Leçons de Littérature (2)

« Qui sait à quels sucs d'excréments nous devons
le parfum des roses et la saveur des melons ?
A-t-on compté tout ce qu'il faut de bassesses contemplées
pour constituer une grandeur d'âme ?
tout ce qu'il faut avoir avalé de miasmes écoeurants, subi de chagrins, enduré de supplices pour écrire une bonne page ?
Nous sommes cela, nous autres,
des vidangeurs et des jardiniers.
Nous tirons des putréfactions de l'humanité
des délectations pour elle-même.
Nous faisons pousser des bannettes de fleurs
sur ses misères étalées.
Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l'Esprit vers l'Eternel, l'immuable, l'absolu, l'idéal. »

rédiger

se battre avec la langue

écrire les dialogues

chercher la perfection

avoir la religion de l'Art

corriger

les "joies" de l'écriture

prouver ?

conclure ?

quand le livre est fini

laisser corriger son livre ?

accepter la censure ?

le livre idéal

pour qui écrire ?

comment juger qu'un livre est bon ?

publier ?

succès, ou perfection ?

vivre de sa plume ?

fuir les gens de lettres

l'écrivain et l'art

l'écrivain et la nature

le but de l'art

l'art demain

en résumé...

première partie des leçons de littérature

Rédiger

« Eprouves-tu ainsi que moi avant de commencer une oeuvre une espèce de terreur religieuse et comme un appréhension d'entamer le rêve ? »

A Louise Colet. 4 octobre 1846.

 « Condense ta pensée, les beaux fragments ne font rien. L'unité, l'unité, tout est là. L'ensemble, voilà ce qui manque à tous ceux d'aujourd'hui, aux grands comme aux petits. Mille beaux endroits, pas une oeuvre. Serre ton style, fais-en un tissu souple comme la soie et fort comme une cotte de mailles. »

A Louise Colet. 14 octobre 1846.

« Ce qui est atroce de difficulté c'est l'enchaînement des idées et qu'elles dérivent bien naturellement les unes des autres. (...)
Ce qui fait, moi, que je suis si long, c'est que je ne peux penser le style que la plume à la main et je patauge dans un gâchis continuel que je déblaye à mesure qu'il augmente. »

A Louise Colet. 26 juin 1852.

« Tout le talent d'écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots. C'est la précision qui fait la force. Il en est en style comme en musique : ce qu'il y a de plus beau et de plus rare c'est la pureté du son.

A Louise Colet. 22 juillet 1852.

« La prose doit se tenir droite d'un bout à l'autre, comme un mur portant son ornementation jusque dans ses fondements et que, dans la perspective, ça fasse une grande ligne unie. Oh ! si j'écrivais comme je sais qu'il faut écrire, que j'écrirais bien. »

A Louise Colet. 2 juillet 1853.

« Ce qui fait la force d'une oeuvre, c'est la vesée, comme on dit vulgairement, c'est-à-dire une longue énergie qui court d'un bout à l'autre et ne faiblit pas. »

A Louise Colet. 13 avril 1853.

« Il ne faut jamais craindre d'être exagéré. (...) Mais pour que l'exagération ne paraisse pas, il faut qu'elle soit partout continue, proportionnée, harmonique à elle-même. Si vos bonshommes ont cent pieds, il faut que vos montagnes en aient vingt mille. Et qu'est-ce donc que l'idéal, si ce n'est ce grossissement-là ? »

A Louise Colet. 14 juin 1853.

« Le relief vient d'une vue profonde, d'une pénétration, de l'objectif ; car il faut que la réalité extérieure entre en nous, à nous en faire presque crier, pour bien la reproduire. »

A Louise Colet. 7 juillet 1853.

« Lorsqu'on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l'effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l'ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l'attention se bifurque. Il faut à la fois ne pas perdre l'horizon de vue et regarder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu'on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c'est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l'autre main, voilà la malice. »

A Louise Colet. 26 août 1853.

« Il faut se refermer, et continuer tête baissée dans son oeuvre, comme une taupe. »

A Louise Colet. 22 septembre 1853.

« Il faut avant tout, dans une narration, être dramatique, toujours peindre ou émouvoir, et jamais déclamer. »

A Louise Colet. 15 janvier 1854.

« Il faut que les phrases s'agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance. »

A Louise Colet. 7 avril 1854.

« Il faut avoir, avant tout, du sang dans les phrases, et non de la lymphe, et quand je dis du sang, c'est du coeur. Il faut que cela batte, que cela palpite, que cela émeuve. Il faut faire s'aimer les arbres et tressaillir les granits. On peut mettre un immense amour dans l'histoire d'un brin d'herbe. »

A Louise Colet. 22 avril 1854.

« Non ! sacré nom de Dieu, non ! il ne faut jamais écrire des phrases toutes faites. On m'écorchera vif plutôt que de me faire admettre une pareille théorie. Elle est très commode, j'en conviens, mais voilà tout. Il faut que les endroits faibles d'un livre soient mieux écrits que les autres. »

A Ernest Feydau. 1er mai 1858.

« Écrivons, nom d'un pétard ! Ficelons nos phrases, serrons les comme des andouilles et des carottes de tabac. Masturbons le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures. Il faut que tout en pète, monsieur. »

A Ernest Feydau. 3 décembre 1858.

« Je ne dis pas de retrancher les idées, mais d'adoucir comme ton celles qui sont secondaires. pour cela, il faut les reculer, c'est-à-dire les rendre plus courtes et les écrire au style indirect. »

A Ernest Feydau. 28 décembre 1858.

Se battre avec la Langue

« Quelle est la poétique qui soit debout maintenant ? La plastique même devient de plus en plus presque impossible, avec nos langues circonscrites et précises et nos idées vagues, mêlées, insaisissables. - Tout ce que nous pouvons faire, c'est donc, à force d'habileté, de serrer plus raide les cordes de la guitare tant de fois raclées, et d'être surtout des virtuoses, puisque la naïveté à notre époque est une chimère. »

A Louise Colet. 4 septembre 1852.

« Le mot surcharge la pensée, l'exagère, l'empêche même. »

A Louise Colet. 19 septembre 1852.

« Mais il y a autre chose dans l'Art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n'est pas si large que l'idée entière, je le sais bien. Mais à qui la faute ? A la langue. Nous avons trop de choses et pas assez de formes. De là vient la torture des consciencieux. »

A Louise Colet. 6 avril 1853.

« Plus une idée est belle, plus la phrase est sonore ; soyez-en sûre. La précision de la pensée fait (et est elle-même) celle du mot. »

A Mlle Leroyer de Chantepie. 12 décembre 1857.

Ecrire les dialogues

« Un dialogue, dans un livre, ne représente pas plus la vérité vraie (absolue) que tout le reste ; il faut choisir et y mettre des plans successifs, des gradations et des demi-teintes, comme dans une description. »

A Ernest Feydau. 28 décembre 1858.

Chercher la perfection

« La passion de la perfection vous fait détester même ce qui en approche. »

A Louise Colet. 17 septembre 1846.

Avoir la religion de l'Art

« Tu n'admires pas assez, tu ne respectes pas assez. Tu as bien l'amour de l'art, mais tu n'en as pas la religion. »

A Louise Colet.11 janvier 1847.

« L'humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons, car elle nous blesse. Aimons-nous donc en l'Art, comme les mystiques s'aiment en Dieu, et que tout pâlisse devant cet amour! Que toutes les autres chandelles de la vie (qui toutes puent) disparaissent devant ce grand soleil ! Aux époques où tout lien commun est brisé, et où la Société n'est qu'un vaste banditisme (mot gouvernemental) plus ou moins bien organisé, quand les intérêts de la chair et de l'esprit, comme des loups, se retirent les uns des autres et hurlent à l'écart, il faut donc comme tout le monde se faire un égoïsme (plus beau seulement) et vivre dans sa tanière. »

A Louise Colet. 14 août 1853.

« La Passion s'arrange mal de cette longue et vaste patience que demande le Métier. L'art est assez vaste pour occuper tout un homme. En distraire quelque chose est presque un crime. C'est un vol fait à l'idée, un manque au Devoir. »

A Louise Colet. 21 août 1853.

Corriger

« Ne négligez rien, travaillez, refaites et ne laissez l'oeuvre que lorsque vous aurez la conviction de l'avoir amenée à tout le point de perfection qu'il vous était possible de lui donner. »

A Louise Colet. novembre 1847.

« Il ne faut arrêter la manie du mieux et du regrattage, que lorsqu'on s'aperçoit que l'idée générale y perd ; j'aime mieux le mauvais goût que la sécheresse. »

A Louise Colet. 3 janvier 1853.

Les "joies" de l'écriture

« Il est beau d'être un grand écrivain, de tenir les hommes dans la poêle à frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons. »

A Louise Colet. 3 novembre 1851.

« L'égalité, c'est l'esclavage. Voilà pourquoi j'aime l'art. C'est que là, au moins, tout est liberté dans ce monde de fictions. - On y assouvit tout, on y fait tout, on est à la fois son roi et son peuple, actif et passif, victime et prêtre. Pas de limites ; l'humanité est pour vous un pantin à grelots que l'on fait sonner au bout de sa phrase comme un bateleur au bout de son pied (Je me suis souvent ainsi bien vengé de l'existence. Je me suis repassé un tas de douceurs avec ma plume. Je me suis donné des femmes, de l'argent, des voyages). Comme l'âme courbée se déploie dans cet azur, qui ne s'arrête qu'aux frontières du Vrai. Où la Forme, en effet, manque, l'Idée n'est plus. Chercher l'un, c'est chercher l'autre. Ils sont aussi inséparables que la substance l'est de la couleur, et c'est pour cela que l'art est la Vérité même. »

A Louise Colet. 15 mai 1852.

« Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vous n'atteindrez ni à l'un ni à l'autre. Car le second n'arrive que par le Sacrifice. L'Art, comme le dieu des Juifs, se repaît d'holocaustes. Allons ! déchire-toi, flagelle-toi, roule-toi dans la cendre, avilis la matière, crache sur ton corps, arrache ton coeur ; tu seras seul, tes pieds saigneront. - Un dégoût infernal accompagnera tout ton voyage. - Rien de ce qui fait la joie des autres ne causera la tienne. - Ce qui est piqûre pour eux sera déchirure pour toi, et tu rouleras perdu dans l'ouragan, avec cette petite lueur à l'horizon.
Mais elle grandira, elle grandira comme un soleil, les rayons d'or couvriront ta figure. Ils passeront en toi. Tu seras éclairé du dedans. - Tu te sentiras léger et tout esprit. Et après chaque saignée la chair pèsera moins. »

A Louise Colet. 21 août 1853.

« Les écumes du coeur ne se répandent pas sur le papier. On n'y verse que de l'encre, et à peine sortie de notre bouche la tristesse criée nous rentre à l'âme par les oreilles et plus ronflante, plus profonde. - On n'y gagne rien (...) - On n'est bien que dans l'Absolu. Tenons-nous y. Grimpons-y. »

A Louise Colet. 25 novembre 1853.

« C'est donc quelque chose de bien atrocement délicieux que d'écrire, pour qu'on reste à s'acharner ainsi en des tortures pareilles, et qu'on n'en veuille pas d'autres. Il y a là-dessous un mystère qui m'échappe ? La Vocation est peut-être comme l'amour du pays natal (que j'ai peu, du reste), un certain lien fatal des hommes aux choses. »

A Louise Colet. 29 janvier 1854.

« Le seul moyen de supporter l'existence, c'est de s'étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l'Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C'est de penser à soi qui rend malheureux. »

A Mlle Leroyer de Chantepie. 4 septembre 1858.

« Étourdissons-nous avec le bruit de la plume et buvons de l'encre. Cela grise mieux que le vin. »

A Ernest Feydau. 15 juillet 1861.

Prouver ?

« Il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante. - Du moment que vous prouvez, vous mentez. »

A Louise Colet. 27 mars 1852.

« L'Art ne doit servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut l'amener à une conclusion qui n'appartient qu'à Dieu seul. »

A Mlle Leroyer de Chantepie. 23 octobre 1863

Conclure ?

« L'ineptie consiste à vouloir conclure. (...) Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. »

A Louise Colet. 4 décembre 1850.

« La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l'humanité. Chaque religion, et chaque philosophie, a prétendu avoir Dieu à elle, toiser l'infini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! je vois, au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes oeuvres n'ont jamais conclu. »

A Mlle Leroyer de Chantepie. 23 octobre 1863

Quand le livre est fini

« Un livre est une chose essentiellement organique, cela fait partie de nous-mêmes. Nous nous sommes arrachés du ventre un peu de tripes, que nous servons aux bourgeois. Les gouttes de notre coeur peuvent se voir dans les caractères de notre écriture. Mais une fois imprimé, bonsoir. Cela appartient à tout le monde ! La foule nous passe sur le corps ! C'est de la prostitution au plus haut degré et de la plus vile ! Mais il est reçu que c'est très beau, et que prêter son cul pour dix francs est une infamie. Ainsi soit-il ! »

A Ernest Feydau. 11 janvier 1859.

« L'image intéressée [?] est pour moi aussi vraie que la réalité objective des choses, - et ce que la réalité m'a fourni, au bout de très peu de temps ne se distingue plus pour moi des embellissements ou modifications que je lui ai donnés. »

A Hippolyte Taine. 20 novembre 1866.

Ne laisser personne corriger son oeuvre

« Un livre est un organisme. Or, toute amputation, tout changement pratiqué par un tiers le dénature. Il pourra être moins mauvais, n'importe, cela ne sera plus lui. »

A Charles-Edmond Chojecki. 26 août 1873.

Accepter la censure ?

« La censure, quelle qu'elle soit, me paraît une monstruosité, une pire chose que l'homicide. L'attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. »

A Louise Colet. 9 décembre 1852.

Le livre idéal

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l'expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c'est beau. »

A Louise Colet. 16 janvier 1852.

« Je voudrais faire des livres où il n'y eût qu'à écrire des phrases (si l'on peut dire cela), comme pour vivre il n'y a qu'à respirer de l'air. Ce qui m'embête, ce sont les malices de plan, les combinaisons d'effets, tous les calculs du dessous et qui sont de l'Art pourtant, car l'effet du style en dépend, et exclusivement. »

A Louise Colet. 25 juin 1853.

« Une oeuvre n'a d'importance qu'en vertu de son éternité, c'est-à-dire que plus elle représentera l'humanité de tous les temps, plus elle sera belle. - Le moyen d'être idéal c'est de faire vrai, et on ne peut faire vrai qu'en choisissant et en exagérant. - Toute le différence [?] consiste à exagérer harmonieusement. »

A Hippolyte Taine. 14 juin 1867.

Pour qui écrire ?

« J'écris pour moi, pour moi seul comme je fume et comme je dors. - C'est une fonction presque animale tant elle est personnelle et intime. Je n'ai rien en vue quand je fais quelque chose que le réalisation de l'Idée, et il me semble que mon oeuvre perdrait tout son sens à être publiée. Il y a des animaux qui vivent dans la terre et des plantes qu'on ne peut pas cueillir et qu'on ignore. Il y a peut-être aussi des esprits créés pour les coins inabordables. A quoi servent-ils ? à rien. Ne serais-je pas de cette famille ? »

A Louise Colet.16 août 1847.

« Il faut donc faire de l'art pour soi, pour soi seul, comme on joue du violon.

A Louise Colet. 29 mai 1852.

« N'importe ! il faut écrire pour soi, avant tout. C'est la seule chance de faire beau. »

A Mlle Leroyer de Chantepie. 11 juillet 1858.

Comment juger qu'un livre est bon ?

« On peut juger de la bonté d'un livre à la vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur de temps qu'on est ensuite à en revenir. »

A Louise Colet. 15 juillet 1853.

« La vie ! la vie ! bander, tout est là ! C'est pour cela que j'aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d'une oeuvre gît dans ce mystère, et c'est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l'esprit, définition de l'éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité. »

A Louise Colet. 15 juillet 1853.

Publier ?

« On publie pour les amis inconnus. L'imprimerie n'a que cela de beau. »

A Louise Colet. 18 décembre 1853.

« Pourquoi publier (par l'abominable temps qui court) ? Est-ce pour gagner de l'argent ? quelle dérision ! Comme si l'argent était la récompense du travail ! et pouvait l'être ! (...) J'écris (je parle d'un auteur qui se respecte) non pour le lecteur d'aujourd'hui mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter tant que la langue vivra. Ma marchandise ne peut donc être consommée maintenant, car elle n'est pas faite exclusivement pour mes contemporains. Mon service reste donc indéfini, et par conséquent im-payable. »

A George Sand. 4 décembre 1872.

Chercher le succès, ou chercher la perfection ?

« Quand on a quelque valeur, chercher le succès c'est se gâter à plaisir, et chercher la gloire c'est peut-être se perdre. »

A Louise Colet.23 octobre 1846.

« Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. Or j'y marche, vers ce but, et depuis longtemps il me semble, sans broncher d'une semelle, ni m'arrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames ou dormir sur l'herbette. - Fantôme pour fantôme, après tout, j'aime mieux celui qui a la stature plus haute.
Si votre oeuvre d'art est bonne, si elle est
vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, dans six ans - ou après vous. Qu'importe !
C'est là qu'est le souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve qu'il sent souvent l'odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s'exhale pour moi de ce Parnasse où tu me convies plus de miasmes que de vertiges. Les lauriers qu'on s'y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en. »

A Maxime Du Camp. 26 juin 1852.

« Il me semble qu'il y a une moralité de l'esprit consistant à vouloir constamment la perfection. - Il ne faut pas le dire, voilà tout, parce que les faibles crient à l'orgueil. - Mais quand on n'a pas la conviction qu'on peut atteindre au premier rang, on rate le second. »

A Louise Colet. 22 décembre 1852.

« L'envie de succès, le besoin de réussir quand même, à cause du profit, a tellement démoralisé la littérature qu'on devient stupide de timidité. L'idée d'une chute ou d'un blâme les fait tous foirer de peur dans leurs culottes. - "Cela vous est bien commode à dire, vous, parce que vous avez des rentes."- réponse commode et qui relègue la moralité parmi les choses de luxe. Le temps n'est plus où les écrivains se faisaient traîner à la Bastille. On peut la rétablir maintenant, on ne trouvera personne à y mettre. »(16/6/59)

A Ernest Feydeau. 16 juin 1859.

Vivre de sa plume ?

« Il n'y a rien de plus vil sur la terre qu'un mauvais artiste, qu'un gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans jamais y débarquer et y planter son drapeau. Faire de l'art pour gagner de l'argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c'est là la plus ignoble des prostitutions, par la même raison que l'artiste me semble le maître-homme des hommes. »

A sa mère. 8 avril 1851.

« Plus on met de conscience dans son travail, moins on en tire profit. Je maintiens cet axiome la tête sous la guillotine. Nous sommes des ouvriers de luxe ; or, personne n'est assez riche pour nous payer. Quand on veut gagner de l'argent avec sa plume, il faut faire du journalisme, du feuilleton ou du théâtre. (...) Et, au fond, je trouve cela bien (ou je fais semblant de le trouver bien), car je ne vois pas le rapport qu'il y a entre une pièce de cinq francs et une idée. »

A René de Maricourt. 4 janvier 1867. 

Fuir les Gens de Lettres

« Les gens de lettres sont des putains qui finissent par ne plus jouir. Ils traitent l'art, comme celles-ci les hommes, lui sourient tant qu'ils peuvent, mais ne l'aiment plus. Et tout s'avachit ensemble. Ame et style, poitrine et coeur. »

A Louise Colet. 13 juin 1852.

L'écrivain et l'Art

« Dans l'Art aussi, c'est le fanatisme de l'art qui est le sentiment artistique. »

A Louise Colet. 31 mars 1853.

« Ne nous plaignons pas. - Nous sommes des privilégiés. Nous avons dans la cervelle des éclairages au gaz ! Et il y a tant de gens qui grelottent dans une mansarde sans chandelles.»

A Louise Colet. 29 novembre 1853.

« Je crois qu'il y a quelque chose au-dessus de tout cela, à savoir ; l'acceptation ironique de l'existence, et sa refonte plastique et complète par l'art. Quant à nous, vivre ne nous regarde pas. Ce qu'il faut chercher, c'est ne point souffrir. »

A Louise Colet. 23 janvier 1854.

« L'Art est un luxe. »

A Ernest Feydau. 26 octobre 1859.

L'écrivain et la nature

« Écrivains que nous sommes et toujours courbés sur l'Art, nous n'avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au coeur par les longs regards stupides que l'on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair la plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s'il est bien roulé sur elle. »

A Louise Colet. 26 août 1853.

Le but de l'Art

« Le but de l'art (...) est l'exaltation vague. »

A Edma Roger des Genettes. novembre 1864.

L'Art demain...

« Plus il ira, plus l'art sera scientifique, de même que la science deviendra artistique. Tous deux se rejoindront au sommet après s'être séparés à la base. Aucune pensée humaine ne peut prévoir, maintenant, à quels éblouissants soleils psychiques écloreront les oeuvres de l'avenir. »

A Louise Colet. 24 avril 1852.

« Est-ce qu'il n'est pas temps de faire entrer la Justice dans l'Art ? L'impartialité de la Peinture atteindrait alors à la Majesté de la Loi, - et à la précision de la Science ? »

A George Sand. 10 août 1868.

En résumé...

« Je ne fais pas "de la désolation" à plaisir ! croyez le bien ! mais je ne peux pas changer mes yeux ! Quant à mes "manques de conviction", hélas ! mes convictions m'étouffent. J'éclate de colère et d'indignations rentrées. Mais dans l'idéal que j'ai de l'Art, je crois qu'on ne doit rien montrer, des siennes, et que l'artiste ne doit pas plus apparaître dans son oeuvre que Dieu dans le nature. L'homme n'est rien, l'oeuvre tout ! Cette discipline qui peut partir d'un point de vue faux, n'est pas facile à observer, et pour moi, du moins, c'est une sorte de sacrifice permanent que je fais au Bon Goût. Il me serait bien agréable de dire ce que je pense, et de soulager le sieur Gustave Flaubert, par des phrases. Mais quelle est l'importance dudit sieur ?
Je pense comme vous, mon maître, que l'Art n'est pas seulement de la critique et de la satire. Aussi n'ai-je jamais essayé de faire, intentionnellement, ni de l'un ni de l'autre. Je me suis toujours efforcé d'aller dans l'âme des choses, et de m'arrêter aux généralités les plus grandes, et je me suis détourné, exprès, de l'Accidentel et du dramatique. Pas de monstres, et pas de Héros !
(...) A propos de mes amis, vous ajoutez « mon école ». Mais je m'abîme le tempérament à tâcher de n'avoir pas d'école ! A priori, je les repousse, toutes. Ceux que je vois souvent, et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise, et s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche par-dessus tout, la Beauté, dont mes compagnons sont médiocrement en quête. Je les vois insensibles, quand je suis ravagé d'admiration ou d'horreur. Des phrases me font pâmer qui leur paraissent fort ordinaires. Goncourt, par exemple, est très heureux quand il a saisi dans la rue un mot qu'il peut coller dans un livre. - Et moi très satisfait quand j'ai écrit une page sans assonances ni répétitions. - Je donnerai toutes les légendes de Gavarni pour certaines expressions et coupes des maîtres comme « l'ombre était nuptiale, auguste et solennelle » du père Hugo, ou ceci du Président de Montesquieu : « Les vices d'Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus. Il était terrible dans sa colère. Elle le rendait cruel. »
Enfin, je tâche de bien penser pour bien écrire. Mais c'est bien écrire qui est mon but, je ne le cache pas. (...)
Donc je cherche, sans la trouver, cette Idée dont doit dépendre tout le reste.»

A George Sand. fin décembre 1875.

première partie des leçons de littérature

 

Les Bottes comparées aux littératures

 

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