La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(9)

La Charité et l'Espérance lui prennent les mains, la Foi lui pose la sienne sur le front.

Ah ! Je revis maintenant, je revois la lumière. Comment tout cela est-il arrivé ? Que faisais-je ? Je m'étais mis en prières, puis des pensées me sont venues, j'ai entendu des voix, et des choses hideuses me remuaient le coeur ; j'ai conversé avec moi.

 

La Foi.

Converse avec Dieu seul et tu n'entendras plus les voix de la terre.

 

Antoine.

Je ne sais d'où elles partaient.

 

La Charité.

Emplis ton coeur de mon amour, car le coeur sans lui est comme un navire sans lest, que la moindre brise retourne et fait sombrer.

 

Antoine.

Je me débattais pourtant, je luttais de toutes mes forces.

 

La Foi.

Que sont tes forces ? Qui donc est fort si ce n'est Dieu ?

 

L'Espérance.

Celui qui met sa confiance en soi-même est comme cet autre qui pense : je ferai cela demain. Que sait-il s'il verra demain ? Qui te dit que la vertu ne mourra pas ce soir ?

 

Antoine.

J'implorais Dieu dans ma détresse, je tâchais de me rapprocher de lui.

 

La Foi.

Ce n'est pas dans la détresse qu'il faut implorer Dieu.

 

La Charité.

Il faut l'aimer et trouver dans tout ce qu'il nous envoie sujet de le bénir.

 

La Foi.

Tous les maux sont légers si tu songes qu'il les commande et qu'il a ordonné que tu les éprouves.

 

L'Espérance.

Mais l'affliction est suivie de la joie, la douleur aura sa récompense.

 

Antoine.

L'affliction me débordait et j'étais écrasé par la douleur.

 

La Charité.

Tu souffrais pour toi seul ; le Christ, lui, a souffert pour les autres. Que n'immolais-tu ta souffrance dans la pensée des siennes ? Ton supplice t'eût paru doux à la tendre recordation du calvaire.

 

Antoine.

Ah ! Que ne l'avais-je !

 

La Foi.

Le Très-Haut possède dans sa main les nuages et les pensées, il les lâche comme il lui plaît ou les retient à lui.

 

Antoine.

L'aridité de mon âme me désole.

 

L'Espérance.

Patience ! La pluie tombera, la grâce viendra.

 

Antoine.

Comment m'y prendre quand je sens que je n'aime pas ?

 

La Foi.

Croire toujours.

 

L'Espérance.

Prier encore.

 

La Charité.

Souffrir beaucoup.

 

Antoine.

Ma tête malgré moi travaille, je rêve la grandeur divine, comme au bord de l'océan on cherche avec inquiétude où finit l'horizon.

 

La Foi.

Tu perdrais tes yeux à vouloir compter les flots ; agenouille-toi sur le sable et emplis ta poitrine du grand air pur.

 

La Charité.

N'essaie point d'entasser les pensées, comme ceux qui pour atteindre à Dieu accumulaient les pierres : ils n'étaient pas arrivés à la hauteur des collines qu'ils ne s'entendirent plus et ne purent continuer leur ouvrage.

 

L'Espérance.

Un jour tu sauras tout, tu te délecteras de clartés, et ta joie grandira sans cesse, selon les accroissements de ton amour, comme la vibration des harpes séraphiques qui, s'élargissant de sphères en sphères, développe dans l'infini la louange du Seigneur.

 

Antoine.

Oh ! Des transports m'enlèvent ! Des douceurs me navrent !

 

La Charité.

Verse-la, cette tendresse qui t'emplit, et plus tu l'épancheras, plus elle surgira de toi inextinguible et tiède ; répands ton coeur dans la méditation des souffrances de Jésus, dans la contemplation des merveilles créées, dans la dilection de tes frères ; prie pour les morts, jeûne pour les pécheurs, mortifie-toi pour les gentils ; aime dans le chagrin et ton chagrin s'adoucira ; aime dans la joie et ta joie se purifiera ; aime encore, aime toujours, pense à Dieu, rien qu'à lui ; anéantis ton être sous le poids de sa miséricorde, afin qu'en deçà de la mort même tu te dissipes tout entier dans l'immense amour.

 

Antoine.

Je sens un grand souffle, et tout tressaille en moi.

 

La Foi.

Crois, et des attaches de la volonté resserre-toi plus encore à la conviction qui te lie ; crois ce que tu ne vois pas, crois ce que tu ne sais pas, et ne demande point à voir ce que tu espères, ni à connaître ce que tu adores. Les profanes n'entendent que la voix des sens et le témoignage de l'entendement, mais les fils du Christ méprisent leurs sens et s'en rapportent à la parole du Verbe, car le Verbe est immortel. Les sens mourront un jour et l'entendement s'évaporera comme l'odeur d'un vin répandu ; ces yeux qui cherchaient à deviner dans les étoiles se rempliront de terre, et l'araignée tendra ses fils dans cette boîte creuse où tournait l'idée. Comment la certitude serait-elle acquise par ce qui est mortel et transitoire ? A travers le brouillard, peux-tu voir le soleil ?
Ne doute pas plus de Dieu que tu ne doutes du monde ; ne doute pas plus de son amour que tu ne doutes de sa puissance ; ne doute pas plus de l'éternité que tu ne doutes de la vie ; crois à la résurrection comme à la mort. Dieu existe, la mort vient, l'éternité va commencer.
Qu'importent les révoltes de la raison ou les négations de la science ! La science est l'ignorance de Dieu et la raison le tourbillonnement du vide. Rien n'est vrai que l'éternité de l'éternel, et la grâce seule a l'intelligence de lui. Espère-la pour l'acquérir, garde-la pour qu'elle s'augmente, n'en désespère pas afin qu'elle revienne. Si tu l'obtiens, tu posséderas alors cette compréhension incompréhensible, et, toujours brûlant plus fort pour monter plus haut, ton âme aspirée sortira d'elle-même, comme fait au-dessus du feu la flamme qui s'en élève.

 

Antoine, se rapprochant encore plus près des Vertus.

Parlez, parlez, vos figures sont douces.

 

La Foi.

La barque roulait sur les flots et Jésus dormait, les abîmes s'entrouvraient, on entendait dans les ténèbres le vent qui criait tout en colère.
L'eau passait sur les bords, entrait par les fentes de la barque, montant jusqu'aux genoux. Jésus dormait toujours.
La barque s'enfonçait, tournoyait, ils allaient périr. Levez-vous, maître, dirent-ils, et chassez les vents ! La barque est ton coeur qui porte la foi ; ne la laisse pas dormir, car la tempête augmentait parce que le Seigneur dormait ; elle était accourue quand il avait fermé la paupière ; quand il la rouvrit, elle disparut.
Pour traverser d'un bord à l'autre, n'aie donc souci ni des éclairs qui t'éblouissent, ni des vagues qui t'assourdissent, ni de la rame, ni de la voile, ni de la nuit, ni de l'orage.
Le Seigneur n'est-il pas là ?

 

L'Espérance.

Petit oiseau, je vole dans l'azur et je monte, quelque chose qui est en moi me pousse là-haut sans fatigue ; si le voyage est long, le ciel est bleu et la course rapide ; j'arriverai, j'y touche, j'y suis.
A la porte de mon nid je tourne pour entrer, le bon Dieu étendant la main me prendra pour m'y mettre, et je me reposerai dans l'éternelle délectation de mon attente assouvie.

 

La Charité.

Je vais dans la neige chercher les petits enfants qui pleurent abandonnés au coin des bois, j'attendris les coeurs, je fais tomber l'or des mains, les larmes des yeux ; je réchauffe sur ma poitrine les misères de la vie ; c'est par moi que l'on aime, que l'on éclate en sanglots et que se dégorge la tendresse dans les longues oraisons ; avec mes doigts légers j'étanche le sang des plaies, d'eau bénite j'asperge les morts ; consolation pour les affligés, initiation pour les profanes, amour pour les croyants, humble d'esprit et vaste de coeur, sans espoir que l'on me rende, ni que la pénitence me serve, ni que Dieu me récompense, je donne pour donner, je souffre pour souffrir, je prie pour prier, car je n'aime que pour aimer.

 

Antoine, se rapprochant des Vertus.

Plus près, plus près encore ! O Foi du Seigneur, ton regard est vaste comme le ciel, pur comme lui et plein d'immensité radieuse ! Que tu es douce, Charité ! Que tu es belle, Espérance ! Oh ! Pour t'élancer vers le Très-Haut, pose tes pieds sur mon coeur, et comme de la poussière emporte-le à tes talons !

 

La Charité.

Je serai plus douce encore, plus débordante, plus tendre, et tu prieras dans la douceur.

 

La Foi.

Ne vivant plus de la vie, mais vivant du Verbe, le Verbe pénètre l'âme et la remplit de lui-même.

 

L'Espérance.

Le ciel s'entrouvre, l'amour grandit, la joie s'augmente.

 

Antoine.

Oh ! Jésus ! Doux Jésus !

 

La Foi.

Hosannah ! Gloire à Dieu !

 

Voix du Dehors.

Brrrt ! Tsi ! Couâh ! ... ah ! Ah ! Ah ! Ah ! ..., oh ! Oh ! Oh ! Oh ! ... ouah ! ..., hô !

Cris, sifflets, hurlements.

 

Antoine.

Qu'entends-je ?

 

La Foi.

Qu'as-tu ?

 

Antoine.

Un frisson m'a saisi.

 

La Charité.

Pourquoi, pauvre enfant ?

 

Antoine.

Au dehors, il me semble, il y avait quelque chose ?

 

La Foi.

Qu'est-ce qu'il y a ?

 

L'Espérance.

Ne crains rien.

Les Péchés, quittant le fond de la scène, viennent, sur la pointe des pieds, rôder autour de la chapelle.

 

Antoine.

Ne voyez-vous pas ?

 

La Charité.

Quoi donc ?

 

Antoine.

Des ombres qui se promènent tout à l'entour.

 

L'Espérance.

Ne tourne pas les yeux de ce côté-là.

 

La Foi.

D'où vient que tu trembles et que la terreur, comme un vent froid, passe dans ta chevelure ?

 

Les Péchés, hurlant.

Ohé ! Ohé ! ... ouâh ! ... xi ! ... tsi ! ... uxice !

 

Antoine.

Protégez-moi !

 

Les Péchés.

Rrrrh ! Rrrrh ! Sssssice !

 

Antoine.

Oh ! Comme elles sifflent !

 

La Foi.

Ne les écoute pas.

 

La Charité.

Pense à Dieu.

 

L'Espérance.

Elles s'en iront.

 

Antoine, prêtant l'oreille.

Mais elles approchent.

 

La Foi.

Rapproche-toi de nous

 

Antoine.

C'est qu'elles sont nombreuses !

 

L'Espérance.

Nous, nous sommes fortes.

 

Antoine.

C'est qu'elles sont terribles !

 

La Foi.

Nous sommes invincibles.

 

Antoine.

Tenez ! Elles montent les marches.

 

L'Espérance.

Elles s'arrêteront à la porte, si ton coeur est fermé.

Silence.

 

Antoine écoute.

Elles s'éloignent, n'est-ce pas ?

 

L'Espérance.

Oui ! Elles s'en vont.

Les Péchés se remettent à hurler.

 

Antoine.

Sauvez-moi !

 

La Foi.

Qui te trouble ?

 

Antoine.

Si elles entraient !

 

La Foi, se voilant le visage avec les mains.

Oh ! Tu doutes !

 

L'Espérance.

Les tentations viendront toujours assiéger la croyance du Seigneur, et pleines d'hymnes, de clartés, de parfums, les nefs retentiront d'harmonie pendant que leurs murs trembleront aux rafales de l'ouragan et que la pluie ruissellera sur les grands dômes.

 

Les Péchés murmurent.

Bou ! Bou !

 

La Foi.

Et les piliers des basiliques se multiplieront sur la terre comme les arbres de la forêt céleste, les peuples haletants accourront se reposer dans son ombre.

 

Les Péchés, grinçant des dents.

Bou ! Bou !

L'Espérance

Le coeur sera délivré, l'esclave sera affranchi.

 

Les Péchés, se frottant les mains.

Bou ! Bou ! Le coeur délivré prendra ses ébats, l'esclave affranchi s'amusera bien.

 

La Foi.

Je grandirai, j'embrasserai le monde.

 

Les Péchés, sautant de joie.

Tant mieux ! Ce sera le bon temps, ça nous convient fort.

 

La Charité.

Toutes les tendresses altérées viendront se désaltérer à la source de mon coeur.

 

La Colère.

J'excommunierai, j'anathématiserai, je brûlerai, j'assassinerai.

 

L'Espérance.

Comme des hirondelles à la saison d'hiver, l'humanité, quittant ses pôles, volera vers mon soleil.

 

L'Avarice.

Moi, je quêterai, je sucerai le peuple, j'exprimerai les pays.

 

La Foi.

Enfermée dans ma loi comme un lac entre les montagnes, l'âme en sa pureté tranquille reflétera les cieux.

 

Le Diable, se promenant de long en large
devant la chapelle, à part.

Je soufflerai sur sa surface et elle sautera par-dessus les bords.

 

La Foi.

Je serai universelle et seule : les rois obéiront à mes pontifes, je gouvernerai la terre.

 

L'Orgueil.

Le successeur de saint Pierre luira d'une majesté non pareille ; il sera terrible et absolu, il portera la triple couronne, il aura des courtisans, des espions, une armée.

 

La Luxure.

Et dans son lit je mettrai des courtisanes blondes, qui henniront comme des cavales et se tordront comme des serpents.

 

La Foi.

Rien ne luira que le rayonnement de la croix.

 

La Paresse.

Je les ferai gras, vos serviteurs, bien enfermés, bien obtus.

 

La Gourmandise.

Bien pansus, bien ventrus ; de plénitude après la messe ils vomiront l'hostie, et ils auront tant godaillé, la nuit, qu'au confessionnal ils roteront le vin.

 

La Foi.

A cette chaleur de Dieu, des moissons merveilleuses s'élèveront du coeur des hommes ; le Christ partout...

Ici les Péchés se mettent à hurler si démesurément qu'Antoine se cache derrière les Vertus théologales et se ratatine contre elles.
La Foi reste debout, la Charité s'agenouille, l'Espérance lève les yeux. Silence. Les Péchés viennent s'appuyer contre le linteau de la porte et hurlent l'un après l'autre.

 

L'Avarice.

A quand les pèlerinages ? Bénissez-moi vite n'importe quel os pour que j'en tire de l'argent.

 

La Colère.

Holà, toi, l'immaculée ! L'enfer m'a promis que tu me donnerais de la besogne, je m'en vais préparer toutes mes haines.

 

L'Envie.

Je suis à votre service pour honnir la doctrine, pour ravaler l'art, pour étrangler l'idée, pour persécuter le bonheur.

 

La Luxure.

Grâces à toutes trois vous soient rendues, pour avoir inventé le serment de chasteté ! La continence engendre les délires du rêve, j'aime les doux chuchotements du confessionnal perdu dans l'ombre ; c'est un exquis plaisir que d'émouvoir un coeur palpitant d'amour divin, et de déboutonner les gorges pudiques où se cache un médaillon béni.

 

La Paresse.

Vive la Foi qui reste immuable ! C'est très commode pour la pensée. Vive la Charité qui me nourrit ! On n'a besoin de rien faire. Et vive surtout l'Espérance d'une meilleure vie ! C'est très amusant à songer, quand on s'ennuie.

Silence. Antoine soupire.

 

Les Péchés.

Parleront-elles ? Quel entêtement ! Voyons, essayons ! Holà hé ! Célestes, où est l'ermite ? Est-ce qu'il s'est niché sous vos jupes ?

Les Vertus ne répondent pas.

Prenez garde de l'y faire mourir, il va étouffer là-dessous, l'air manque.

Les Vertus ne répondent pas.

Dégagez-le donc ! Il asphyxie. Ne voyez-vous pas qu'il a le coeur affadi de vous, tant vous empestez l'encens, tant vous suintez l'eau bénite, tant vous êtes toutes détraquées comme des calvaires pourris !

Les Vertus ne répondent pas.

Ah ça ! Elles se moquent de nous, les drôlesses ! Sont-elles sourdes à force d'avoir braillé là-haut ? C'est possible, sans doute qu'elles se seront brisé le tympan. Vous savez bien que s'il mourait maintenant, le bon ermite avec vous, il irait droit en enfer, car il a beau demeurer dans votre compagnie, il n'en est pas moins à nous, puisqu'il pense à nous et rêve de nous.

 

La Foi.

Non !

 

L'Espérance.

Oh ! Que non !

 

Les Péchés.

Tu t'illusionnes, tu te flattes, la belle ! Demande-le-lui, fais qu'il parle, interroge son coeur.

Le Diable, mettant deux doigts dans sa bouche, pousse un sifflement aigu. Aussitôt la Logique arrive, sautillant sur sa boule, tantôt d'un pied tantôt de l'autre.

 

La Logique arrive.

Interrogez-vous vous-mêmes, hypocrites que vous êtes ! S'il avait la foi, aurait-il peur ? S'il avait l'espérance, ne serait-il pas heureux ? S'il avait la charité, est-ce qu'il penserait seulement à lui ?

Les Vertus ne répondent pas.

 

La Logique reprend.

A quoi êtes-vous bonnes ? Vous voilà trois pour soulager une pauvre âme et vous la laissez tomber par terre sans la relever ! Je ne suis pas comme cela, moi, car il n'est pas de défaite que je ne console avec les meilleurs arguments du monde.

 

L'Orgueil.

Allons donc ! Relevez-le, montrez-le ; n'avez-vous point de honte de vous entendre traiter de la sorte ?

 

La Foi.

Qu'est-ce que ça me fait ?

 

La Charité.

Je suis venue au monde pour recevoir l'outrage.

 

L'Espérance.

Attendons !

 

La Logique.

Voilà deux fières égoïstes ! Est-ce qu'il est question de vous ? Mais du pauvre ermite. N'êtes-vous pas envoyées pour le sauver ? Sauvez-le donc !

Les Vertus se taisent.

 

L'Orgueil.

Songez que le Diable vous regarde, et qu'il est en droit de dire qu'il vous fait peur.

 

La Foi.

J'ai moins de peur du Diable que de confiance en Dieu.

 

La Charité.

Qu'il nous assaille, si cela plaît au Très-Haut, et je me réjouirai de mes douleurs.

 

L'Espérance.

La consolation ne m'abandonne point dans l'attente où je demeure.

 

La Logique,
venant se poster à l'entrée de la chapelle, en face des Vertus
.

Voilà ce qui s'appelle mentir, et outrageusement encore, comme des vertus que vous êtes !
Foi, Foi l'inébranlable, es-tu sûre d'être ce que tu prétends ? Partagée en deux moitiés, tu bénis avec l'une, tu maudis avec l'autre ; tu espères par celle-ci, tu trembles par celle-là. Mais, si tu as confiance en Dieu, pourquoi redoutes-tu le mal ? Quel souci aurais-tu de ses atteintes, si tu ne reconnaissais la puissance d'où il procède supérieure à la force qui te soutient ? D'où te viendrait l'incessante préoccupation de ton salut ?
Ah ! Le doute te dévore, avoue-le, car tu ne sais jamais si Dieu t'agrée, si tes oeuvres sont suffisantes, si tu es assez ferme de toi-même.
Mais la plus drôle à voir, c'est cette bonne Charité, qui pleure si bien, qui souffre tant et qui fait un si beau tapage de soupirs et de sacrifices. Dis donc, Charité dolente, en exécutant tes bonnes oeuvres, en priant sans arrière-pensée, en t'humiliant, fais-tu donc autre chose que suivre ta pente de résignation et de détachement, dans la pensée que cela plaît à Dieu ? Mais le sacrifice serait plus grand, si tu faisais quelque chose que tu susses lui déplaire et devoir te perdre : ce serait là l'abnégation complète, l'action désintéressée, l'immolation absolue. Beau mérite de souffrir, si la souffrance t'amuse ! De prier si cela te convient ! Et de faire l'aumône si tu es prodigue !
Qu'espères-tu, toi, Espérance ? Où ? Quand ? Quoi ? Qu'est-ce ? Tu espères, et puis c'est tout. Tu espères ce dont tu n'as ni soupçon ni idée, car si tu en avais l'aperçu même le plus vague, la présomption la plus légère, une certitude quelconque enfin, tu ne serais plus dès lors cette belle espérance, qui consiste à croire sans preuve, à adorer ce qu'on ignore et à attendre avec ferveur ce qu'on ne sait pas du tout.
Eh bien, non, non ! Car pour rendre ton espoir plus pur, pour le reposer mieux en Dieu, pour mériter vraiment ce nom d'Espérance, tu devrais écarter de ta pensée toute image, de ton attente toute supposition qui s'y rapporte, tout effort pour te figurer ce qui est au delà, tandis qu'au contraire tu te bats les flancs pour le dessiner, le colorer, le préciser, et du mieux qu'il t'est possible le rapprocher de toi afin d'en jouir déjà.
Appuyée sur la Foi, qui est une certitude et comme un oeil par lequel tu contemples, tu es sûre, convaincue, tu touches, tu as. Tu n'espères pas, tu possèdes.
Mais espérer, c'est douter avec amour, c'est désirer qu'une chose arrive et ne pas savoir si elle viendra. Toi, tu sais qu'elle viendra, tu ne doutes pas qu'elle n'arrive. Doutes-tu ? Crois-tu ? Jouis-tu de Dieu, ou languis-tu après lui ? Mais, si tu le désires, tu ne l'as donc pas ? Si tu l'as, tu ne le désires plus ; et tu te surcharges de la Foi, tu te courbes sous l'exclusion du dogme, tu vas t'enfermant dans les formules, dans les gestes convenus, dans la niaiserie étroite, dans la petite bêtise sainte.
Qu'êtes-vous donc ? Vous servez à tout, vous êtes à tous... vous ne voulez rien dire ? Eh, les païens aussi ont leur foi, les démons croient comme les anges, les hérétiques sont pleins de charité, les pécheurs sont remplis d'espérance, car ils comptent que Dieu ne les verra pas, ou qu'il leur pardonnera, ou qu'ils se repentiront. Ainsi plaçant toujours l'absolution derrière la faute, et, à cause de l'espérance, se renforçant dans le péché, ils courent à la perdition en compagnie de cette chère vertu.

 

Les Vertus.

C'est la Foi perverse, la fausse Charité, la mauvaise Espérance.

 

La Logique.

Il y a donc plusieurs natures d'espérances, plusieurs sortes de charités, diverses essences de foi ? Où est la chaste luxure ? L'orgueil modeste ? La douce colère ? La charitable envie ?

 

Les Péchés.

Allons ! Chassons-les.

 

Les Vertus.

Arrière !

 

Antoine.

Sauvez-moi !

 

Les Péchés.

Ah ! La Foi nous regarde avec ses grands yeux fixes

 

Le Diable.

A la charge ! à la charge ! Péchés immortels, vieux comme le monde et jeunes comme l'aurore !

 

Les Péchés.

Qui nous empêche ? Comme le flot sur le rivage nous avançons et nous reculons, mais nous le découperons des golfes inégaux, nous dévorerons les continents, et dans ces calmes lieux où fleurissent comme des lis les blanches béatitudes, tourbillonneront plus tard des gouffres sans fond.

 

Le Diable.

Détruisez, ravagez, corrompez, souillez ! En avant l'Orgueil ! Hardi, Colère !

 

Les Péchés.

Jetons-les par la fenêtre, cassons leurs os ! Comme à travers une lanterne mince on voit en elles vaciller leurs âmes, éteignons-la de nos haleines.

 

Antoine.

Résistez toujours, ne m'abandonnez pas, ayez pitié de moi !

 

Les Péchés.

Entrons ! Entrons !

 

Les Vertus.

Arrière ! Arrière !

 

Les Péchés.

Mais, à genoux sur le seuil, la Charité nous barre l'entrée.

 

Le Diable.

Sautez par-dessus, renversez l'autel, brisez la croix, détruisez l'église ! Faut-il donc que je vous prenne toutes ensemble et que je vous lance contre lui comme une poignée de cailloux ?

 

Les Péchés.

Recommençons ! Essayons !

 

Antoine.

Ah ! J'ai bien peur ! Leurs yeux brillent dans la nuit comme ceux des chats sauvages.

 

La Foi.

Je suis là ! J'y suis toujours !

 

L'Espérance.

Encore un moment ! La tentation précède le repos, le combat est avant la victoire.

 

Les Péchés.

Mais l'Espérance, comme un bouclier, étale devant nous le pan de sa tunique ! Tu sais, ô Père, qu'elle est comme toi, qu'elle bouche les oreilles et qu'elle aveugle les yeux.

 

Le Diable, rugissant.

Où sont donc vos masques, vos poignards et vos flambeaux ? Allons donc ! Allons donc !

 

Les Péchés.

Oui ! C'est pour cette fois. Entrons ! Entrons !

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