Philosophie

(extrait de Bouvard et Pécuchet)

Qu'est donc la matière ? Qu'est-ce que l'Esprit ? D'où vient l'influence de l'une sur l'autre, et réciproquement ?

Pour s'en rendre compte, ils firent des recherches dans Voltaire, dans Bossuet, dans Fénelon - et même ils reprirent un abonnement à un cabinet de lecture.

Les maîtres anciens étaient inaccessibles par la longueur des oeuvres ou la difficulté de l'idiome ; mais Jouffroy et Damiron les initièrent à la philosophie moderne ; - et ils avaient des auteurs touchant celle du siècle passé.

Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d'Helvétius ; Pécuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Gérando. Le premier s'attachait à l'expérience, l'idéal était tout pour le second. Il y avait de l'Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-là - et ils discutaient.

- « L'âme est immatérielle » disait l'un.

- « Nullement! » disait l'autre ; « la folie, le chloroforme, une saignée la bouleversent et puisqu'elle ne pense pas toujours, elle n'est point une substance ne faisant que penser. »

- « Cependant » objecta Pécuchet « j'ai, en moi-même, quelque chose de supérieur à mon corps, et qui parfois le contredit. »

- « Un être dans l'être ? l'homo duplex ! allons donc ! Des tendances différentes révèlent des motifs opposés. Voilà tout. »

- « Mais ce quelque chose, cette âme, demeure identique sous les changements du dehors. Donc, elle est simple, indivisible et partant spirituelle ! »

- « Si l'âme était simple" répliqua Bouvard, « le nouveau-né se rappellerait, imaginerait comme l'adulte ! La Pensée, au contraire, suit le développement du cerveau. Quant à être indivisible, le parfum d'une rose, ou l'appétit d'un loup, pas plus qu'une volition ou une affirmation ne se coupent en deux. »

- « Ca n'y fait rien ! » dit Pécuchet ; « l'âme est exempte des qualités de la matière ! »

- « Admets-tu la pesanteur ? » reprit Bouvard. « Or si la matière peut tomber, elle peut de même penser. Ayant eu un commencement, notre âme doit finir, et dépendante des organes, disparaître avec eux. »

- « Moi, je la prétends immortelle ! Dieu ne peut vouloir... »

- « Mais si Dieu n'existe pas ? »

- « Comment ? » Et Pécuchet débita les trois preuves cartésiennes ; « primo, Dieu est compris dans l'idée que nous en avons ; secundo, l'existence lui est possible ; tertio, être fini, comment aurais-je une idée de l'infini ? - et puisque nous avons cette idée, elle nous vient de Dieu, donc Dieu existe ! »

Il passa au témoignage de la conscience, à la tradition des peuples, au besoin d'un créateur. « Quand je vois une horloge... »

- « Oui! oui ! connu ! mais où est le père de l'horloger ? »

- « Il faut une cause, pourtant ! »

Bouvard doutait des causes. - « De ce qu'un phénomène succède à un phénomène on conclut qu'il en dérive. Prouvez-le ! »

- « Mais le spectacle de l'univers dénote une intention, un plan ! »

- « Pourquoi ? Le mal est organisé aussi parfaitement que le Bien. Le ver qui pousse dans la tête du mouton et le fait mourir équivaut comme anatomie au mouton lui-même. Les monstruosités surpassent les fonctions normales. Le corps humain pouvait être mieux bâti. Les trois quarts du globe sont stériles. La Lune, ce lampadaire, ne se montre pas toujours ! Crois-tu l'Océan destiné aux navires, et le bois des arbres au chauffage de nos maisons ? »

Pécuchet répondit :

- « Cependant, l'estomac est fait pour digérer, la jambe pour marcher, l'oeil pour voir, bien qu'on ait des dyspepsies, des fractures et des cataractes. Pas d'arrangement sans but ! Les effets surviennent actuellement, ou plus tard. Tout dépend de lois. Donc, il y a des causes finales. »

Bouvard imagina que Spinoza peut-être, lui fournirait des arguments, et il écrivit à Dumouchel, pour avoir la traduction de Saisset.

Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant à son ami le professeur Varlot, exilé au Deux décembre.

L'Éthique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ils lurent seulement les endroits marqués d'un coup de crayon, et comprirent ceci :

La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sans origine. Cette substance est Dieu.

Il est seul l'Étendue - et l'Étendue n'a pas de bornes. Avec quoi la borner ?

Mais bien qu'elle soit infinie, elle n'est pas l'infini absolu ; car elle ne contient qu'un genre de perfection ; et l'Absolu les contient tous.

Souvent ils s'arrêtaient, pour mieux réfléchir. Pécuchet absorbait des prises de tabac et Bouvard était rouge d'attention.

- « Est-ce que cela t'amuse ? »

- « Oui ! sans doute ! va toujours ! »

Dieu se développe en une infinité d'attributs, qui expriment chacun à sa manière, l'infinité de son être. Nous n'en connaissons que deux : l'Étendue et la Pensée.

De la Pensée et de l'Étendue, découlent des modes innombrables, lesquels en contiennent d'autres.

Celui qui embrasserait, à la fois, toute l'Étendue et toute la Pensée n'y verrait aucune contingence, rien d'accidentel - mais une suite géométrique de termes, liés entre eux par des lois nécessaires.

- « Ah ! ce serait beau ! » dit Pécuchet.

Donc, il n'y a pas de liberté chez l'homme, ni chez Dieu.

- « Tu l'entends ! » s'écria Bouvard.

Si Dieu avait une volonté, un but, s'il agissait pour une cause, c'est qu'il aurait un besoin, c'est qu'il manquerait d'une perfection. Il ne serait pas Dieu.

Ainsi notre monde n'est qu'un point dans l'ensemble des choses - et l'univers impénétrable à notre connaissance, une portion d'une infinité d'univers émettant près du nôtre des modifications infinies. L'Étendue enveloppe notre univers, mais est enveloppée par Dieu, qui contient dans sa pensée tous les univers possibles, et sa pensée elle-même est enveloppée dans sa substance.

Il leur semblait être en ballon, la nuit, par un froid glacial, emportés d'une course sans fin, vers un abîme sans fond, - et sans rien autour d'eux que l'insaisissable, l'immobile, l'Éternel. C'était trop fort. Ils y renoncèrent.

Et désirant quelque chose de moins rude, ils achetèrent le Cours de philosophie, à l'usage des classes, par Monsieur Guesnier.

L'auteur se demande quelle sera la bonne méthode, l'ontologique ou la psychologique ?

La première convenait à l'enfance des sociétés, quand l'homme portait son attention vers le monde extérieur. Mais à présent qu'il la replie sur lui-même « nous croyons la seconde plus scientifique » et Bouvard et Pécuchet se décidèrent pour elle.

Le but de la psychologie est d'étudier les faits qui se passent « au sein du moi " ; on les découvre en observant.

- « Observons ! » Et pendant quinze jours, après le déjeuner habituellement, ils cherchaient dans leur conscience, au hasard - espérant y faire de grandes découvertes, et n'en firent aucune - ce qui les étonna beaucoup.

Un phénomène occupe le moi, à savoir l'idée. De quelle nature est-elle ? On a supposé que les objets se mirent dans le cerveau ; et le cerveau envoie ces images à notre esprit, qui nous en donne la connaissance.

Mais si l'idée est spirituelle, comment représenter la matière ? De là scepticisme quant aux perceptions externes. Si elle est matérielle, les objets spirituels ne seraient pas représentés ? De là scepticisme en fait de notions internes. « D'ailleurs qu'on y prenne garde ! cette hypothèse nous mènerait à l'athéisme ! » car une image étant une chose finie, il lui est impossible de représenter l'infini.

- « Cependant » objecta Bouvard « quand je songe à une forêt, à une personne, à un chien, je vois cette forêt, cette personne,ce chien. Donc les idées les représentent. »

Et ils abordèrent l'origine des idées.

D'après Locke, il y en a deux, la sensation, la réflexion - Condillac réduit tout à la sensation.

Mais alors, la réflexion manquera de base. Elle a besoin d'un sujet, d'un être sentant ; et elle est impuissante à nous fournir les grandes vérités fondamentales : Dieu, le mérite et le démérite, le juste, le beau, etc., notions qu'on nomme innées, c'est-à-dire antérieures à l'Expérience et universelles.

- « Si elles étaient universelles, nous les aurions dès notre naissance. »

- « On veut dire, par ce mot, des dispositions à les avoir, et Descartes... »

- « Ton Descartes patauge ! car il soutient que le foetus les possède et il avoue dans un autre endroit que c'est d'une façon implicite. »

Pécuchet fut étonné.

- « Où cela se trouve-t-il ? »

- « Dans Gérando ! » Et Bouvard lui donna une claque sur le ventre.

- « Finis donc ! » dit Pécuchet. Puis venant à Condillac : « Nos pensées ne sont pas des métamorphoses de la sensation! Elle les occasionne, les met en jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un moteur. Car la matière de soi-même ne peut produire le mouvement ; - et j'ai trouvé cela dans ton Voltaire ! » ajouta Pécuchet, en lui faisant une salutation profonde.

Ils rabâchaient ainsi les mêmes arguments, - chacun méprisant l'opinion de l'autre, sans le convaincre de la sienne.

Mais la Philosophie les grandissait dans leur estime. Ils se rappelaient avec pitié leurs préoccupations d'agriculture, de Littérature, de Politique.

A présent le muséum les dégoûtait. Ils n'auraient pas mieux demandé que d'en vendre les bibelots ; - et ils passèrent au chapitre deuxième : des facultés de l'âme.

On en compte trois, pas davantage ! Celle de sentir, celle de connaître, celle de vouloir.

Dans la faculté de sentir distinguons la sensibilité physique de la sensibilité morale.

Les sensations physiques se classent naturellement en cinq espèces, étant amenées par les organes des sens.

Les faits de la sensibilité morale, au contraire, ne doivent rien au corps. - « Qu'y a-t-il de commun entre le plaisir d'Archimède trouvant les lois de la pesanteur et la volupté immonde d'Apicius dévorant une hure de sanglier ! »

Cette sensibilité morale a quatre genres ; - et son deuxième genre « désirs moraux » se divise en cinq espèces, et les phénomènes du quatrième genre « affections » se subdivisent en deux autres espèces, parmi lesquelles l'amour de soi « penchant légitime, sans doute, mais qui devenu exagéré prend le nom d'égoïsme ».

Dans la faculté de connaître, se trouve l'aperception rationnelle, où l'on trouve deux mouvements principaux et quatre degrés.

L'Abstraction peut offrir des écueils aux intelligences bizarres.

La mémoire fait correspondre avec le passé comme la prévoyance avec l'avenir.

L'imagination est plutôt une faculté particulière, sui generis.

Tant d'embarras pour démontrer des platitudes, le ton pédantesque de l'auteur, la monotonie des tournures « Nous sommes prêts à le reconnaître - Loin de nous la pensée - Interrogeons notre conscience » l'éloge sempiternel de Dugalt-Stewart, enfin tout ce verbiage, les écoeura tellement, que sautant par dessus la faculté de vouloir, ils entrèrent dans la Logique.

Elle leur apprit ce qu'est l'Analyse, la Synthèse, l'Induction, la Déduction et les causes principales de nos erreurs.

Presque toutes viennent du mauvais emploi des mots.

- « Le soleil se couche, le temps se rembrunit, l'hiver approche » locutions vicieuses et qui feraient croire à des entités personnelles quand il ne s'agit que d'événements bien simples ! - « Je me souviens de tel objet, de tel axiome, de telle vérité » illusion ! ce sont les idées, et pas du tout les choses, qui restent dans le moi, et la rigueur du langage exige « Je me souviens de tel acte de mon esprit par lequel j'ai perçu cet objet, par lequel j'ai déduit cet axiome, par lequel j'ai admis cette vérité. »

Comme le terme qui désigne un accident ne l'embrasse pas dans tous ses modes, ils tâchèrent de n'employer que des mots abstraits - si bien qu'au lieu de dire : « Faisons un tour, - il est temps de dîner, - j'ai la colique » ils émettaient ces phrases :« Une promenade serait salutaire, - voici l'heure d'absorber des aliments, - j'éprouve un besoin d'exonération. »

Une fois maîtres de l'instrument logique, ils passèrent en revue les différents critériums, d'abord celui du sens commun.

Si l'individu ne peut rien savoir, pourquoi tous les individus en sauraient-ils davantage ? Une erreur, fût- elle vieille de cent mille ans, par cela même qu'elle est vieille ne constitue pas la vérité. La Foule invariablement suit la routine ; c'est, au contraire, le petit nombre qui mène le Progrès.

Vaut-il mieux se fier au témoignage des sens ? Ils trompent parfois, et ne renseignent jamais que sur l'apparence. Le fond leur échappe.

La Raison offre plus de garanties, étant immuable et impersonnelle - mais pour se manifester, il lui faut s'incarner. Alors, la Raison devient ma raison. Une règle importe peu, si elle est fausse. Rien ne prouve que celle-là soit juste.

On recommande de la contrôler avec les sens ; mais ils peuvent épaissir leurs ténèbres. D'une sensation confuse, une loi défectueuse sera induite, et qui plus tard empêchera la vue nette des choses.

Reste la morale. C'est faire descendre Dieu au niveau de l'utile, comme si nos besoins étaient la mesure de l'Absolu !

Quant à l'Évidence, niée par l'un, affirmée par l'autre, elle est à elle-même son critérium. M. Cousin l'a démontré.

- « Je ne vois plus que la Révélation » dit Bouvard. « Mais pour y croire il faut admettre deux connaissances préalables, celle du corps qui a senti, celle de l'intelligence qui a perçu, admettre le Sens et la Raison, témoignages humains, et par conséquent suspects. »

Pécuchet réfléchit, se croisa les bras. - « Mais nous allons tomber dans l'abîme effrayant du scepticisme. »

Il n'effrayait, selon Bouvard, que les pauvres cervelles.

- « Merci du compliment ! » répliqua Pécuchet. « Cependant il y a des faits indiscutables. On peut atteindre la vérité dans une certaine limite. »

- « Laquelle ? Deux et deux font-ils quatre toujours ? Le contenu est-il, en quelque sorte, moindre que le contenant ? Que veut dire un à-peu-près du vrai, une fraction de Dieu, la partie d'une chose indivisible ? »

- « Ah ! tu n'es qu'un sophiste ! » Et Pécuchet, vexé, bouda pendant trois jours.

Ils les employèrent à parcourir les tables de plusieurs volumes. Bouvard souriait de temps à autre - et renouant la conversation :

- « C'est qu'il est difficile de ne pas douter ! Ainsi, pour Dieu, les preuves de Descartes, de Kant et de Leibniz ne sont pas les mêmes, et mutuellement se ruinent. La création du monde par les atomes, ou par un esprit, demeure inconcevable.

Je me sens à la fois matière et pensée tout en ignorant ce qu'est l'une et l'autre. L'impénétrabilité, la solidité, la pesanteur me paraissent des mystères aussi bien que mon âme - à plus forte raison l'union de l'âme et du corps.

Pour en rendre compte, Leibniz a imaginé son harmonie, Malebranche la prémotion, Cudworth un médiateur, et Bonnet y voit un miracle perpétuel « qui est une bêtise, un miracle perpétuel ne serait plus un miracle » .

- « Effectivement ! » dit Pécuchet.

Et tous deux s'avouèrent qu'ils étaient las des philosophes. Tant de systèmes vous embrouille. La métaphysique ne sert à rien. On peut vivre sans elle.

Extraits de Bouvard et Pécuchet :

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