de la morale. - Et qui selon moi, comporte toute la morale.
La grâce, l'humanitarisme, le sentiment, l'idéal, nous ont joué d'assez vilains tours pour qu'on essaye du Droit et de la Science. Si la France ne passe pas, d'ici à peu de temps, à l'état critique, je la crois irrévocablement perdue. L'instruction gratuite et obligatoire n'y fera rien - qu'augmenter le nombre des imbéciles. Renan a dit cela supérieurement dans la préface de ses Questions contemporaines. Ce qu'il nous faut avant tout, c'est une aristocratie naturelle, c'est-à-dire légitime. On ne peut rien faire sans tête. - Et le suffrage universel tel qu'il existe est plus stupide que le droit divin. Vous en verrez de belles si on le laisse vivre ! La masse, le nombre, est toujours idiot. Je n'ai pas beaucoup de convictions. Mais j'ai celle-là, fortement. Cependant il faut respecter la masse si inepte qu'elle soit, parce qu'elle contient les germes d'une fécondité incalculable. - Donnez-lui la liberté mais non le pouvoir.
Je ne crois pas plus que vous aux distinctions de classes. - Les castes sont de l'archéologie. - Mais je crois que les Pauvres haïssent les Riches, et que les riches ont peur des pauvres. Ce sera éternellement. - Prêcher l'amour aux uns comme aux autres est inutile. Le plus pressé est d'instruire les Riches, qui en somme sont les plus forts. Eclairez le bourgeois d'abord ! Car il ne sait rien, absolument rien. Tout le rêve de la démocratie est d'élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. - Le rêve est en partie accompli ! Il lit les mêmes journaux et a les mêmes passions.
Les trois degrés de l'instruction ont donné leurs preuves depuis un an . 1° l'instruction supérieure a fait vaincre la Prusse ; 2° l'instruction secondaire, bourgeoise, a produit les hommes du 4 septembre ; 3° l'instruction primaire nous a donné la Commune. Son ministre de l'Instruction primaire était le grand Vallès, qui se vantait de mépriser Homère.
Dans trois ans tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés ? Imaginez au contraire que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté, les choses changeraient !
J'apprends aujourd'hui que la masse des Parisiens regrette Badinguet ! Un plébiscite se prononcerait pour lui, je n'en doute pas. Tant le suffrage universel est une belle chose !
Cependant, je ne suis pas découragé comme vous et le gouvernement actuel me plaît, parce qu'il n'a aucun principe, aucune métaphysique, aucune blague.
Je m'exprime très mal. - Vous méritiez pourtant une autre réponse. Mais je suis fort pressé, ce qui ne m'empêche pas de vous embrasser très fortement.
Votre vieux Troubadour
Gve FlaubertPas si troubadour, pourtant ! Car la silhouette de l'ami, qu'on entrevoit dans votre article, est celle d'un coco peu aimable et d'un joli HHégoïste !
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SAND A FLAUBERT.
Nohant, 10 octobre 1871.Je réponds à ton post-scriptum. Si j'avais répondu à Flaubert, je n'aurais pas... répondu, sachant bien que le coeur n'est pas toujours d'accord chez toi avec l'esprit, désaccord où nous sommes tous, du reste, forcés de tomber à chaque instant. J'ai répondu à un fragment de lettre d'un ami quelconque, que personne ne connaît et que personne ne peut reconnaître, puisque je m'adresse à une portion de ton raisonnement qui n'est pas toi entier.
Tu es troubadour quand même, et si j'avais à t'écrire en public le personnage serait ce qu'il doit être. Mais nos vraies discussions doivent rester entre nous comme des caresses entre amants, et plus douces, puisque l'amitié a ses mystères aussi, sans les orages de la personnalité.
Cette lettre-ci que tu m'écris en courant, est pleine de vérités bien dites, contre lesquelles je ne proteste pas. Mais il faudrait trouver le lien et l'accord entre tes vérités de raison et mes vérités de sentiment. La France n'est, hélas, ni avec toi, ni avec moi. Elle est avec l'aveuglement, l'ignorance et la bêtise. Oh, cela, je ne le nie pas, c'est de cela justement que je me désole. (...)
G. Sand
Correspondance Gustave Flaubert - George Sand : Littérature
George Sand
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