Le naturalisme français,
étude sur Gustave Flaubert

par Ferdinand Brunetière

II.

 

On écrira tôt ou tard, à l'occasion de ce livre, un intéressant chapitre d'histoire littéraire. Un de nos maîtres en critique, M. Emile Montégut, il y a quelques années, dans l'une de ces études où son esprit si merveilleusement curieux soulève et remue tant d'idées, en a tracé le sommaire et dicté les conclusion.

C'est une date que Madame Bovary dans l'histoire du roman français. Elle a marqué la fin de quelque chose et le commencement d'autre chose. Reprenons l'idée, selon nos forces et à notre manière, en disant que le roman de Flaubert, avant tout ses autres mérites, eut celui de paraître en son temps. C'en est un, très réel, plus rare qu'on ne pense, comme c'en est un autre que de savoir durer, et un autre encore que de savoir finir à son heure. Il faut seulement s'entendre. Paraître en son temps, c'est quelquefois, c'est trop souvent, profiter en habile homme, - et rien de plus, - d'un caprice de l'opinion, d'une fantaisie de la mode, d'une fougue passagère de la popularité. Tel fut, s'en souvient-on ? quelques mois après Madame Bovary, le cas de Fanny, d'Ernest Feydeau. Nous pouvons dès aujourd'hui, ou plutôt nous pourrions, si ce n'était fait, l'enterrer à jamais dans ces hypogées où l'auteur avait fouillé avant que de s'aviser qu'il était né romancier. Mais paraître en son temps, c'est quelquefois aussi reconnaître d'instinct où en est l'art de son temps, quelles en sont les légitimes exigences, ce qu'il peut supporter de nouveautés ; et cela, c'est si peu suivre la mode que c'est souvent aller contre elle, c'est si peu s'abandonner au courant, qu'au contraire, c'est y résister et le remonter.

Alors, vers 1856, c'en était fait du romantisme. On ne croyait plus « aux courtisanes conseillant les diplomates, aux riches mariages obtenus par des intrigues, au génie des galériens, aux docilités du hasard sous la main des forts. » On n'estimait plus par-dessus tout « la passion, Werther, René, Frank, Lara, Lélia et d'autres plus médiocres. » Signe des temps, bien caractéristique ! Elle-même, l'auteur de Lélia, avec cette infinie souplesse de talent qui n'est pas la moindre part de son génie, se préparait à changer de manière. Elle allait devenir l'auteur du Marquis de Villemer ; son chef-d'oeuvre peut-être, au-dessous des grands romans de sa première jeunesse ; l'une du moins de ses oeuvres les plus voisines de la perfection.

Cependant, d'autre part, la question du réalisme se posait dans le roman comme dans la peinture. Ils étaient quelques-uns qui croyaient être en train de partager l'héritage de Balzac, l'auteur des Scènes de la vie de Bohème, l'auteur des Bourgeois de Molinchart, deux ou trois autres encore. Le moyen, toutefois, pour lassé qu'on fût des exagérations romantiques, le moyen d'accepter ce réalisme vulgaire ? Non, certes, on ne voulait plus de ces héros trop extraordinaires, suspendus entre ciel et terre, en dehors du temps et de l'espace, sous une lumière artificielle, au milieu d'un décor d'opéra, dans un monde où les événements s'enchaînaient, non plus même, depuis longtemps, sous la loi d'un effet dramatique à produire, mais au gré du libre caprice et de l'extravagante fantaisie de Balzac lui-même, d'Eugène Sue, de Frédéric Soulié ! Mais on ne voulait pas non plus de ce réalisme dénué d'invention, de sentiment, de passion même... et de réalité tout particulièrement. « Quoi ! s'écriait George Sand, vous voudriez faire passer toutes les individualités sous la toise ? vous déclarez qu'on ne peut peindre qu'avec un seul ton ? vous dressez un vocabulaire, et on est hors du vrai si on n'élague pas des langues tout ce que le génie et la passion des races humaines y ont apporté de nuances fortes et brillantes ? » C'est sur ces entrefaites que parut Madame Bovary.

Nous n'avons pas à rappeler les critiques très vives qui presque de toutes parts accueillirent le livre. Quelques-unes tombaient juste : on peut dire après vingt-cinq ans bientôt passés que la plupart faisaient fausse route. Nous n'avons pas à rappeler non plus l'aventure du procureur ou substitut qui prétendit faire décréter l'auteur d'outrages aux moeurs et d'insulte aux autels. Flaubert en a tiré une assez cruelle vengeance en imprimant ce mémorable réquisitoire à la suite de Madame Bovary.

Il y a peu de choses à dire sur l'ordonnance même et la composition du livre. Il est vrai qu'il commence lourdement. Relisez cette entrée de Charles Bovary dans un étude du lycée de Rouen, ces grosses plaisanteries, d'écoliers, la description de cette casquette extraordinaire « où l'on retrouvait des éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton. » Si l'auteur avait voulu donner au lecteur la sensation d'un homme qui fait un gros effort pour se mettre en haleine, il avait réussi. C'était, avec cela, le plein monde réaliste, et vous eussiez dit un chapitre détaché des Souffrances du professeur Delteil. Pourtant, dès le début, dans cette description même, vous pouviez reconnaître un écrivain. Quand il appelait cette casquette « une de ces pauvres choses dont la laideur muette a des profondeurs d'expression, comme le visage d'un imbécile, » vous pouviez affirmer que l'homme qui avait trouvé ces deux lignes entendait le langage des choses et qu'il savait le rendre. Sauf ce point, sauf peut-être aussi qu'on peut trouver trop longue, puisqu'elle n'est pas essentielle à la suite du récit, l'histoire de la jeunesse et du premier mariage de Charles Bovary, - mais ceci serait discutable, (1) - l'oeuvre était composée comme une oeuvre classique, jetée d'un bloc, ferme en son assiette, une, rapide, admirablement développée.

Brutale d'ailleurs ! et pénible à lire, mais non pas immorale. Car, même en admettant que, par l'effet d'un propos délibéré de l'auteur ou de quelques défaillances d'exécution peut-être, il se porte sur l'héroïne une espèce d'intérêt dont elle est d'ailleurs absolument indigne, il n'en est pas moins vrai qu'il n'existe pas, à bien lire le livre, de plus amère dérision de toutes les extravagances romantiques. Jamais le droit divin de l'amour, l'union prédestinée des âmes qui s'appellent à travers l'espace, et qui se rejoignent par-dessus les obstacles, que sais-je encore ? la morale de la passion, non plus cette morale « qui s'agite en bas, terre à terre » dans la prose du ménage, mais « l'autre, l'éternelle, comme dit si bien M. Rodolphe Boulanger de la Huchette, celle qui est tout autour et au-dessus, comme le paysage qui nous environne et le ciel qui nous éclaire, » jamais rien de tout cela n'a été, même depuis lors, à la scène ou dans le roman, cinglé des coups d'une ironie plus méprisante. Et, chose admirable ! ce sont les moyens eux-mêmes du romantisme qui servaient d'instrument à cette dérision du romantisme.

C'est encore ce que voulait dire M. Emile Montégut quand il rappelait Don Quichotte à l'occasion de Madame Bovary. Certainement il ne comparait pas le roman de Flaubert à celui de Cervantes, mais il avançait que, comme Don Quichotte avait à jamais ridiculisé les dernières exagérations de l'esprit chevaleresque, ainsi Madame Bovary, dans son temps, avait ridiculisé les dernières exagérations du délire romantique. Et nous, pour en finir avec cette question d'immoralité, disons-le bien nettement : les femmes qui pleureraient sur Emma Bovary, ne croyez pas trop promptement que ce soit le roman de Flaubert qui les ait perverties : elles l'étaient. Et puis, ce qui est, en matière d'art comme de littérature, la justification suprême, l'oeuvre vivait. Pourquoi vivait-elle ?

Et d'abord parce qu'elle avait une valeur documentaire qu'on ne saurait trop louer. Ce n'est rien que cette valeur documentaire, si le reste ne s'y joint pas, mais ici le reste s'y joignait. Ce coin de province, et cette existence de chef-lieu de canton, qui n'en est pas une à vrai dire, mais plutôt la caricature ou la parodie de l'existence, tous ces modèles achevés de niaiserie, de vulgarité, de contentement de soi-même ; toutes ces variétés infinies de la sottise humaine, la sottise romanesque d'Emma, la sottise naïve de Charles Bovary, la sottise machinale du percepteur Binet, la sottise paterne du curé Bournisien, la sottise prospère de l'immortel Homais ; les comparses eux-mêmes du drame, le sacristain Lestiboudois, le maire Tavache, le notaire Guillaumin, avec sa « toque de velours marron » et sa « robe de chambre à palmes ; » tous, tant qu'ils sont, Flaubert les a marqués de traits si nets qu'ils vivent, et qu'ils vivent chacun comme le type de son espèce, on pourrait dire, comme la représentation épique du fonctionnaire du village et du praticien de campagne. Pendant bien des années encore, lorsqu'on voudra savoir ce qu'étaient les moeurs de province, dans la France de 1850, on relira Madame Bovary comme on relira Middlemarch lorsqu'on voudra savoir dans quel cercle, vers 1870, s'agitait la vie provinciale d'un comté d'Angleterre. L'un et l'autre, en effet, ce jour-là, Gustave Flaubert et George Eliot, ils ont épuisé leur sujet. Leurs imitateurs, qui sont légion, et dont plusieurs n'on pas manqué de talent, en savent quelque chose.

Sans doute, au premier abord, tous ces personnages, vous les prendriez pour de purs grotesques. En effet, vous croyez apercevoir en eux ce grossissement des traits, cette déformation des parties, cette altération des rapports vrais qui sont les moyens de la caricature, aussi bien dans le roman que dans les arts du dessin. Mais il faut relire Madame Bovary. Alors, si vous pénétrez un peu plus avant, et si vous reprenez le détail des conversations du curé Bournisien, par exemple, et du pharmacien Homais, vous remarquez qu'après tout la limite étroite qui sépare le vulgaire du caricatural est rarement dépassée. Tant les idées s'enchaînent sous la loi d'une logique intérieure ! tant les paroles qui les traduisent y sont adaptées avec une merveilleuse justesse ! tant enfin les moindres reprises du dialogue y sont conformes au secret du caractère et au travail latent de la pensée! C'est ici l'un des mérites originaux de Madame Bovary, - je ne dis pas, je ne puis pas dire de Flaubert. Faire vivre la platitude et la vulgarité même, et les faire vivre sans y mettre rien de soi-même, tout au plus, que l'accent de son mépris pour le « bourgeois » c'est ce qu'on n'avait pas encore fait avant Madame Bovary, c'est ce que Flaubert a fait dans Madame Bovary, c'est, hélas ! ce qu'il n'a plus fait depuis Madame Bovary.

Par surcroît, il s'est trouvé que ce milieu documentaire - nature, bêtes et gens, - était le vrai milieu, disons le seul, où put vivre et se façonner, et se laisser comme pétrir aux circonstances une femme telle qu'Emma Bovary. Essayez, en effet, de la changer de son milieu. Modifiez un seul des éléments qui forment son atmosphère physique et morale ; supprimez un seul des menus faits dont elle subit la réaction, sans le savoir elle-même ; transformez un seul des personnages dont l'influence inaperçue domine ses résolutions ; - vous avez changé tout le roman. Flaubert se faisait illusion quand il prétendait qu'il n'y avait pas dans Salammbô « une description isolée et gratuite, » qui n'eût sa raison d'être et qui ne « servit au personnage. » Mais il pouvait le dire de Madame Bovary.

Supposez un instant qu'Emma Rouault ne fût pas née dans la ferme paternelle, que dès la première enfance elle n'eût pas connu la campagne, « le bêlement des troupeaux, les laitages et les charrues ; » l'éducation de son couvent n'aurait pas fait naître au-dedans d'elle cette soif de l'aventure. Moins habituée aux « aspects calmes », elle ne se serait pas tournée vers les « accidentés ». Supposez encore qu'elle n'eût pas rencontré pour mari ce lourdaud de Bovary « qui portait un couteau dans sa poche, comme un paysan », ou bien, en tout temps, « de fortes bottes, qui avaient au cou-de-pied deux plus épais, obliquant vers les chevilles, tandis que le reste de l'empeigne se continuait en ligne droite, tendue comme un pied de bois. » Peut-être ne reconnaissez-vous pas l'utilité de cette description déplaisante ? C'est que vous n'avez pas réfléchi, comme d'une personne que l'on déteste ou que l'on commence à détester, - surtout sans en avoir des raisons qui soient bonnes, - toutes choses nous deviennent odieuses ; comme alors notre attention se fixe et revient obstinément sur un détail de sa conversation ou de son costume ; comme son chapeau, sa cravate ou ses bottes nous deviennent irritants à voir. Supposez toujours qu'à Yonville, elle ait trouvé du moins quelque appui dans ses défaillances, quelque secours dans sa détresse, une autre compagne que cette excellente madame Homais, « la merveilleuse épouse de Normandie, douce comme un mouton, chérissant ses enfants, son père, sa mère, ses cousins, pleurant aux maux d'autrui..., mais si lente à se mouvoir, si ennuyeuse à écouter, d'un aspect si commun et d'une conversation si restreinte, » ou bien encore un autre consolateur, un autre guide que le curé Bournisien, avec sa « face rubiconde », son « ton paterne », et son « rire opaque » ; elle succombait sans doute, mais elle succombait d'une autre manière, c'était une vie nouvelle que les circonstances lui imposaient, c'était un autre drame; et c'était une autre Madame Bovary.

De cette étude patiente, exacte, approfondie des circonstances et du milieu, la personne se dégageait alors vivante, et, par un naturel effet de cette espèce d'attraction qu'une vie plus intense exerce autour de soi, Emma Bovary devenait le centre et le pivot du roman. Pourquoi cela ? tandis que, dans l' Education sentimentale, au contraire, où cependant la méthode est la même, où la logique des caractères n'est ni moins finement observée, ni moins rigoureusement suivie, l'intérêt s'éparpille et se divise entre tant de scènes et tant de personnages si divers qu'il finit par s'évanouir, ou pour mieux dire qu'il ne parvient pas seulement à naître ?

Parce qu'il y a dans Madame Bovary quelque chose de vraiment romanesque, c'est-à-dire quelque chose de vraiment digne de nous intéresser, et non seulement une psychologie subtile, une psychologie profonde, mais une psychologie raffinée, la psychologie d'un tempérament qui, comme on dit, sort de l'ordinaire. Car ce n'est pas assez pour nous intéresser que de nous présenter un miroir de la réalité. Plus il sera fidèle, comme dans l' Education sentimentale, et moins nous prendrons plaisir à la vue des images qu'il reflétera. Nous les connaissons. Et toutes les fois que nous y prendrons plaisir, c'est qu'au-delà de ce que nous connaissons on nous aura montré quelque chose que nous ne connaissons pas. Rien d'étrange, remarquez-le bien, rien d'idéal, si peut-être ce mot vous choquait, rien qu'on doive soustraire aux plus étroites conditions de la réalité - ce serait là retourner au romantisme -, mais tout simplement quelque province inexplorée de la nature humaine, et quoi que ce soit de plus fort, ou de plus fin, que le vulgaire.

Nous l'avons dans Emma Bovary. Dans cette nature de femme, à tous autres égards moyenne, et même commune, il y a quelque chose d'extrême, et de rare par conséquent, qui est la finesse des sens. Elle est sotte, mal élevée, prétentieuse ; ni tête, ni coeur ; fausse, avide, par instants même froidement et bêtement cruelle ; mais; comme ses sens, exaspérés par la privation de ce qu'elle n'a jamais connu, sont devenus fins et subtils ! comme les moindres sensations retentissent longuement et profondément en elle! comme au plus léger contact de la plus légère impression, vous la sentez qui vibre toute entière !

Suivez-là, par exemple, au château de la Vaubyessard, et voyez-là transportée pour quelques heures dans ce monde qui n'a jamais été ni ne sera jamais le sien, comme elle aspire le luxe, pour ainsi dire, par tous les pores ; comme elle absorbe, en entrant dans la salle à manger, « cet air si chaud qui l'enveloppe, mélange du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur des truffes ; » comme elle se fond en quelque sorte et se dissout tout entière dans cette atmosphère nouvelle et pourtant qu'elle reconnaît si bien, tandis que ses yeux vont et reviennent d'eux-mêmes, au bout de la table, sur ce vieillard à lèvres pendantes « qui avait vécu à la cour et couché dans le lit des reines ! » Il n'y a rien là sans doute qui rende, comme on dit, le personnage sympathique ; il y a quelque chose du moins qui la relève de son fond de vulgarité. Cette finesse des sens et cette acuité des impressions ne sont, après tout, dans aucun milieu, si communes, et vous êtes en présence de ce que le roman, de quelque nom d'école qu'on le nomme, idéaliste ou naturaliste, vous offre aujourd'hui si rarement ; vous êtes en présence non pas d'une exception, mais d'une espèce, et d'un cas psychologique.

Ramassons tous ces traits maintenant, et d'ici, de ce centre de perspective, considérons, comme en avant, comme en arrière, tout s'unit, tout s'entr'aide et tout conspire pour achever, je ne veux pas dire la beauté, mais la perfection de l'oeuvre. Le tempérament, le milieu, les circonstances, et cette espèce enfin de volonté molle qui n'est que l'indulgence de la rêverie pour ses propres égarements, l'acquiescement du désir aux moyens de se satisfaire, tout ensemble la pousse « ces joies de l'amour » et la jette à plein corps dans cette « fièvre de bonheur » qu'elle avait si longtemps appelée. C'est le point culminant du drame? Voici de quels traits le poète l'a marqué : « Jamais madame Bovary ne fut plus belle qu'à cette époque ; elle avait cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l'enthousiasme, du succès et qui n'est que l'harmonie du tempérament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l'expérience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la pluie, le vent et le soleil, l'avaient, par gradations, développée, et elle s'épanouissait enfin dans la plénitude de sa nature; »

Pesez ces deux phrases : elles sont tout le roman, tout Flaubert, tout le système, toute l'école, tout le naturalisme.

Les convoitises d'Emma Bovary, vous savez quelle en était l'ardeur ; ses chagrins, si futile ou même inavouable que qu'en pût être la cause, vous savez à quel morne désespoir ils l'avaient insensiblement réduite ; l'expérience du plaisir, vous savez de quelle fougue elle s'y était précipitée. Elle est là, devant vous, dans la plénitude de sa nature. Et devant vous aussi vous avez la manière de l'artiste. Il l'a considéré la plus humaine dans son germe ; il l'a vue qui sortait de terre, qui se faisait un aliment, dans la lutte pour la vie, de tout ce que les circonstances mettaient successivement à sa portée, puis qui grandissait et verdissait sous la rosée des chagrins comme la fleur sous la pluie bienfaisante, qui s'assurait de sa force au souffle des orages, et qui, battue des vents, se redressait plus forte, plus vigoureuse, plus âpre au combat de l'existence, jusqu'à ce qu'enfin, par une belle et chaude journée de soleil, ouvrant son calice aux brutales caresses du rayon d'ardente lumière attendu si longtemps, elle s'épanouissait.

Et après ? Après, selon l'impitoyable logique des choses de ce monde, il ne lui reste plus qu'à mourir. La gradation ou dégradation, qui va mener Emma Bovary du premier au second amant, et du second amant au suicide, n'est pas moins savamment observée ni rendue. Le récit, jusqu'alors analytique et psychologique, devient insensiblement dramatique, et, selon le mot à la mode, mouvementé. De toutes les indications jetées dans la première partie sortent successivement des conséquences naturelles, et des conséquences fatales. Vainement, elle essaie de se retenir sur la pente ; le désir est trop fort, les circonstances trop puissantes, le milieu dans lequel elle s'agite plus disproportionné que jamais à la violence de ses rêves. Vainement, « à la place du bonheur » elle se figure « une félicité plus grande ; au-dessus de tous les amours, un amour sans intermittence ni fin, et qui s'accroîtrait éternellement. » Vainement elle se débat contre l'affectueuse et naïve sottise de son mari, qui n'a rien vu, rien su, rien compris, et qui se fait un devoir de lui procurer comme des excitations nouvelles. Elle est prise au piège de ses propres illusions, et elle ira jusqu'au bout.

Est-il un récit plus navrant que l'histoire des ses amours avec M. Léon, le clerc de Me Dubocage ? Il est plat, ce clerc, et s'il porte en lui « les débris d'un poète, » c'est de l'un de ces poètes qui furent jadis de l'école du « bon sens. » Il est « incapable d'héroïsme, faible, banal, plus mou qu'une femme, avare d'ailleurs et pusillanime. » Elle le sait, la malheureuse, et elle le sent, et tant d'autres raisons encore qu'elle aurait de s'en détacher, mais enfin, tel qu'il est, c'est encore une idole qu'elle peut parer de tous les charmes, et si ce n'est pas « l'être fort et beau, » si ce n'est pas « le coeur de poète sous une forme d'ange » qu'elle continue toujours de rêver, - c'est un amant. Il ne faudrait pas aller plus loin, et il ne faudrait pas dire : c'est un homme. On a critiqué dans le temps l'empoisonnent de l'héroïne. On a prétendu qu'elle aurait dû finir dans le désordre galant et dans la débauche nocturne. C'est une erreur, à notre avis.

Car, en vérité, ç'aurait été ruiner toute la valeur psychologique du roman. Devant un tribunal correctionnel, un avocat, dont le premier devoir était de laver son client du reproche d'outrage à la morale publique, a bien pu soutenir, sans le démontrer, que cette mort était l'expiation nécessaire, et la revanche tragique du devoir trop longtemps insulté. En fait, et mise à part toute considération de ce genre, Emma Bovary ne pouvait pas, ne devait pas finir autrement. l'abaisser plus bas, c'était démonter la logique intérieure de son caractère et, par un dénouement outré, c'était détruire le personnage tout entier. Alors, en effet, comme dans Germinie Lacerteux, le cas devenait pathologique, au sens entier du mot. Mais, du moment qu'il fût devenu pathologique, à quoi bon cette lente et minutieuse étude des conditions et du milieu ? Il fallait qu'il restât humain, entièrement humain, et c'est précisément l'art avec lequel Flaubert a su le maintenir humain, sous la loi des conditions moyennes et normales de l'humanité, de la réalité, de la vie, qui est un des plus grands mérites de Madame Bovary.

Les circonstances qui façonnent sa triste héroïne, si vous les prenez une à une, pouvaient agir, elles agissent quotidiennement, sur tout le monde aussi bien que sur elle. Il n'est pas un de ses rêves qui soit, à proprement parler, le songe d'un malade, - si toutefois vous l'isolez de celui qui précède et de celui qui suit. Il n'y a pas un de ses désirs qui ne contienne en soi quelque chose de légitime, - si seulement vous l'épurez en le divisant d'avec les occasions qui lui ont donné naissance et d'avec les conséquences qui l'ont suivi. « Elle cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste par les mots de félicité, de passion et d'ivresse qui lui avaient paru si beaux dans les livres. » Faites là-dessus, si vous le voulez, le procès au romantisme ; je demanderai seulement : Qui de nous ne n'est pas posé les mêmes questions ? Tout au lendemain de son mariage, il lui arrivait de songer quelquefois « que c'étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie... Pour en goûter la douceur il eût fallu sans doute s'en aller vers ces pays à noms sonores, où les lendemains de mariage ont de plus suaves caresses. » Ce « sans doute » était-il après tout si coupable ? Seulement, à ces questions vagues, une nature moins sensuelle, une intelligence plus ferme, une volonté plus active répondent par l'acceptation du devoir quotidien, dont elles apprennent vite à goûter les charmes et la poésie latente. Elle, au contraire, elle écoute chanter dans sa mémoire « la légion lyrique des femmes adultères. » Et elle en vient grossir le nombre, pour aussi longtemps que vivra le romantisme.

Ce qui fait donc l'odieuse originalité du personnage, si vous parlez morale, mais sa rare valeur, si vous parlez esthétique, c'est ce qui fait, notons-le bien, la valeur de toutes les créations qui se perpétuent dans 'histoire, de l'art, c'est la convergence de tous les effets, se développant et se composant sous la loi d'un type plus qu'ordinaire, ou, si vous l'aimez mieux, tous dirigés par la main de l'artiste vers la réalisation d'un idéal voulu.

Cet idéal assurément n'est ni très noble ni très élevé. Ce ne sont pas au surplus des satisfactions de ce genre qu'il faut demander à Flaubert et ce n'est pas, aussi bien, ce qu'il veut donner au lecteur. Il faut faire observer, cependant, qu'à défaut des autres mérites que nous essayons de signaler, il y aurait encore dans Madame Bovary quelque chose qui relèverait singulièrement la vulgarité des personnes et du milieu : je veux dire cette verve satirique et cette puissance d'ironie, ce redoublement de sarcasmes que Flaubert dirige conte le « bourgeois » avec une violence qui ressemble à de la haine, et dont vous diriez parfois l'expression d'une vengeance personnelle du romancier contre ses héros.

Ce ne sont pas seulement ces platitudes de langages qui défraient à Yonville et ailleurs, les conversations courantes, qu'il prend plaisir à souligner au passage : « Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps ; » ou bien : « Il écrivit à M. Boulard, libraire de Monseigneur, de lui envoyer quelque chose de fameux pur une personne du sexe, qui était pleine d'esprit. » Mais il n'est pas un des ses personnages que sa raillerie n'éclabousse, depuis le pharmacien Homais et le curé Bournisien, jusqu'à ceux dont il esquisse à peine la silhouette vers un coin du tableau. C'est Madame Bovary, la mère, négociant le mariage de son fils : « Madame Dubuc ne manquait pas de partis à choisir. Pour arriver à ses fins, madame Bovary fut obligée de les évincer tous, et elle déjoua même fort habilement les intrigues d'un charcutier qui était soutenu par les prêtres. » C'est encore, à l'autre bout du récit, madame Homais, l'humble épouse du pharmacien, quand son mari devient le grand homme d'Yonville et autres lieux circonvoisins. « Il s'éprit d'enthousiasme pour les chaînes hydro-électriques Pulvermacher ; il en portait une lui-même, et le soir quand il retirait son gilet de flanelle, madame Homais était tout éblouie devant la spirale d'or sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses ardeurs pour cet homme plus garrotté qu'un Scythe et splendide comme un mage. » Observez comme ici déjà l'auteur se montre à côté de ses personnages. « Plus garrotté qu'un scythe ! » que voulez -vous que madame Homais comprenne à cette expression ? Elle-même enfin, Emma Bovary, n'est pas plus qu'une autre épargnée : « Que ne pouvait-elle enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d'un habit de velours noir à longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes ? » Et ailleurs encore : « La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de la métamorphose de sa bru ; en effet, Emma se montra plus docile, et même poussait la déférence jusqu'à lui demander une recette pour faire mariner les cornichons. » On pourrait multiplier les exemples. Dans Madame Bovary, deux ou trois fois, quand il sut par hasard mêler à ces accents d'ironie l'accent aussi d'une sympathie vraie pour les choses qui vraiment en dont dignes, Flaubert a rencontré quelques pages d'une magnifique éloquence.

Il faut en citer une. C'est quand, aux comices d'Yonville, on décerne pour cinquante-quatre ans de services dans la même ferme une médaille de vingt-cinq francs à Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux, de Sasselot-la-Guerrière.

« Alors on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme de maintien craintif et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d'un béguin sans bordure, était plus plissé de rides qu'une pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient deux longues mains, à articulations noueuses. La poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies, qu'elles semblaient sales quoiqu'elles fussent rincées d'eau claire ; et à force d'avoir servi, elles restaient entrouvertes, comme pour présenter d'elles-mêmes l'humble témoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose d'une rigidité monacale relevait l'expression de sa figure. Rien de triste ou d'attendri n'amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C'était la première fois qu'elle se voyait au milieu d'une compagnie si nombreuse ; et intérieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix d'honneur du conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s'il fallait s'avancer ou s'enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude. »

Vous ne trouverez pas dans la littérature contemporaine beaucoup de pages d'une substance plus forte, ou d'un éclat plus solide, ou d'une beauté plus classique. C'est dommage, seulement, qu'on n'en rencontre pas beaucoup non plus, même dans Madame Bovary.

On voit par quel concours de circonstances, par quel accord de qualités et sous l'emprise de quelle inspiration « subie » Madame Bovary est devenue ce qu'elle est dans l'oeuvre de Flaubert, et ce qu'on peut croire qu'on peut croire qu'elle demeurera dans l'histoire de la littérature : un livre capital. Nous avons essayé de tout résumer en quatre mots. Les procédés de Flaubert convenaient admirablement au sujet qu'il avait choisi ce jour-là. Il n'est pas inutile d'appuyer sur ce point, et, renversant, comme on dit, l'expérience, de se proposer, après l'épreuve, la contre-épreuve.

 

III.

 

L'oeil de Flaubert ne va guère plus loin que la surface des choses, et s'il lui manque un son, il n'en faut pas douter, c'est le don de voir au delà du visible. C'est un psychologue, sans doute, mais son observation ne démêle que ce qui se laisse lire sur les visages, dans la structure de la face, dans le relief des traits, dans les jeux de la physionomie. Lui, qui débrouille si bien les effets successifs et accumulés du milieu extérieur sur la direction des appétits et des passions du personnage, ce qu'il ignore, ou ce qu'il ne comprend pas, ou ce qu'il n'admet pas, c'est l'existence d'un milieu intérieur. Il ne conçoit pas qu'il ait au dedans de l'homme quelque chose qui fasse équilibre à la poussée, pour ainsi dire, des forces du dehors. Toute une psychologie subtile - bien autrement complexe que sa psychologie physiologique - la psychologie des forces intellectuelles et volontaires qui soutiennent le bon combat contre le choc de la sensation, et qui font échec aux assauts du désir, lui échappe entièrement.

C'est pourquoi ne lui parlez pas d'une liberté qui se détacherait en quelque façon du corps, qui le dominerait, et qui l'asservirait à des fins plus élevées que la satisfaction des désirs corporels : il ne vous entendrait pas. A cet égard, il a laissé plusieurs fois échapper de singuliers aveux, et tout à fait involontaires : « Son spiritualisme (2), dit-il d'une de ses héroïnes, - madame Dambreuse croyait à la transmutation des âmes, - ne l'empêchait pas de tenir sa caisse admirablement. » Et pourquoi, bon Dieu ! l'aurait-il empêchée de tenir « admirablement sa caisse ? » Il a dit encore, dans sa lettre à Sainte-Beuve, et comparant à l'eunuque Schahabarim les « bonshommes de Port-Royal » qu'après tout « Schahabarim lui semblait moins antihumain, moins spécial, moins cocasse que des gens vivant en commun et qui s'appellent jusqu'à la mort : Monsieur. » C'est à peu près comme s'il avait dit : Quoi de plus antihumain qu'une amitié qui ne dégénère pas en compagnonnage, et quoi de plus « spécial » que la dignité de la tenue ? Il y a certainement une lacune dans sa connaissance de l'homme.

Je n'en veux pas d'autre preuve que la surprenante impuissance de sa langue, partout ailleurs si ferme et si riche d'expressions créées, toutes les fois qu'il essaye de pénétrer dans le domaine psychologique. « Il lui découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n'était peut-être que le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes ne l'eussent fait épanouir. » Qu'est-ce que cela veut dire ? Et ceci : « Au milieu des confidences les plus intimes... on découvre chez l'autre ou dans soi-même des précipices ou des fanges qui empêchent de poursuivre. » Ces deux exemples sont tirés de l' Education sentimentale. On en trouvera d'aussi remarquables, pour le moins, dans Madame Bovary. « Vous est-il arrivé quelquefois de rencontrer dans un livre une idée vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l'exposition entière de votre sentiment le plus délié ? » C'est du pur galimatias. Ou encore : « Elle ne croyait pas que les choses pussent se représenter les mêmes à deux places différentes, et puisque la portion vécue avait été mauvaise, sans doute ce qui restait à consommer serait meilleur. » C'est le badinage qui est consommé, comme dit l'autre, et la cause est entendu. Lorsqu'un écrivain tel que Flaubert balbutie de telles pauvretés, c'est qu'il ne conçoit pas très clairement lui-même ce qu'il veut dire. Evidemment, ses procédés matérialistes ne peuvent pas le conduire au-delà de cette région vague où le sentiment est encore engagé dans la sensation, où la volonté se confond avec le désir ; et tout un monde lui demeure fermé.

Mais justement, par une de ces bonnes fortunes assez fréquentes dans l'histoire de la littérature et de l'art, il s'est trouvé que, pour écrire Madame Bovary, toutes les qualités qui lui manquaient eussent été de surcroît. Son héroïne était tout embarrassée dans les liens de la chair, et tous ses sentiments se résolvaient en sensations. Elle-même ne voyait clair en elle qu'autant qu'elle pouvait ramener ses rêves à des impressions physiques antérieurement reçues. « Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient quelque cité splendide, avec des dômes, des ponts, des navires... » Ce n'est pas Flaubert qui compose le tableau, mais ce n'est pas non plus Emma Bovary. Cet attelage qui l'emporte, c'est un ressouvenir des romans qu'elle a lus, où les héros « crevaient des chevaux à toutes les pages ; » ces amants enlacés, ils lui reviennent aux yeux du fond des keepsakes qu'elle feuilletait au couvent, où l'on voyait « un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille ; » et ces cités splendides, n'est-ce pas encore dans quelque album d'images ou dans quelque romanesque description qu'elle en a eu la vision première ? Elle a la mémoire des sens. Ce sont ses yeux qui se souviennent, et les parties du tableau ne s'associent ensemble qu'autant qu'elles lui rappellent quelque chose de matériellement éprouvé. Vous pouvez maintenant ne pas aimer le personnage ; vous ne pouvez pas contester que les procédés de Flaubert conviennent admirablement à la peindre. Allons plus loin : on ne pouvait la peindre qu'avec ces procédés.

Il nous reste à montrer pourquoi Flaubert n'a rencontré qu'une Madame Bovary. On nous a raconté qu'il n'aimait guère à s'entendre appeler toujours l'auteur de Madame Bovary. Aurait-il donc préféré qu'on le saluât l'auteur de la Tentation de Saint Antoine, ou peut-être du Candidat ? Ce n'est pas que l'on ne conçoive aisément l'espèce d'impatience et d'irritation.Cependant, il demeurera l'auteur de Madame Bovary, comme d'autres avant lui sont demeurés pour nous, celui-ci l'auteur de Manon Lescaut, et celui-là l'auteur de Paul et Virginie. Qui de nous s'inquiète aujourd'hui de la Chaumière indienne ? ou de... je voudrais nommer ici quelque roman de l'abbé Presvost, et voilà qu'il ne m'en revient seulement pas le titre sous la plume. Ainsi de Flaubert. On en est quitte ordinairement pour dire que la même inspiration n'a pas deux fois visité l'écrivain ; en toute occurrence, c'est assez cavalièrement décliner le plus difficile de la tâche ; ici, certainement, ce n'est pas assez dire - ici quand il advient par hasard que l'exécution soit partout à peu près égale. Il faut chercher alors et découvrir quelque vice intérieur dans la manière de l'artiste, ou dans la conception de l'homme et de la vie que s'était formée l'écrivain.

Nous avons eu l'occasion, chemin faisant, de signaler dans Madame Bovary telles ou telles qualités dont les unes, comme par exemple l'intensité de vie, font défaut dans Salammbô, et les autres, comme la sévérité de l'ordonnance, ou l'unité de la composition, dans l' Education sentimentale. Ce n'est rien que cela. La vérité, c'est que dans Salammbô, Flaubert a voulu faire ce qu'on a très ingénieusement appelé du « réalisme épique » (3). Il a soutenu cette ambitieuse gageure d'appliquer à la restitution de l'antique, - et de quel antique : le plus inconnu, le plus mystérieux, le plus complètement évanoui, dont il ne reste pas pierre sur pierre, dont il ne nous est pas parvenu quatre inscription seulement ! - les mêmes moyens qu'il venait d'appliquer avec tant de bonheur à la peinture d'un chef-lieu de canton et d'une paysanne pervertie. Il a perdu, comme on sait, et si le livre, à certains égards, est un tour de force, il n'est guère au total qu'une mystification.

J'ajoute aussitôt que, de cette mystification Flaubert lui-même a commencé par être la victime. Non pas sans doute qu'il n'y ait de fort belles parties dans Salammbô, les unes qui séduisent par leur air d'étrangeté phénicienne, et les autres qui désarment la critique par leur beauté, leur solidité, leur largeur d'exécution. Même, il y en a qui sont véritablement humaines ! Quand Flaubert nous raconte les terreurs de Carthage assiégée par les mercenaires, et qu'il nous peint le bout de tableau que voici : « Les riches, dès le chant des coqs, s'alignaient le long des mappales, et retroussant leurs robes, ils s'exerçaient à manier la pique. Mais faute d'instructeur, on se disputait. Ils s'asseyaient essoufflés sur des tombes, puis recommençaient. Plusieurs même s'imposèrent un régime. Les uns, s'imaginant qu'il fallait beaucoup manger pour conquérir des forces, se gorgeaient, et d'autres, incommodés par leur corpulence, s'exténuaient de jeûnes pour se faire maigrir, » est-ce que vous ne reconnaissez pas à ces traits la « garde nationale », les « soldats citoyens », les baïonnettes ou les piques intelligentes de tous les temps et de tous les pays ? Je recommande encore aux curieux de cet art dont nous avons parlé, - et qui consiste à lier étroitement les détails descriptifs au tissu de l'action en faisant marcher du même pas la gradation des sentiments, - le fantastique et beau chapitre qui porte le titre de Hamilcar Barca.

Malgré tout, Salammbô n'en est pas moins, dans son ensemble, une oeuvre manquée. Nous avons vu dans Madame Bovary ce que peut pour une oeuvre la rencontre heureuse d'un sujet et des meilleurs moyens qui peuvent servir à le traiter. Salammbô nous est un remarquable exemple de ce que peut, au contraire, la disproportion ou plus exactement la disconvenance du sujet et des moyens. Nous en dirons autant de l' Education sentimentale. Ici non plus Flaubert n'a pas trouvé la forme qui convenait à son sujet. Mais il y a autre chose encore, et quelque chose de plus grave, ce qu'il y a de plus grave peut-être pour un romancier, parce qu'il n'y a rien qui stérilise plus sûrement l'imagination.

Nous avons noté, de ci, de là, cette haine du « bourgeois » qui caractérisa Flaubert. « Les uns voient bleu, dit-il quelque part, les autres voient noir, la multitude voit bête. » C'est sa devise. Je n'ai pas besoin d'en faire longuement ressortir la fausseté. La multitude ne voit point « bête », elle voit « banal » ce qui ne vaut pas mieux, si vous voulez, mais ce qui n'est pas moins tout à fait différent. Quand le mauvais destin du romancier misanthrope l'oblige à traverser la rue, « il se sent écoeuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur. » Je m'étonne seulement qu'il ne s'aperçoive pas qu'il a contracté lui-même quelques-uns des ridicules, ou tout au moins quelques-unes de ces façons de parler bourgeoises, qui semblent l'exaspérer si vivement chez les autres. Quand il esquisse le portrait du percepteur Binet, « qui possédait » une si belle écriture, ne vous semble-t-il pas entendre ce début d'un roman de Balzac : « En 1792, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé Rouget » ? E quand il nous peint ailleurs ces gentilshommes habitués au maniement des chevaux de race, et à ce qu'il appelle la société des femmes perdues, est-ce que cette expression banale ne trahit pas le bourgeois qui persiste, en dépit qu'il en ait, chez cet artiste farouche ? Mais lorsque, - parlant toujours en son nom personnel, - il nous apprend que « le sieur Arnoux se livrait à des espiègleries côtoyant la turpitude » ô Muse du naturalisme ! est-ce Flaubert qui parle, ou si c'est M. Prudhomme ?

Il y a plus et il y a pis. Si vous détachez en effet ces plaisanteries elles-mêmes des personnages auxquels elles ne sont pas toujours très habilement incorporées, je pense que vous les trouverez pour la plupart assez lourdes. Il n'est pas de journaliste ou de vaudevilliste qui n'en rencontre d'aussi bonnes ou de meilleures. l'inoffensif bonhomme, par exemple, « qui se fait habiller par le tailleur de l'Ecole Polytechnique, » ou tout autre du même acabit, c'est la pâture quotidienne des nouvellistes à la main. Et l'on aura beau dire, il est d'un esprit presque aussi « bourgeois » de prendre plaisir à relever de certaines sottises que de les laisser échapper. On en peut sourire, mais les recueillir, comme fait Flaubert, et les souligner d'un ricanement de triomphe, et s'enorgueillir visiblement d'en reconnaître l'énormité, ce n'est pas faire preuve, au total, ni de tant de liberté d'esprit, ni de tant de force de satire (4). Flaubert ne laisse pas de ressembler parfois à son curé Bournisien : il a souvent, comme lui, « le rire opaque. »

Au fond, la bêtise humaine, quand on essaie d'en donner la plus large définition, est un je ne sais quoi qui oscille de l'idiotie à la prétention. Pourquoi le pharmacien Homais est-il bête ? Uniquement parce qu'il est prétentieux, c'est-à-dire uniquement parce qu'à chaque fois qu'il ouvre la bouche, il affirme la conscience entière qu'il a de sa supériorité. Est-on bien sûr que Flaubert n'a jamais donné dans cette prétention ? Je crois au moins qu'il n'était pas fâché de s'entendre dire qu'il était « dur pour l'humanité. » Par malheur, en travaillant depuis lors à se perfectionner dans le mépris de l'homme, en même temps que dans le maniement du matériel de son art, il a oublié que l'ironie était fatalement inféconde. « La désillusion est le propre des faibles. Méfiez-vous des dégoûts, ce sont presque toujours des impuissants. » C'est lui-même qui l'a dit, et très bien dit.

Il y a plus d'une raison de cette impuissance et de cette infécondité de la désillusion. D'abord, c'est qu'il se dissimule souvent, et des idées saines, et des sentiments vrais, et des intentions délicates sous les apparences de la sottise et de la naïveté. Il le savait sans doute, puisqu'il l'a dit encore lui-même : « Comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides. » Oui ! par les métaphores les plus vides, et par les gestes les plus étranges, et par les actes les plus imprévus ! Mieux encore, il avait su voir et il avait su rendre, dans Madame Bovary, - toujours Madame Bovary, - ce qu'il y avait de digne de respect dans l'humble témoignage de ces pauvres mains entrouvertes ; ce qu'il y avait de profondeur d'affection paternelle sous l'écorce rugueuse du Père Rouault ; ce qu'il y avait de silencieusement dévoué dans l'amour timide et discret de ce pauvre petit Justin pour Emma Bovary ; ce qu'il y avait de réelle grandeur enfin dans la placidité un peu hautaine du docteur Larivière, « plein de cette majesté débonnaire que donne la conscience d'un grand talent, de la fortune, et quarante ans d'une existence laborieuse et irréprochable. » En deux mots, dans Madame Bovary, tandis qu'il avait copié la réalité sur le vif et qu'il l'avait transportée dans son roman, toute entière ; ici, dans l' Education sentimentale, ayant commencé par éliminer de la réalité tout ce qu'elle peut contenir de généreux et de franc, il n'est pas étonnant qu'il ne nous en ait rendu que ce qu'elle a de plat, de vulgaire et de laid. « Le sieur Arnoux » n'est pas le seul, dans ce prétendu roman, « qui côtoie la turpitude. » Hommes et femmes, ils sont tous là !

Ajoutez que nul de nous ne fait bien que ce qu'il fait avec amour. La première vertu du poète, comme du romancier, celle sans qui toutes les autres aussitôt diminuent de prix et risquent de tomber à rien, c'est l'universelle sympathie pour les misères et les souffrances de l'humanité. Peut-être n'y a-t-il d'oeuvres vraiment maîtresses que celles où le poète et le romancier mettent quelque chose d'eux-mêmes, et dépensent un peu de leur coeur. Il faut savoir être dupe en ce monde, non seulement pour être heureux, mais encore pour être juste. Détester les hommes, s'enfoncer dans le mépris d'eux ou de leurs actes, chercher avec une obstination maniaque l'envers, - je ne dis pas de beaux, je dis de bons sentiments, - ce n'est peut-être pas la meilleure manière de se préparer à les représenter au vrai, ce n'est pas non plus la meilleure manière de réussir à nous intéresser. Vous vous moquiez du bourgeois ! le bourgeois vous l'a rendu cruellement le jour où il vous inspira l' Education sentimentale.

Il est un art cependant de laisser briller une lueur de sensibilité jusque dans la plus méprisante ironie. C'est quand l'ironie n'est qu'une forme de l'indignation généreuse. Elle ne blesse pas alors, elle venge et elle console, parce que, au travers du mépris déversé sur tout ce que l'on hait d'une juste haine, elle laisse entrevoir ce qu'on aime ou ce qu'on aimerait. « Le tissu de notre vie, dit le poète, est composé d'un fil mêlé, bien et mal unis ensemble ; nos vertus deviendraient orgueilleuses si nos fautes ne les fouettaient pas ; mais nos vices désespéreraient s'ils n'étaient pas consolés par nos vertus. » Et c'est alors que l'ironie, bien loin d'étrécir et de rapetisser les choses, les élargit au contraire et les grandit. C'est de quoi je pense qu'on chercherait vainement un exemple dans l'oeuvre entière de Flaubert. Quand la mot, il y a cinq ou six semaines, est venue brusquement le surprendre, il achevait de publier cette lourde féerie du Château des coeurs, où, dans les plaisanteries du plus mauvais goût s'épanouissait encore cette même haine inexpiable du « bourgeois, » sans qu'on y puisse deviner, - non pas même les raisons que pouvait avoir Flaubert de haïr ainsi l'humanité, car ceci ne regardait que lui, - mais un idéal quelconque dont il eût le culte et l'amour. Il aimait l'art, dira-t-on, et je répète : qu'est-ce qu'aimer l'art sans aimer l'homme ?

Là-bas, à Yonville, dans sa mansarde, Binet, le percepteur, tourne encore, tourne toujours, tourne avec rage. De son outil s'échappe une poussière blonde qui s'envole dans un rayon de soleil. Il y en a qui aiment autour de lui, il y en a qui viennent, il y en a qui disparaissent, il y en a qui pleurent, il y en a qui meurent. Lui, Binet, tourne toujours, et fabrique « des ronds de serviette, dont il encombre sa maison avec toute la jalousie d'un artiste et l'égoïsme d'un bourgeois. » Il y eut de cet artiste et de ce bourgeois dans Flaubert. L'artiste a fait Salammbô, la Tentation de Saint Antoine, Hérodias, - autant d'oeuvres manquées. Le bourgeois a écrit un Coeur simple, l'Education sentimentale, le Candidat, et le Château des coeurs, - autant d'oeuvres manquées encore. Pourtant, comme l'artiste était très habile, et même consommé, dans la pratique de son art, on trouve profit à lire Salammbô. Comme le bourgeois était très consciencieux, et qu'il savait bien son métier, on peut trouver plaisir à lire l'Education sentimentale. Disons-le sans marchander : c'est là déjà quelque chose, et c'est même beaucoup. Il est d'ailleurs un troisième Flaubert, le seul et le vrai Flaubert : c'est l'auteur de Madame Bovary, et qui restera l'auteur de Madame Bovary :

J'en connais de plus misérables.

15 juin 1880.

[in Le Roman Naturaliste. 9e édition.1896.]

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(1) Nous avons appris depuis, par le chapitre de ses Souvenirs littéraires où M. Maxime Du Camp nous a dit les origines de Madame Bovary qu'en effet le mari de la vraie madame Bovary avait été marié une première fois, et qu'ainsi la faute de Flaubert, s'il y a faute, serait d'avoir suivi de trop près l'exacte réalité. [retour]

(2) Je crois que comme plus haut on a vu Restif de la Bretonne confondre les puristes avec les puritains, Flaubert ici brouillait spiritualisme avec spiritisme. [retour]

(3) L'expression, très heureuse, et qui convient mieux qu'aucune autre à caractériser, jusque dans Madame Bovary, le réalisme de Flaubert, est de Saint-René Tallandier. [retour]

(4) Sur ce point, l'oeuvre posthume du romancier, Bouvard et Pécuchet, nous a donné depuis cruellement raison. [retour]

 

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