La Tentation de Saint-Antoine
version de 1849
(6) Et l'on distingue derrière l'ermite deux hommes, vêtus de longs vêtements blancs qui leur couvrent tout le corps.
Antoine les aperçoit et pousse un cri. Ah !
Ils s'arrêtent, Antoine les examine.
Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave ; ses cheveux blonds, séparés par une raie à la manière du Christ, descendent régulièrement sur ses épaules. Dès qu'ils se sont arrêtés, il a jeté un bâton blanc qu'il portait à la main et que son compagnon a reçu en faisant une révérence à la manière des orientaux. Ce dernier, vêtu pareillement d'une tunique blanche sans frange ni broderie, est petit, gros, camard et d'encolure ramassée ; les cheveux noirs, une mine naïve. Tous deux, sans chaussures et nu-tête, ont leurs vêtements couverts de poussière comme des gens qui arrivent de voyage.
Antoine, effrayé. Que voulez-vous ? Parlez ! ... allez-vous-en !
Damis, C'est le petit homme ; son compagnon reste impassible, se tait, les yeux baissés à terre.
Là ! Là ! Doucement ! Vous êtes prompt en paroles, bon ermite. Ce que je vous veux, je n'en sais rien, je ne suis pas le maître, le voici :
Désignant Apollonius.
Il faudrait connaître ce que vous désirez connaître... quant à partir, la charité exigerait...
Antoine. Excusez-moi, j'ai la tête si troublée ! ... mais je reçois depuis quelque temps des visites si étranges ! ... mais que vous faut-il ? Tenez, asseyez-vous là, reposez-vous.
Damis s'assoit sur le banc qui est devant la cellule.
Et votre maître qui reste debout ?
Damis, souriant. Pour lui, oh ! Il n'a besoin de rien, c'est un sage, préoccupé de pensées sublimes, et qui ne prend pas garde aux choses d'ici-bas ; mais moi, bon ermite, je vous demanderai un peu d'eau, car je suis exténué de soif.
Antoine va chercher une cruche dans sa cellule, et la levant lui-même, offre à boire à Damis. Peu à peu la fumée disparaît.
Damis, après avoir bu. Pouah ! Qu'elle est mauvaise ! Vous devriez bien dans la journée l'enfermer sous de la verdure, elle serait plus fraîche le soir.
Antoine. C'est qu'il n'y a pas un seul brin d'herbe dans les environs, seigneur.
Damis. Ah ! ... n'auriez-vous rien, dites-moi, à mettre sous la dent ? Car j'ai grand'faim.
Antoine. Si ! J'ai encore du pain pour trois jours.
Il va dans sa cellule et en rapporte un morceau de pain noir desséché. Damis l'examine, fait la grimace, puis
Damis, mordant à même le pain. Qu'il est dur !
Antoine Je n'en ai pas d'autre, seigneur.
Damis. Ah !
Il casse le pain par terre, en retire la mie avec ses ongles et jette les croûtes. Antoine le considère faire sans rien dire. Aussitôt le cochon se précipite sur les croûtes et les dévore. Antoine fait un geste de colère pour battre le cochon.
Damis, en riant. Laissez donc ! Ne faut-il pas que chacun vive ?
Antoine rougit. Silence.
Antoine reprend. Et vous venez ?
Damis. Oh ! De loin, de très loin.
Antoine. Et qu'y a-t-il ? Que fait-on dans le monde ?
Damis. On a permis à Melèce de demeurer à Lycopolis, et Athanase, je crois, est rentré dans Alexandrie.
Antoine. Dieu soit loué !
Damis. L'empereur va faire bâtir une ville sur le Bosphore, et les diacres à l'avenir ne pourront plus s'asseoir entre les prêtres.
Antoine. Et vous allez maintenant ?
Damis. Je n'en sais rien.
Désignant Apollonius.
C'est lui qui règle tout, je le suis où il voudra.
Antoine. Qui êtes-vous donc ?
Damis. Nous sommes de curieux philosophes qui voyageons par toute la terre, nous lisons les inscriptions sacrées sur les tombeaux, nous étudions les fleurs sur les rivages, nous dormons sous les arbres et nous marchons toujours droit devant nous, du côté du soleil.
Antoine, se rapprochant de Damis. Comment l'appelez-vous, cet homme qui a l'air si grave ?
Damis. C'est Apollonius.
Antoine fait un geste d'ignorance.
Apollonius, vous dis-je !
Plus fort.
Apollonius de Thyane, encore une fois !
Antoine, naïvement. Je n'en ai jamais entendu parler.
Damis, en colère. Comment ! Jamais ? Un sage comme lui !
Souriant tout à coup.
Ah ! Je vois bien, brave homme, que vous ignorez complètement ce qui se passe dans le monde.
Antoine. Il est vrai, Seigneur, tout mon temps étant consacré à la religion.
Damis. Lui aussi ; aussi est-il devenu sage comme Salomon, croyant comme saint Paul.
Antoine, à part. En effet, il a je ne sais quoi qui respire la sainteté ; je voudrais bien lui parler, je me sens attiré vers lui... mais j'ai tort peut-être, car...
Damis. A quoi songez-vous donc que vous ne parlez plus ?
Antoine, réveillé de sa rêverie. Je songe... oh ! Rien ! ... ne pourrait-on savoir comment il s'y est pris pour acquérir cette sagesse ? Est-ce par la foi ? Par les oeuvres ?
Damis. Je ne saurais vous répondre, jamais je ne lui adresse de questions qu'avec sa permission.
Bas à l'oreille de Saint-Antoine.
Et même je vous avouerai que j'en ai presque peur.
Apollonius reste toujours immobile.
Antoine. Il a l'air doux, pourtant.
Damis. Parlez-lui vous-même... voyez ! ... il vous répondra peut-être. Ah ! Si vous l'entendiez ! Il parle mieux que saint Paul. Voulez-vous ?
Damis se rapproche d'Apollonius, fait plusieurs tours autour de lui, la taille courbée et sans lever la tête. A la fin Apollonius, toujours immobile, lève les yeux sur lui.
Apollonius, sans se détourner. Qu'est-ce que ?
Damis. Maître, c'est un bon ermite galiléen qui voudrait savoir d'où vient la sagesse.
Apollonius, sans détourner la tête. Qu'il approche !
Antoine n'ose avancer.
Damis à Antoine. Allons ! Approchez !
Antoine hésite.
Apollonius, d'une voix forte. Approche !
Antoine fait un pas.
Bien ! Tu voudrais connaître qui je suis, d'où je viens, où je vais, qui j'ai été, ce que j'ai fait, ce que je pense surtout ; n'est-ce pas cela, enfant ?
Antoine, embarrassé. Si ces choses, toutefois, peuvent tourner à mon salut, mais...
Apollonius. Sois content, je vais te les dire.
Damis, bas à Antoine. Est-il possible ! Il faut qu'il vous ait reconnu du premier coup des inclinations extraordinaires pour la philosophie.
Il se frotte les mains d'un air de satisfaction.
Je vais en profiter aussi moi, ce sera ça de gagné.
Apollonius. Avant de t'ouvrir la doctrine, je t'exposerai ce que j'ai fait pour l'acquérir, et si tu trouves dans toute ma vie un seule action mauvaise, je m'arrêterai aussitôt, car celui-là doit scandaliser par ses pensées, qui a méfait par ses oeuvres.
Damis, à Antoine. Vous voyez quel homme juste ça fait !
Antoine, à part. Décidément je crois qu'il est sincère !
Apollonius. Écoute donc ! Et toi, Damis, écoute aussi ! Je vais dire ce que tu ne sais pas, le ciel ayant voulu que ce fût aujourd'hui que je révélasse ces choses :
Antoine, à part. Il n'est pas, du moins, comme les philosophes d'à présent, il croit à la providence.
Apollonius. La nuit de ma naissance, ma mère rêvait qu'elle cueillait des fleurs dans une prairie, et elle accoucha de moi, à la voix des cygnes qui chantaient dans son rêve. Alors il y eut un éclair et j'ouvris les yeux.
Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé trois fois par jour dans la fontaine Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques, et l'on me frottait le corps avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste dès ma jeunesse.
C'est à cet âge que je commençai à laisser croître mes cheveux, à ne porter que des étoffes de lin, à fréquenter les prêtres et à coucher dans les temples, si bien que lorsqu'on rencontrait quelqu'un qui marchait vite, on avait coutume de dire : où courez-vous donc ? Allez-vous voir le jeune homme ?
Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, elle m'offrait des trésors qu'elle savait être en des tombeaux, si je voulais m'en retourner avec elle en son pays ; une prêtresse d'Isis, désespérée, se tua sur l'autel avec le couteau des sacrifices, et le gouverneur de Cilicie, qui m'avait aperçu un matin achetant des colombes au marché, quand il eut épuisé toutes ses promesses, me menaça de me faire mourir ; mais c'est lui qui mourut, trois jours après, assassiné par les Romains.
Damis, à Saint-Antoine, le frappant du coude. Hein ? Quand je vous disais ! ... quel homme !
Apollonius. Pour me fortifier dans la sagesse j'ai d'abord, pendant quatre ans, observé le silence absolu des Pythagoriciens ; la douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un soupir ; au bruit qui se passait derrière moi je ne détournais plus la tête, et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi comme d'un fantôme.
Damis. Auriez-vous fait cela, vous ? Il fallait une grande vertu, n'est-ce pas ?
Apollonius. Le temps de mon silence accompli, j'entrepris de rétablir les rites afin d'en instruire les prêtres, qui avaient perdu la tradition, et je formulai cette prière : " ô dieux ! Donnez-moi ce qui me convient ! "
Antoine. Comment ? Dieux, les dieux ? Que dit-il ? Il n'est donc pas chrétien ?
Damis. Il ne l'était pas dans ce temps-là... laissez-le poursuivre, taisez-vous, vous interrompriez se idées.
Apollonius. Alors je suis parti pour connaître toutes les religions, pour consulter tous les oracles ; j'ai devisé avec les gymnosophistes de l'Inde, avec les devins de Chaldée, avec les mages de Babylone ; j'ai vu des pays où le soleil se lève à gauche, j'ai entendu dans les cavernes le chant des griffons qui gardent l'or, je suis monté sur les quatorze Olympes, j'ai sondé les lacs de Scythie et j'ai mesuré l'étendue du désert.
Damis. C'est pourtant vrai tout cela, j'y étais aussi.
Apollonius. J'ai d'abord été depuis le pont jusqu'à la mer d'Hyrcanie, j'en ai fait le tour ; par le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, cheval d'Alexandre, je suis redescendu vers Ninive. Aux portes de la ville il y avait une statue de femme habillée à la mode des barbares : c'était la fille d'Inacchus, qui portait sur le front deux petites cornes naissantes. Comme j'étais à la considérer, un homme s'approcha.
Damis. C'était moi ! C'était moi, mon bon maître ! Oh ! Comme je vous aimai tout de suite ! Vous étiez plus doux qu'une fille et plus beau qu'un dieu.
Apollonius, sans l'entendre. Il voulait m'accompagner, disait-il, pour me servir d'interprète dans les pays étrangers lointains.
Damis. Mais vous me répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau, et je me suis mis à marcher derrière vous.
Apollonius. Ayant dépassé Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone ; les gardes, à qui j'avais refusé de dire mon nom, me menèrent au satrape de la province.
Damis. Il poussa un cri en voyant un homme si maigre.
Antoine. La drôle d'histoire !
Apollonius. Le satrape me demanda pourquoi j'étais venu dans le royaume du roi : " je suis libre comme l'oiseau, lui répondis-je, et vaste comme l'air ! "
Damis. Alors il nous laissa partir et nous donna même des provisions. N'est-ce pas le lendemain, maître, que nous rencontrâmes dans un bois cette lionne énorme qui avait huit petits dans le ventre ? Alors vous dites aussitôt : " notre séjour auprès du roi sera d'un an et huit mois " ; je n'ai jamais pu me rendre compte comment vous avez deviné si juste.
Antoine, réfléchissant. Voilà une perspicacité fort merveilleuse !
Apollonius. La première fois que nous couchâmes dans le pays de Cissie, je vis en dormant des poissons qui palpitaient sur un rivage ; ils semblaient se plaindre d'une manière humaine et se lamentaient comme des exilés. Devant eux, dans les flots, un grand dauphin nageait ; ils s'efforçaient d'aller vers lui et traînaient dans le sable leurs nageoires alourdies ; le dauphin cependant s'avançait à leur rencontre, battant la mer avec sa queue, et soufflant l'eau par ses narines.
Damis. Oh ! Que j'ai eu peur, quand vous m'avez raconté ce rêve-là !
Apollonius. Les poissons, c'étaient les Erithriens, transportés dans le pays de Cissie par Darius ; le dauphin, c'était moi qui devais les secourir. J'allai chez eux, je relevai leurs tombeaux.
Damis. Et vous pleuriez ! Vous pleuriez ! ... je ne sais pas pourquoi, car enfin tous ces gens, qui étaient morts, vous ne les aviez pas connus.
Apollonius. Le roi m'a reçu sur son trône, dans une salle ronde, sous un dôme de saphir d'où pendaient à des fils que l'on n'apercevait pas quatre grands oiseaux d'or, les ailes étendues.
Antoine, réfléchissant. Je n'ai jamais vu de choses pareilles, moi.
Damis. C'est là une ville, cette Babylone ; tout le monde y est riche, les rues sont sablées, les maisons ont une porte qui s'ouvre sur le fleuve.
Dessinant sur la terre avec son bâton :
Voyez-vous ? ... comme cela. Et puis ce sont des tours, des temples, des bains, des places plantées, des aqueducs, des promenades ; les palais sont couverts de cuivre rouge... et l'intérieur donc ! Si vous saviez ! Ce n'est qu'argent, ivoire et tapisseries ; elles représentent des fables grecques, et rien ne m'amusait plus que d'en reconnaître les sujets. Chez mon hôte il y en avait une, toute tissue de perles, qui figurait Orphée au milieu des lynx ; il avait sa lyre, une tiare persique et des caleçons.
Apollonius. Sur la muraille extérieure du temple de Bélus, haute de deux cents coudées, large de cinquante, s'élève une tour de marbre blanc qui en supporte une seconde, qui en supporte une troisième, puis une quatrième et une cinquième, et il y en a trois autres encore ; on y monte par des escaliers extérieurs, qui tournent au flanc des tours comme des serpents. Ces tours sont des tombeaux. La huitième est une chapelle ; il y a dedans un grand lit magnifique, et près du lit une table d'or. Personne n'y entre, si ce n'est la femme que les prêtres ont choisie pour le dieu Bélus, lorsqu'il y doit venir passer la nuit : c'est là que le roi de Babylone me fit loger.
Damis. J'aurais bien voulu la voir, moi ; mais cela m'était défendu, je n'ai pas pu.
Antoine. Pourquoi donc ?
Damis. Je n'étais pas le maître, moi ; à peine si l'on me regardait ; aussi je restais seul tout le temps à me promener par la ville, je m'informais des usages, du prix des denrées, de tout ce qui pouvait m'intéresser ; je visitais les fabriques d'étoffes, les ateliers des graveurs ; j'examinais les machines hydrauliques pour porter l'eau dans les jardins, mais il m'ennuyait d'être séparé du Maître.
Apollonius. Au bout d'un an et huit mois
Antoine tressaille.
...nous sortîmes de Babylone et nous prîmes la route des Indes. Un soir, voyageant dans le Caucase par un beau clair de lune, nous vîmes venir devant nous une empuse au pied de fer.
Damis. Oui-da ! Elle sautait sur ses sabots, elle hennissait comme un âne, elle courait dans les rochers avec un bruit de tonnerre ; mais il lui dit des injures, et elle s'en alla.
Antoine, à part. Étrange ! Mais où veulent-ils en venir ?
Apollonius. En traversant le Caucase, des hommes accoururent à nous en poussant des cris de joie, et nous offrirent du miel avec du vin fait de jus de dattes ; je mangeais le miel, Damis prit le vin. Assis sur l'herbe, près d'une fontaine, il m'invita à boire la coupe de Jupiter sauveur ; je refusai, mais je lui permis de boire.
Damis. Et j'en fus bien aise, j'étais si fatigué ! Mais vous, maître, je ne sais comment vous pouvez vivre à ne boire jamais de vin, et à ne manger jamais de viande.
Antoine. Je ne suis donc pas le seul... cet étranger aussi...
Apollonius, continuant. A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi des Indes, nous a montré sa garde d'hommes noirs, hauts de cinq coudées, et dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant gigantesque que ses femmes s'amusaient à parfumer. Il avait autour des défenses des colliers d'or et sur l'un d'eux on lisait : " le fils de Jupiter a consacré Ajax au soleil. " C'était l'éléphant de Porus, qui sans doute s'était enfui de Babylone après la mort d'Alexandre, et qu'on avait retrouvé dans une forêt.
Damis. Personne n'a jamais pu nous dire son âge.
Antoine. Ils parlent abondamment, comme des gens ivres.
Apollonius. Phraortes nous fit asseoir à sa table, elle était couverte de grands oiseaux, de grands poissons ; il y avait de gros fruits étalés sur des feuilles larges, des antilopes avec leurs cornes.
Damis. Les seigneurs de là-bas, tout en buvant, s'exercent à lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse, ou bien à couper la mèche des torches en jetant des poignards d'un bout de la salle à l'autre bout ; mais je n'approuve pas ces amusements, il en pourrait résulter des malheurs.
Apollonius. Quand je fus prêt à partir, le roi me donna un parasol pour le soleil ! Et il me dit " j'ai, sur l'Indus, un haras de chameaux blancs, prends-en ce qu'il te faut, et quand tu n'en voudras plus, tourne-leur la tête du côté du nord et souffle-leur dans les oreilles, ils reviendront. "
Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit, à la lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous ; l'esclave courait en avant, sifflant un air pour écarter les serpents, les perroquets ricaneurs, et nos chameaux courbaient les reins pour passer sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
Un jour, un enfant noir, portant sur le front une lune brillante et tenant à la main un caducée d'or, accourut vers nous et nous conduisit au collège des sages. Larchas, leur chef, me parla longtemps de mes ancêtres, des pensées secrètes de ma jeunesse, des actions oubliées de mes existences antérieures. Lui, il avait été autrefois le fleuve Indus, et il me fit ressouvenir que j'avais été pilote en Egypte, sous le roi Sésostris.
Damis. Mais moi, on ne me dit rien du tout, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été.
Antoine, les considérant avec étonnement. Que sont-ils donc ? Ils ont l'air vague comme des fantômes ; cependant, tout à l'heure, j'ai entendu le grand qui respirait, et, tantôt, l'autre a mangé.
Apollonius. Et nous continuâmes vers l'océan. Sur le bord nous rencontrâmes les Cynocéphales, gorgés de lait, qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane, et nous vîmes avec eux la Vénus indienne, la femme jaune et blanche, qui dansait toute nue au milieu des singes. Elle avait à la taille une ceinture de petits tambourins d'ivoire, et elle riait d'une façon démesurée. Les flots tièdes apportaient des perles sur le sable, l'ambre craquait sous nos pas, et des fucus comme des cèdres gisaient déracinés tout à l'entour. Des squelettes de baleines blanchissaient au soleil dans la crevasse des falaises, et des oiseaux, suspendus à leurs côtes évidées, se balançaient dans de grands nids d'herbes vertes. La lumière du jour était rouge, la terre allait se rétrécissant en pointe. Quand elle ne fut plus large que de la largeur d'une sandale, nous nous arrêtâmes ; et après avoir, avec nos mains, jeté vers le ciel des gouttes d'eau de la mer, nous tournâmes à droite, pour revenir.
Nous sommes revenus par la région d'Argent ; par le pays des Gangarides, qui portent des vêtements de soie, par le promontoire Comaria, par la presquîle de Laria ; nous avons traversé la contrée des Sachalites, qui ont un oeil dans la poitrine, celle des Adramites et des Homérites ; puis à travers les monts Cassaniens, la mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Ethiopie par le royaume des Pygmées.
Antoine, à part. Comme la terre est grande !
Damis. Et quand nous sommes rentrés, tous ceux que nous avions connus jadis étaient morts.
Apollonius. Damis a voulu que je le menasse au tombeau de mon père, mais j'avais vu tant de choses que je n'ai pu en retrouver la place.
Damis, à Antoine. Ce n'est pas insensibilité, vous comprenez, mais il y avait si longtemps qu'il était parti ! Et puis quand on est toujours occupé...
Apollonius. Alors on commença dans le monde à parler de moi. A Ephèse, la peste ravageait la ville, j'ai fait lapider un vieux mendiant qui rôdait tous les soirs sur les remparts.
Damis. Et la peste s'en est allée !
Antoine. Comment ! Il chasse les malades ?
Apollonius. A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de Vénus.
Damis. Oui, un fou qui aimait éperdument cette statue. Il lui faisait des présents et même avait promis de l'épouser. Aimer une femme, passe encore ! Mais une statue ! Quelle sottise ! Le maître cependant lui mit la main sur le coeur et l'amour s'en est allé.
Antoine. Quoi ! Il délivre des démons ?
Apollonius. En Egypte, j'ai apprivoisé un satyre.
Damis. Il nous suivait depuis la troisième cataracte, mais un jour que vous ne le regardiez plus, il s'est enfui.
Antoine Qu'est-ce que cela veut dire ?
Apollonius. A Ostie, on portait au bûcher une jeune fille morte.
Damis. Une pluie fine tombait, le maître s'est approché du brancard, de ses doigts a touché le front de la jeune fille morte, et elle s'est relevée en appelant sa mère.
Antoine. Comment ! Il ressuscite les morts ?
Apollonius. J'ai prédit l'empire à Vespasien.
Antoine. Quoi ! Il devine l'avenir ? Serait-ce un enchanteur ?
Damis. Il y avait à Corinthe...
Antoine, à part. Non ! Je ne dois plus les écouter, c'est dangereux peut-être.
Apollonius. Étant donc à table avec lui, aux bains de Baïa...
Antoine. Excusez-moi, étrangers, mais il est tard, et...
Damis. Ce disciple s'appelait Ménippe. Un soir il rencontra une femme qui le prit par la main.
Antoine. C'est l'heure de la première veille, allez-vous-en !
Apollonius. Un chien entra portant à la gueule la main coupée d'un homme.
Antoine. Est-ce que vous ne m'entendez pas ? Retirez-vous !
Damis. Cette femme lui dit qu'elle était phénicienne et qu'elle demeurait près de la ville, dans le faubourg des teinturiers.
Antoine. De grâce ! Laissez-moi ! Allez-vous-en !
Apollonius. Le chien cependant rôdait autour des lits, et le monde voulait le chasser.
Antoine. Taisez-vous donc ! Mais taisez-vous ! Assez !
Damis. Si vous venez chez moi, ajouta-t-elle, vous boirez d'un vin comme vous n'en avez jamais bu.
Apollonius. Mais moi je dis : " laissez-le, il sait ce qu'il doit faire " .
Antoine à part. Ils continuent ! Oh ! Oh !
Damis. Ménippe donc se rendit chez elle, ils s'aimèrent.
Antoine, criant. Avez-vous fini ? Partez !
Apollonius. Et le chien, quand il eut tourné quelque temps, déposa la main coupée sur les genoux de Flavius.
Antoine. Ce qu'ils disent se confond dans ma tête, c'est comme si j'entendais bruire des cymbales, et comme si j'entendais râler des mourants.
Damis. Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle et tout son corps tremblait.
Antoine, bondissant. Encore !
Il s'avance vers eux, puis tout à coup, avec tristesse.
Ah ! Qu'ils continuent puisqu'il n'y a pas moyen...
suite
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