La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(7)

 

Damis.

A la fin le maître lui dit : " O beau jeune homme, favori des belles dames ; tu caresses un serpent, un serpent te caresse, à quand les noces ? Nous allâmes tous à la noce.

 

Antoine, se dépitant.

J'ai tort, j'ai tort, bien sûr, d'écouter tout cela.

 

Damis.

Dès le vestibule, des serviteurs en grand nombre se remuaient, des portes se fermaient, s'ouvraient, mais on n'entendait ni le bruit des pas ni le bruit des portes. Le maître alors se plaça à côté de Ménippe et lui dit quelques mots à l'oreille ; aussitôt la fiancée s'emporta en injures contre les philosophes et voulut courir vers son amant, mais la vaisselle d'or qui était sur les tables disparut, les échansons, les cuisiniers et les pannetiers disparurent, le toit de la maison s'envola, les murs tombèrent, et Apollonius resta seul sur un banc avec Ménippe, ayant à ses pieds cette femme qui pleurait ; elle le conjurait de ne pas la forcer à avouer son nom, il la pressait sans relâche ; à la fin elle confessa qu'elle était un vampire qui rassasiait d'amour les beaux jeunes hommes, afin de pouvoir se nourrir de leur chair, parce que rien en effet n'est plus sain pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.

 

Apollonius.

Si tu veux savoir l'art de...

 

Antoine, vivement.

Non, je ne veux rien savoir du tout. Laissez-moi ! Allez-vous-en, vous dis-je !

 

Damis.

Mais quel mal donc t'avons-nous fait ?

 

Antoine, à part.

Aucun jusqu'à présent, il est vrai, mais... non ! Qu'ils s'en aillent ! ... après tout, ils ont peut-être bientôt fini.

 

Apollonius.

Nous avons été en Italie.

 

Antoine vivement.

Oh ! Oui, c'est cela, parlez-moi de la ville des papes. Que fait-on des os des martyrs ?

 

Apollonius.

Le soir de notre arrivée aux portes de Rome, nous vîmes venir à nous un homme qui chantait d'une voix douce. C'était des vers de Néron, et il avait le pouvoir de faire emprisonner comme pour crime de lèse-majesté quiconque l'écoutait négligemment. On ne le payait pas assez cher, il raclait d'une méchante lyre peinte et portait à son dos, dans une boîte, une corde usée qui avait appartenu à la cithare de Néron ; il se vantait de l'avoir achetée cinq talents, et disait ne devoir la céder qu'à quelque musicien sans égal, vainqueur aux jeux pythiques. J'ai haussé les épaules, il a pris de la boue pour nous la jeter au visage, alors j'ai défait ma ceinture et je la lui ai portée dans la main.

 

Damis.

Vous avez eu bien tort, par exemple !

 

Apollonius.

Cette nuit-là, on entendit sur le Tibre des voix funèbres qui semblaient rouler avec les flots. Dans Subur, tout à coup, les torches des lupanars s'éteignirent ; près des jardins de Salluste, une femme accoucha d'un loup qui lui rongea le ventre, et du fond de l'Etrurie, les prêtres de Cybèle accouraient tous en fouettant leurs ânes.
Le lendemain, Démétrius entra dans le gymnase dont on venait de faire la dédicace et se mit à déclamer contre les bains. Le préfet du prétoire voulait qu'il mourût, on se contenta de le bannir : l'empereur était disposé à l'indulgence, il avait, la veille, chanté tout nu dans une taverne, près du gymnase, et les Grecs de sa suite s'étaient fort récréés. Aux ides suivantes il me fit appeler à sa maison des Esquilies, il buvait en jouant aux osselets avec Sporus, accoudés ensemble sur une table d'agate ; il tourna la tête quand j'entrai, et me regardant sous son sourcil blond : " pourquoi ne me crains-tu pas " ? me demanda-t-il. -" parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait intrépide " , lui répondis-je. Et il nous renvoya tous sans plus rien dire.

 

Damis, à Antoine.

Ce qui vous prouve quelle considération déjà il s'était attirée par sa vertu.

 

Antoine, absorbé.

Il y a dans tout cela quelque chose d'inexplicable et qui me fait peur.

 

Damis.

Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire...

 

Antoine, en sursaut.

Merci, je n'ai pas le temps de vous entendre..., à une autre fois..., je suis malade, laissez-moi !

 

Damis.

Écoutez donc, rien n'est plus curieux ; il a vu, d'Ephèse, tuer Domitien qui était à Rome.

 

Antoine, s'efforçant de rire.

Vous raillez ! Est-ce possible ?

 

Damis.

C'est pourtant vrai, oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre, tout à coup, il s'écria : " on égorge César ! " et il ajoutait à des reprises inégales : " il roule par terre... il demande son poignard... un petit esclave le cherche... oh ! oh ! On ne le trouve pas... on n'en apporte que le manche... comme il se débat ! Il se relève... il essaie de fuir... les portes sont fermées... il est tué... le bruit maintenant en court dans la ville... ah ! C'est fini, il est bien mort ! " Et ce jour-là, Titus Flavius Domitianus fut assassiné de cette façon.

 

Antoine, réfléchissant.

Sans le secours du Diable, bien sûr, il n'y a pas sur terre de puissance pareille.

 

Apollonius.

Le disciple dit vrai, Antoine, il faut le croire.

 

Antoine.

Oh ! Comme sa voix me fait froid dans les cheveux !

 

Apollonius.

Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien-là, il avait dressé contre moi la liste de tous les crimes, Damis et Démétrius s'étaient enfuis par mon ordre, et je restais seul dans ma prison, attendant le moment.

 

Damis, à Antoine.

C'était une terrible hardiesse, il faut avouer.

 

Apollonius.

Vers la cinquième heure du jour, on m'amena au tribunal, la clepsydre était pleine, le juge sur son siège, et j'avais ma harangue prête, que je tenais sous mon manteau.

 

Damis.

Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous vous croyions mort ; nous étions bien tristes et nous songions à nous séparer, car chacun allait s'en retourner chez soi, quand, vers la sixième heure, vous apparûtes au milieu de nous.

 

Antoine, à part.

Comme Jésus !

 

Damis.

Nous tremblions tous, mais vous nous dites : " touchez-moi, je n'ai pas quitté mon corps, approchez. "

 

Antoine.

Oh ! Non, non, cela n'est point ! Vous mentez, n'est-ce pas, vous mentez ?

 

Damis.

Et alors nous vous avons embrassé avec joie et nous sommes repartis tous ensemble.

 

Antoine.

Sont-ce des prophètes ? Sont-ce des démons ? Leurs yeux étincellent, leurs lèvres tremblent. Il me semble qu'ils grandissent, qu'ils ne touchent plus terre.

 

Damis.

Et nous avons été au delà des colonnes d'Hercule, nous avons remonté le Nil jusqu'à sa source, qu'il connaît ; nous sommes retournés en Chaldée.

Silence. Damis et Apollonius regardent Antoine fixement.

 

Apollonius, se rapprochant d'Antoine, avec calme.

Pourquoi te tourmentes-tu à chercher d'où vient ma puissance ?

 

Antoine.

Qu'en sais-tu ?

 

Apollonius.

Oui, c'est cela qui t'occupe.

 

Antoine.

Eh bien, oui ! Dis-le, parle !

 

Damis.

Elle résulte...

 

Antoine, interrompant Damis, à Apollonius.

Oh ! Non, pas lui, mais toi, toi ! Parle, toi, quoique je ne veuille pas t'entendre, ensuite va-t'en !

 

Apollonius, criant.

C'est que je fais les libations par l'oreille des amphores, c'est que je connais des prières indiennes, c'est que je suis descendu dans l'antre de Trophonius, fils d'Apollon ; six jours durant, j'y ai navigué dans les ténèbres, et le septième j'en suis ressorti rapportant le livre des pensées de Pythagore. J'ai pétri pour les femmes de Syracuse, les phallus de miel rose qu'elles portent, en hurlant sur les montagnes ; j'ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra, j'ai reçu l'écharpe de pourpre des Cabires, j'ai répondu aux formules d'Eleusis, j'ai senti dans mon sein couler le serpent d'or de Sabasius, j'ai lavé Cybèle au flot des golfes campaniens, et j'ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace.

 

Damis, riant bêtement.

Ah ! Ah ! Ah ! Aux mystères de la Bonne Déesse.

 

Apollonius.

Veux-tu venir avec nous, voir des étoiles nouvelles et de dieux inconnus ?

 

Antoine.

Non ! Retournez-vous-en, continuez, laissez-moi !

 

Damis.

Faites comme nous ...allons ! Partons !

 

Antoine.

Fuyez ! Fuyez ! Vous autres !

 

Apollonius.

Nous allons au nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur le désert blanc, galope le chevreuil cornu dont les yeux pleurent de froid ; des soleils violets tournent dans les cieux et rougissent la glace, qui brille comme des miroirs ; c'est là que se trouvent les Fanésiens aux longues oreilles et les Hippopodes hennissant, qui cassent avec leurs pieds la plante d'outremer.

 

Damis.

Viens-tu ? Viens-tu ? Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est prête.

 

Antoine.

Non ! C'est la nuit, le coq n'a point chanté, j'entends le grillon dans les sables et je vois la lune qui reste en place.

 

Apollonius.

Au delà des montagnes, derrière l'horizon rose, là-bas, nous allons cueillir la pomme d'or des Hespérides et chercher dans les parfums la raison de l'amour. Nous baignerons nos membres dans le doux lac d'huile de l'île Junonia, nous humerons l'odeur du myrrhodion qui fait mourir les faibles ; tu verras, dormant sur les primevères, le lézard géant qui se réveille tous les siècles, quand tombe à sa maturité le rubis qu'il porte sur sa tête. Les étoiles palpitent comme des regards, les cascades chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs écloses ; dans l'eau des fontaines ta figure sera belle, au souffle des brises ton esprit s'élargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur toi des bouffées chaudes passeront pour te faire tressaillir d'une joie divine.

 

Damis.

Il est temps de partir, car le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent, la feuille du myrte est envolée.

 

Apollonius.

Oui, partons, partons !

 

Antoine.

Non, non, moi, je reste !

 

Apollonius.

Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les morts ?

 

Damis.

Demande-lui qu'il te donne l'androdamas, qui attire l'argent, le fer et l'airain.

 

Apollonius, tirant de dessous sa tunique une petite rondelle
de cuivre et la présentant à Saint-Antoine.

Veux-tu le xéneston infaillible ? Tiens ! Prends-le, le voici ! ... prends-le donc ! Je l'ai composé pour toi sous le signe du Scorpion ; avec lui tu pourras descendre dans les volcans, traverser le feu, voler dans l'air.

 

Antoine.

Ah ! Qu'ils me font mal ! Qu'ils me font mal !

 

Damis.

Il peut t'apprendre à entendre le langage des créatures, les rugissements, les hennissements, les roucoulements.

 

Apollonius.

Désires-tu savoir ce qu'implorent les oiseaux quand ils crient dans les nuages ? Ce que disent les moucherons bourdonnant dans la poussière ? Ce que bêlent les troupeaux qui se tassent aux épaules ? A quoi songent les boeufs tranquilles ruminant, couchés sur l'herbe ? Pourquoi glissent rapides et muets les poissons luisants, dont l'oeil rond est ouvert ? Et les mélancolies des tigres qui bâillent au bord des fleuves ?

 

Damis.

Il sait aussi des chansons qui font venir à soi celui qu'on désire.

 

Apollonius.

Car j'ai retrouvé, j'en suis sûr, le secret perdu de Tirésias. C'est en mangeant le coeur d'un dragon que l'on peut comprendre le langage des bêtes à pied fourchu, j'ai appris des Arabes celui des vautours et des ibis, et j'ai lu dans les grottes de Strompharabarnax la manière d'épouvanter le rhinocéros et d'endormir les crocodiles.

 

Damis.

Quand nous allions ensemble, nous entendions à travers les lianes courir les licornes blanches ; elles se couchaient sur le ventre pour qu'il montât sur elles.

 

Apollonius.

Tu monteras sur elles, aussi ; tu te tiendras aux oreilles. Nous irons, nous irons...

 

Antoine pleurant.

Oh ! Oh !

 

Apollonius.

Qu'as-tu ? Nous t'attendons !

 

Antoine, sanglotant.

Oh ! Oh ! Oh !

 

Damis.

Serre ta ceinture ! Noue tes sandales !

 

Antoine, sanglotant plus fort.

Oh ! Oh ! Oh ! Oh !

 

Apollonius.

Chemin faisant, je t'expliquerai le sens des statues, les différences de leurs attitudes, la raison de leurs formes, pourquoi Jupiter est assis, pourquoi Apollon est debout, pourquoi Vénus est noire à Corinthe, carrée dans Athènes, conique à Paphos.

 

Antoine.

Oh ! Qu'ils s'en aillent, mon Dieu, je t'en prie, qu'ils s'en aillent !

 

Apollonius.

La connais-tu la Vénus uranienne, qui brille sous son arc d'étoiles ? T'a-t-on dit les mystères de l'Aphrodite prévoyante ? As-tu jamais palpé la poitrine sèche de la Vénus barbue, ou médité les colères d'Astarté furieuse ? N'aie souci, j'arracherai leurs voiles, je briserai leurs armures ; avec moi tu marcheras d'un pied robuste sur la crête de leurs temples, et nous atteindrons ensemble jusqu'à la mystérieuse et l'inaltérable, jusqu'à celle des maîtres, des héros et des purs, la Vénus apostrophienne, qui détourne les passions et tue la chair.

 

Damis.

Et quand nous trouverons dans la campagne une pierre de sépulcre assez large, nous ferons halte un moment et nous jouerons dessus aux skirapies de Minerve, qui se jouent la nuit, dans l'automne, à la pleine lune rousse.

 

Apollonius, frappant du pied.

Pourquoi ne vient-il pas ?

 

Damis, frappant aussi du pied.

En route ! En route !

 

Apollonius, se tournant vers Saint-Antoine.

Doutes-tu de moi ?

 

Damis, le menaçant.

Douterais-tu de lui ?

 

Apollonius.

Ne puis-je appeler l'empuse piaffant qui va t'aspirer en elle par le reniflement de sa narine ?

 

Antoine.

Ah ! Doux Jésus, que j'ai peur ! Comme ils sont en colère !

 

Damis.

Sifflez, Maître, le lion de Numidie, celui qui contenait l'âme d'Amasis et qui léchait dans la poussière l'odeur de vos pieds.

 

Antoine.

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-ce qu'ils vont me prendre ?

 

Apollonius.

Quel est ton désir, ton rêve caché, tes plus vagues fantaisies ? Le temps d'y songer seulement...

 

Antoine, joignant les mains.

Ah ! Je glisse ! Je glisse ! Arrêtez-moi sur l'abîme !

 

Apollonius.

Est-ce la science ? Est-ce la gloire ? Veux-tu manger tout seul à des tables vermeilles ? Veux-tu rafraîchir tes yeux sur des verdures humides ? Veux-tu sentir ton corps s'enfoncer comme en une onde dans la chair molle des femmes pâmées ?

 

Antoine, se tenant la tête et criant douloureusement.

Ah ! Encore ! Encore !

 

Damis.

Oui vraiment ! Il peut dans ta pensée tout à coup faire resplendir l'esprit et attacher des foules émues au mouvement de tes talons ; de la montagne entrouverte les diamants vont couler ; sur la croix que voici les roses vont fleurir ; accourues ensemble et tournant autour de toi, les sirènes nacrées vont te caresser de leurs chevelures et te bercer dans leurs chansons.

 

Antoine.

Saint-Esprit, délivrez-moi du péril !

 

Apollonius.

Veux-tu que je me change en arbre, en léopard, en rivière ?

 

Antoine.

Sainte Vierge, mère de Dieu, priez pour moi !

 

Apollonius.

Veux-tu que je fasse reculer la lune ?

 

Antoine.

Sainte Trinité, sauvez-moi !

 

Apollonius.

Veux-tu que je te montre Jérusalem toute éclairée pour le sabbat ?

 

Antoine.

Jésus ! Jésus ! à mon aide !

 

Apollonius.

Veux-tu que je te fasse apparaître Jésus ?

 

Antoine, hébété.

Quoi ? Quoi ?

 

Apollonius.

Oui... ici... là... ce sera lui, bien lui, pas un autre. Tu verras les trous de ses mains et au flanc gauche le sang figé sur la blessure ; il brisera sa croix, il jettera sa couronne, il maudira son Père, il m'adorera le dos courbé.

 

Damis, bas

Antoine. Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !

 

Antoine passe la main sur sa figure, promène un regard
égaré de tous côtés, puis l'arrêtant sur Apollonius.

Va-t'en, va-t'en, va-t'en, maudit ! Retourne en enfer !

 

Apollonius, furieux.

J'en arrive, j'en suis sorti pour t'y conduire ; on t'y attend, les cuves de nitre bouillonnent sur les charbons, les dents d'acier claquent de faim, et les ombres curieuses se pressent aux soupiraux pour te voir passer.

 

Antoine, s'arrachant les cheveux.

Moi ! Grand dieu ! L'enfer ! L'enfer pour moi !

Il retombe accablé.

 

L'Orgueil surgissant derrière Saint-Antoine
et lui mettant la main sur l'épaule.

Allons donc ! Toi, un saint, est-ce possible ?

Saint-Antoine détourne la tête, aperçoit l'Orgueil, pousse un cri et se rejette de l'autre côté.

 

Damis, d'une voix mielleuse avec des gestes engageants.

Voyons, bon ermite ; voyons, cher Saint-Antoine, homme pur, homme illustre, homme qu'on ne saurait assez louer, vous qui êtes si sage, ne vous effrayez pas, ne redoutez rien ; vous aurez mal compris, cela tient à sa manière de dire, c'est une façon exagérée de parler qu'il a prise aux Orientaux, mais il est bon, il sait tout, il peut...

 

Antoine.

Mais ils sont donc toujours là ! Je n'en aurai donc jamais fini ! Oh ! Quand serai-je donc mort !

 

La Logique, surgissant tout à coup.

Tout de suite, si tu veux. Qui t'empêche ?

 

Les Valériens, reparaissant.

Tiens ! Voilà nos couteaux.

 

Les Circoncellions, reparaissant.

Tiens ! Voilà nos massues.

 

Les Elxaïtes, reparaissant.

Non, non, vis, la vie est bonne encore, Dieu maudit celui qui attente à lui-même.

 

Antoine.

C'est un crime.

 

La Logique.

Razias, qui était un juste, s'est frappé de son épée et a tiré ses entrailles avec ses mains.

 

Maximilla et Priscilla reparaissent, pleurantes et désolées.

Antoine, oh ! Doux Antoine ! C'est toi que nous voulons, nous t'appelons, nous t'attendons, nous t'espérons. Nous entends-tu ? Nous entends-tu ?

Les Hérésies et les Péchés reviennent, un à un, devant Saint-Antoine, qui reste assis sur son banc, la tête appuyée contre la muraille de la cabane, les mains pendantes, immobile, le regard fixe.

 

Les Manichéens.

Voici bientôt la fête du Bhêma, vas-y ; tu saisiras par les deux bouts l'origine des deux principes, tu pénétreras dans l'essence des choses ; nous savons le calcul des soleils, le poids de la terre, le nombre des âmes.

 

Les Gnostiques.

Plus profonde encore est la Gnose mystérieuse : elle dresse à l'infini sa spirale, et, poussé par nous, tu monteras sans cesse vers les Syzygies rayonnantes, qui te porteront en haut, au sein du Bythos éternel, dans le cercle immuable du Plérome parfait.

D'autres Hérésies surviennent de nouveau, au fond, en foule.

 

Antoine.

Ah ! Elles reviennent !

 

Simon Le Magicien, avec Ennoïa habillée tout en or.

Oui, elles reviennent ! Et elle revient aussi, elle, purifiée, lavée, éprouvée ; elle est comme toi, elle a souffert, mais la voilà joyeuse maintenant, et prête à chanter sans en finir. La trouves-tu belle, hein ? La veux-tu ? C'est l'idée ; elle vaut mieux que la vierge, car elle a la connaissance de l'amour. Prends-la, elle est à toi, aime-la, la pénitence l'avive et la chasteté la complète.

 

Antoine.

Quelle prière dire ? Quel saint implorer ? à qui me vouer ?

 

La Fausse Prophétesse De Cappadoce,

passant au galop au fond de la scène, penchée sur le cou de sa lionne, et secouant sa résine, crie :

A moi ! à moi !

 

Les Péchés Capitaux, criant tous.

Nous ! Nous !

 

La Luxure, relevant sa robe jusqu'au-dessus du genou.
Mollet gras, rotule ronde, peau blanche, poil roux.

Ah ! La chair ! Elle s'étale odorante aux narines ; douce au toucher, collante au ventre !

 

L'Avarice.

De l'or ! De l'or ! ça brille, ça sonne, ça tourne, ça reluit.

 

La Colère.

Frappe ! Le coeur se dégorge quand la main brise.

 

 

La Paresse

Dors ! Il est tard.

 

La Gourmandise.

Mange ! Tu as l'estomac creux.

 

L'Envie.

Mais quoi manger, puisque Damis a tout pris ?

 

Les Nicolaïtes.

Assouvis-toi de tout, gorge-toi, rassasie-toi.

 

Les Carpocratiens.

Il le faut.

 

La Logique.

Tout ce qui arrive est nécessaire, il était décidé que tu serais tenté, il est peut-être décidé que tu succomberas.

 

Les Sept Péchés, applaudissant et sautant de joie

Oui, oui, nous te partagerons, nous t'aurons !

 

Apollonius.

Si tu viens avec moi, je te délivrerai d'eux.

 

Damis.

C'est sûr ! Crois-le, il le peut.

 

La Luxure.

Laisse-les tous. Qu'importe ! Réjouis-toi avec ta chair.

 

La Paresse.

Tu dormirais, après, si bien !

 

L'Avarice.

Travaille plutôt, cherche l'argent !

 

L'Envie.

A quoi te servent tes souffrances ? Dieu ne t'aime pas, Dieu te hait, hais Dieu.

 

Les Circoncellions.

Tue-toi ! Tue-toi !

Les Hérésies et les Péchés entourent Saint-Antoine : la Luxure lui frôle sa robe contre les jambes, l'Envie lui souffle dans les cheveux, la Colère bruit à son oreille, la Gourmandise lui pince le ventre, Maximilla et Priscilla pleurent, Ennoïa se met à chanter, Apollonius a repris son bâton blanc des mains de Damis et trace dans l'air des cercles de feu ; les Adamites, au fond de la scène, dansent en rond, les Gnostiques, des deux côtés, ouvrent leurs livres, la Fausse Prophétesse, à l'horizon, se balance sur sa bête.

 

Antoine, éperdu.

C'est fini, je meurs, je suis perdu !

Il tombe à genoux.

Oh ! Grand Dieu ! Au secours ! Au secours ! Raffermis ma foi ; donne-moi l'espérance, redouble ta colère, s'il te plaît, mais pitié ! Pitié !

A ce moment trois blanches figures apparaissent sur le seuil de la chapelle, la Foi, l'Espérance et la Charité :

 

La Foi.

Crois !

 

L'Espérance.

Espère !

 

La Charité.

Souffre !

 

Antoine.

Je vais à vous, aidez-moi, protégez-moi, sauvez-moi !

 

La Foi.

Crois toujours !

 

L'Espérance.

Espère encore !

 

La Charité.

Souffre avec patience !

Antoine se débat dans la foule qui l'assiège.

 

Les Hérésies.

Ne veux-tu plus de nous ? Nous sommes l'esprit.

 

Les Péchés.

Tu nous repousses, nous sommes le bonheur.

 

Antoine fait des efforts pour rejoindre les trois Vertus théologales qui lui tendent les bras ; l'Orgueil arrive derrière et du doigt le pousse dans le dos en avant ; les Hérésies s'écartent et les Péchés reculent.
Alors les Vertus théologales avancent d'un pas, le prennent par la main et le font entrer dans la chapelle.
Il est entré : l'Orgueil, sur le seuil, relève fièrement la tête et regarde les péchés tout à l'entour.
La Luxure pousse un soupir, s'assoit sur le cochon, et étale dessus sa belle robe à paillettes.
La Paresse se couche sur la tortue.
La Colère ronge ses poings.
L'Avarice se baisse et fouille à terre.
L'Envie met la main devant ses yeux et regarde en avant.
La Gourmandise s'accoude.
L'Orgueil est resté debout.

suite

accueil

vie

oeuvres

amis

amours

textes

plan