La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(5)

Silence complet, la scène est vide.

Mais du fond s'avancent

Les Montanistes

dans des tuniques noires, la tête couverte de cendre, marchant les bras croisés.

Persévère, Antoine ! C'est par la pénitence que tu vaincras le démon. Fais-toi souffrir, mortifie-toi, macère-toi !
Et quand le cal sera venu sur la croûte sèche de tes plaies et que ton esprit n'imaginera plus rien pour tourmenter ta chair fatiguée, va-t'en, cours au martyre ! Jésus l'a subi, ses fils doivent le chercher pour lui plaire. A côté de sa douleur, que seront jamais leurs douleurs ! Le gémissement du calvaire retentira jusqu'à la consommation des mondes, infini comme la souffrance qui l'a poussé ; mais de toutes les larmes des générations disparues qui, réunies ensemble, feraient peut-être des océans, dis-moi donc s'il en reste une seule goutte ? Bornée est ta nature, chétive est ta souffrance. N'es-tu pas fatigué du corps qui pèse sur ton âme et qui la courbe comme un cachot trop étroit ? Démolis donc ta chair, fais-y de larges ouvertures pour qu'y descende l'air du ciel.
Viens avec nous, imite-nous ! Nous avons six fois par lune des jeûnes entiers, nous observons trois carêmes, nous nous abstenons de bain, d'étoffes bigarrées, d'odeurs et de tout ce qui a suc ou sang dans la nourriture que nous prenons ; nous baptisons les morts, nous voilons les vierges, nous refusons la communion au criminel agonisant, et nous proscrivons les seconds mariages.

 

Les Tatiens

rasés, tondus, nu-tête, enfermés dans des sac noirs.

Nous les proscrivons tous !
Pensez-vous plaire au Saint-Esprit en perpétuant par la chair la malédiction de la chair ?
L'arbre de l'Eden qui portait chaque année douze fruits rouges comme du sang, c'est la femme ; celui qui dort à son ombre ne se réveillera que dans l'enfer.
... Ils s'en retournent forniquer tout en paix dans la sécurité de leur sottise, ils disent qu'à deux ils en chérissent mieux le Seigneur, qu'ils élèvent des fidèles pour le servir ; comme si ce n'était pas eux qu'ils chérissent avant toute chose ! Comme s'ils ne reniaient pas l'esprit en sacrifiant à la chair ! Comme si le Seigneur, autour duquel dansent les soleils, avait besoin pour qu'on l'adorât, de l'auxiliaire permanent des enfantements de leurs corps ! Où est-il l'insensé qui a permis aux fils de Jésus de faire leur salut dans le mariage ?
Celui-là n'avait donc jamais posé sa tête sur le sein d'une fille d'Eve ? Il ne s'était pas senti dans l'amour d'elle dissoudre avec lenteur, comme une petite plante qui se pourrit sous la pluie chaude de l'orage ? Il n'avait pas éprouvé dans sa main cette main qui sue la mollesse, ni tressailli d'épouvante à ce regard qui fond les enthousiasmes et asphyxie la pensée ?
La prière, qui doit monter à Dieu ardente et droite comme la flamme des grands cierges, toujours vacille et s'éteint sous le souffle de la femme ; d'elle-même, sans le vouloir, elle dénigre l'esprit et toujours rabaisse à son usage les aspirations qui la dépassent. Quand elle implore à genoux la béatitude éternelle, ce n'est que pour la partager avec l'homme de son coeur, et elle la rêve toute remplie par les intarissables épanchements à leur mutuelle ivresse. Non ! Non ! Jamais l'époux ne dévêtit l'épouse pour en couvrir le pauvre, ni n'ordonne à ses fils de serrer leurs coudes à table pour faire place à l'étranger. Y en a-t-il qui désertent la maison pour l'arène ? Devant les idoles les meilleurs même détournent la tête sans rien dire, de peur que l'épée du légionnaire ne vienne, la nuit, fouiller les berceaux endormis.
Si, plus forts un moment, ils ont pu s'échapper à leur tendresse, oh ! Antoine, personne, en revanche, n'a jamais su sous quels navrements se noya leur âme lorsqu'il a fallu mourir, ni les voix aimées qu'ils entendaient à travers le rugissement des léopards, ni leurs atroces jalousies à propos des familles applaudissantes, et tous les vagues horizons de félicités terrestres qui passaient, avec le ciel du soir, sous la courbe des arcades, ni les remords désespérés qui ont effacé leur martyre, ni avec quels reniements du Christ ils se sont vengés de leur vertu !
Le chrétien n'est pas sur la terre pour en cultiver les joies, pour les donner ni les recevoir ; sa vie à lui est large et détachée, il a la foi pour épouse, le monde pour famille, la pénitence pour patrimoine, il doit continuellement sentir dans son âme quelque chose de béant et d'inassouvi, quelque chose qui déborde l'existence et qui n'y puisse appartenir.
Affamé du ciel, il perdrait le désir de Dieu si la terre une seule fois pouvait rassasier son espérance.

 

Maximilla et Priscilla,

très pâles, vêtues de manteaux bruns ; elles rejettent leur capuchon. Maximilla est brune, Priscilla blonde.

Ils ont raison, nous savons cela, nous autres, du temps que nous vivions chez nos maris, nos coeurs étouffaient.
Aux banquets de famille, quand les parents assemblés entrechoquaient les coupes en chantant de vieilles chansons, sérieuses et le coude sur la table, à mesure que de leurs coeurs la gaieté s'épanchait plus joyeuse, une amertume sans nom envahissait les nôtres.
Il ne fallait pas, disaient-ils, nous échapper dès le matin sans litière ni suivante, courir jusque dans les tavernes chercher les belluaires et les geôliers. Nos anneaux, nos bracelets, nos colliers, nous donnions tout pour visiter les confesseurs ; la nuit se passait avec eux, nous récitions des psaumes, nous parlions des anges ; nos époux, pendant ce temps-là, se tourmentaient à la maison. Comme ils furent colères, le jour qu'ils surprirent dans nos vêtements des petits linges ensanglantés qui avaient séché sur nos poitrines !
Le soir, quand nous récitions nos prières, ils attendaient derrière nous, frappant du pied dans la chambre. Oh ! Que nous avons pleuré souvent dans leurs étreintes, lorsqu'à force de baisers, malgré nous, ils rappelaient sur nos lèvres notre âme envolée vers Dieu !
Ah ! Mère du Christ ! Ils ont cassé en morceaux les délicatesses fines de notre pauvre pudeur, et avec leurs passions troublé la calme profondeur de la foi, comme avec des pierres que l'on jetterait dans un puits l'une après l'autre.
Et nos soupirs nous gonflaient la poitrine, le dégoût de la vie se tournait en haine, et nous grelottions sous ces tristesses plus froides que la rosée qui trempait le bas de nos robes, lorsque, dans l'herbe des cimetières, nous allions prier sur les tombeaux.

 

Priscilla.

La première fois que je l'ai vu, j'étais seule, il faisait lourd, les murs avaient des gouttes comme un front en sueur ; sur l'eau claire du bassin le plafond de mosaïques se mirait immobile. Assise sur les degrés de marbre de la piscine, je dormais à demi, au bruit confus de la rue qui m'arrivait dans mon sommeil. Tout à coup j'entendis des clameurs, on courait, des voix criaient : " c'est un magicien ! C'est le Diable ! C'est le Christ ressuscité ! C'est un prophète nouveau ! " et la foule s'arrêta devant notre maison, en face le temple d'Esculape. Je me levai de suite, sans prendre mes sandales, et je me haussai avec les poignets jusqu'à la hauteur de la fenêtre.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme vêtu de la tunique des affranchis, qui portait un carcan de fer à son cou ; il parlait, et la foule s'agitait comme les épis sous un grand vent.
Quoiqu'il fût loin, je l'entendais aussi bien que s'il eût été collé à mon oreille, ou plutôt il me semblait que c'était en moi-même que se disait sa parole, et que je ne faisais qu'écouter la vibration de mes pensées.
Il disparut un moment, puis on le revit avec un réchaud de charbons.
Il se remit à parler, il prenait les charbons avec ses mains, et il s'en faisait sur la poitrine de larges traînées rouges, en criant le nom de Jésus, et le peuple disait : " cela n'est pas permis, lapidons-le ! " mais il y en avait aussi qui applaudissaient, et il en avait d'autres qui riaient.
Lui, il continuait. C'était comme un tonnerre qui roule, et quand il était fatigué de gesticuler avec la main droite, il gesticulait avec la main gauche. Cependant le jour baissa, peu à peu la rue fut vide, les marches du temple se dégarnirent, et il ne resta plus que dix hommes à l'écouter, puis sept, puis trois, puis un seul, qui finit par s'en aller comme les autres.
Lui, il continuait. C'était des choses merveilleuses, charmantes ; elles découlaient comme des cascades d'étincelles, des fleurs du paradis grandes ouvertes tournaient rapidement devant moi leurs pétales éblouissantes, et j'entendais dans les espaces siffler la mélodie d'un archet d'or. Mes bras pourtant lâchèrent les barreaux, mes jarrets s'affaissèrent, mon corps tomba. Je ne sais s'il avait fini, si c'est moi qui avais cessé de l'entendre, mais la piscine était vide, et sur les dalles sablées de poudre bleue, la lune allongeait ses rayons clairs.

 

Antoine.

De qui donc parle-t-elle ?

 

Maximilla.

C'était à la fin de l'été, nous revenions de Tarse par les montagnes, quand, à un détour du chemin, nous vîmes un homme sous un figuier ; il en cueillait les feuilles et les jetait au vent, il en arrachait les fruits et il les écrasait par terre.
Du plus loin il nous cria de nous arrêter, et comme nous avancions toujours, il se précipita vers nous en nous injuriant. Un des cavaliers le frappa de son fouet, les esclaves accoururent avec leurs épieux ; il se mit à rire, d'un rire terrible qui fit cabrer les chevaux, et les molosses se mirent à hurler tous ensemble.
Il était nu-pieds, debout, au bord du précipice, la sueur coulant sur son visage olivâtre, le vent de la montagne faisait claquer son manteau noir.
Il nous appelait tous par nos noms, et nous racontait nos existences, il nous reprochait la vanité de nos oeuvres, la turpitude de nos corps, l'abomination de nos richesses, et il levait le poing du côté des dromadaires, à cause des clochettes d'argent qu'ils portaient sous la mâchoire.
Il monta au-dessus du figuier, sur un pan de roc, dans la montagne. Alors il se mit à me regarder en face dans les yeux et à me parler. Cela me tourmentait, et pourtant cela me délectait aussi ; il m'épouvantait, mais je l'adorais, j'aurais voulu fuir, il fallait que je restasse toujours ; sa colère me glaçait d'épouvante jusqu'à la moelle, puis il avait tout à coup, parfois, au contraire, je ne sais quel voluptueux langage mêlé de brises et de parfums, qui me berçait doucement avec des enivrements et des excitations. Les esclaves s'approchèrent en disant : " nos bêtes n'ont rien mangé, voici la nuit, il faudrait partir " ; puis ce furent les femmes qui dirent à leur tour : " nous ne pouvons pas rester là, nous avons peur des voleurs " ; puis ce furent les enfants qui crièrent : " nous avons faim ! Nous avons froid ! " et comme on n'avait pas répondu aux femmes, elles s'en allèrent.
Puis ce fut l'époux qui s'approcha et qui dit : " que veux-tu donc ? Resteras-tu toujours là ? " et les enfants pleuraient toujours et s'en allèrent retrouver les femmes, les bêtes de somme périrent dans les précipices, les chiens rompirent leurs chaînes et s'enfuirent de côté et d'autre dans la montagne.
Lui, il continuait. Sa voix sifflait, ses paroles tombaient précipitées, coupantes comme des poignards qui faisaient saigner mon coeur et le dégorgeaient.
Je sentis près de moi quelqu'un, c'était l'époux, il disait : " oh ! Laisse-le ! Laisse-le ! " j'écoutais l'autre, il se rapprocha plus près, et il reprit, à deux genoux : " est-ce que tu m'abandonnes ? " et je répondis : " oui, va-t'en " .

 

Priscilla et Maximilla, ensemble.

Le Père domine, le Fils pâtit, l'Esprit flamboie, le Paraclet est à nous, l'Esprit est en nous, car nous sommes les amantes du grand Montanus. Nous prophétisons sur les ponts, sur les chemins, dans les halliers, dans les déserts, sur les places publiques, dans les églises.
Là-bas la couche est vide, l'époux a gémi, les enfants ont pleuré, le soir, en nous demandant, et les valets en liberté ont été voler le vin dans les celliers.
Maintenant sans doute la concubine a dormi dans la couche, l'époux est mort, les enfants ont oublié et les valets, comme des renards, ont ravagé toute la maison. Qu'importe ! Sommes-nous des femmes ? De quel amour, ô maître, t'adorent tes servantes ! Toi, beau Montanus, première des créatures, fils de la Trinité sainte, séjour même de la Grâce !

 

Montanus.

Quand vous passez, on dit : voilà donc ces deux femmes qui ont quitté tout pour suivre Montanus !
Ce n'est pas lui, mais quelque chose de supérieur qui réside en sa personne. Car je ne suis pas un homme, moi, vous le savez, n'est-ce pas, vous qui languissez d'ardeur sur ma poitrine imberbe.
Vous êtes, ô mes chéries, la pénitence dans la matière, l'inassouvissable désir, l'âme pure.
Le Saint-Esprit, qui est moi, a effacé en vous la chair immonde ; elle n'est plus, puisque vous jouissez dans la douleur et que vous souffrez par la vie comme par une blessure. Le monde se trouble, votre exemple fait accourir les femmes à moi, les femmes riches qui deviennent délirantes comme vous, à cause de cet amour qui n'a pas de nom sur la terre.
Gardez sous vos tuniques de deuil la pourpre que vous portiez chez vos maris, cachez votre chevelure longue qui se déroule le soir comme un fleuve, priez, pleurez, sanglotez, pâmez-vous, aimez-moi ; je veux que vos yeux soient pâles comme un manteau d'azur qui a déteint au grand soleil ; appelez-moi pour vous coucher sur les chevalets, montrez-moi les ampoules roses faites par les orties dont vous fouettez vos corps, et quand le sang coulera, j'arriverai pour le sucer avec ma bouche.

Montanus s'éloigne lentement avec Maximilla et Priscilla, qui entrecroisent leurs bras autour de sa taille et posent leur tête sur son épaule.

 

Les Montanistes.

Suis-les donc, ils s'en vont à leur Jérusalem, dans leur maison de Pepusa, dont la place est inconnue ; ils te recevront, tu partageras leurs nuits, leurs festins, leurs prières ; tu verras les convulsions qu'ils se donnent, les hébétements qui les font ressembler à des cadavres. Et toi aussi, tu aimeras avec toute l'âcreté de l'enfer, mais ce sera le ciel ; tu convoiteras avec toute la violence de la chair, et ce sera l'âme.
Tu brûleras pour les prophétesses, tu adoreras Montanus.

Maximilla et Priscilla tournent la tête et font signe à Saint-Antoine de les suivre ; elles continuent à s'en aller, s'arrêtant ainsi de place en place et recommençant toujours le même jeu.

 

Antoine.

Au nom du Christ, sortez d'ici !

Les Montanistes restent immobiles.

Au nom de la Vierge Marie, allez-vous-en !

Ils ne bougent pas.

Au nom de la croix, fuyez !

Un éclat de rire dans le groupe des Montanistes. Silence. Maximilla et Priscilla soupirent.

 

Antoine.

Ils ne s'en vont pas ! O Seigneur ! ô mon Dieu ! ... au nom du paradis, par le mérite de tous les saints, par l'esprit de tous les anges, par le sang de tous les martyrs...

Les Montanistes s'avancent.

Les voilà ! L'enfer me prend ! Pitié pour moi, Seigneur !

 

Les Montanistes.

Non, tu ne nous chasseras pas, tu ne nous repousseras pas. Zotime de Comane a été vaincu par Maximilla ; Sotas, évêque d'Anchiale, a été vaincu par Priscilla. Le Christ est pour nous, car nous souffrons comme le Christ ; la vierge est pour nous, car voici ces deux femmes pures ; les anges sont pour nous, car c'est l'esprit qui fait les anges et nous vivons par l'esprit, et rien que par lui. Nous avons des saints qui sont plus saints que tes saints, des martyrs plus martyrs que tes martyrs.
Connais-tu Alexandre, Théodore et Thémison ?
On a arraché les yeux, les dents et les ongles à Alexandre de Phrygie, on lui a frotté la peau avec du miel, on a versé dessus une ruche de guêpes, et on l'a lié par une corde à la queue d'un taureau qui marchait dans une prairie fauchée. On a coupé Thémison avec des couteaux de bois ; on lui a fendu le ventre, on en a retiré les entrailles, et on lui en a sur le visage fait couler le jus avec des pinces. Le Diable a pris Théodore sur une montagne, l'y a battu pendant six nuits, avec le tronc d'un cèdre qui avait toutes ses branches, et l'a rejeté d'en haut, dans la vallée.
Apportez le bassin, amenez l'enfant, affilez les poinçons : il faut cent gouttes pour les patriarches, cent gouttes pour les élus, cent gouttes pour les auditeurs ; il faut encore huit cent soixante-dix-huit gouttes pour les huit cent soixante-dix-huit esprits du ciel ; l'innocent va racheter toute sa race. S'il en meurt, c'est un martyr ; s'il guérit, il deviendra pontife. Les hosties sont-elles prêtes ? Le langes sont-ils ôtés ?

Les Montanistes déposent à terre un grand bassin de fer et retirent des poinçons de dessous leurs robes, on entend pleurer un petit enfant.

 

Antoine, criant éperdu.

Assez ! Assez ! Grâce ! Pitié !

 

Les Montanistes.

Non ! Non !

 

La Logique.

Eh bien ! écoute ceux-là.

 

Les Valériens.

Tunique à manches courtes, de couleur marron ; ils ont à la ceinture des poignards sans gaine, sur la tête des couronnes d'épines, et le sang de leur front dégoutte sur leurs épaules. A leur aspect Antoine pousse un cri d'horreur. Ils tirent leurs couteaux, et les montrant :

Ceci est pour couper l'organe du sexe.

Ils prennent leurs couronnes.

Ceci est pour faire souffrir la tête.

Le couteau d'une main, la couronne de l'autre, et les présentant alternativement

Voilà qui tranche la concupiscence à sa racine.
Voici qui endolorit l'orgueil en son séjour.
Grâce au fer, la tentation pour nous est sans péril ; sous la tresse d'épines, le désir se trouvera tourmenté par la douleur.
Quand tu sens une pierre dans ta sandale, tu défais ta sandale et tu retires d'entre les doigts le gravier qui te blesse ; mais ne sens-tu pas quelque chose qui te gêne dans la vie et qui fait boîter ton âme ?
Est-ce la douleur que tu redoutes, lâche ? Est-ce la perte de ta chair, hypocrite ?
D'autres iront coucher près des femmes, pour pouvoir se dire, se délectant dans l'orgueil de l'abstinence : moi je suis chaste, mais il ne tient qu'à moi de ne pas l'être ; l'adultère m'effleure, mais, si je voulais, je le saisirais et m'y plongerais. Toi aussi tu te couches près d'elle et tu la regardes dormir ; elle se retourne dans son sommeil, elle soupire de langueur. Ah ! Qu'elle bondirait vite si tu l'appelais ! Patience ! Patience ! Elle se réveillera tout entière, plus dévorante que les lions, plus vertigineuse que l'abîme.
Etouffe-la donc, coupe-la donc, hache-la donc !

 

Les Donatistes Circoncellions

vêtus de peaux de chèvres et portant des massues de fer sur l'épaule.

Malédiction sur la chair ! Malédiction sur l'esprit ! Malédiction sur le monde ! Malédiction sur nous-mêmes ! Maudit l'homme ! Maudite la femme ! Maudit l'enfant !
Maudit celui qui rit ! Maudit celui qui pleure !
Haine au riche ! Haine au pauvre ! Haine au roi ! Haine au peuple !
Détruisons la chair qui engendre la vie, abattons l'esprit qui s'égale à Dieu, ravageons le monde qui est le domaine de Satan, exterminons-nous nous-mêmes qui sommes dans la servitude de la chair, dans l'orgueil de l'esprit, dans les attaches du monde.
Tuons l'homme qui perpétue la malédiction, égorgeons la femme qui la reproduit, broyons l'enfant qui la tête à la mamelle.
Abattez l'arbre qui rafraîchit par son ombrage, écrasez le fruit qui délecte par sa saveur. Que les dents qui claquent de joie soient brisées !
Que les yeux qui pleurent de chagrin soient pourris, car pourquoi se réjouir ? Pourquoi pleurer ?
Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup, qui ne voudrait pas mourir ; battez le pauvre qui envie la housse de l'âne, le repas du chien, et qui se désole solitairement que chacun ne soit pas misérable comme lui. Quand vous verrez le roi, qui a une couronne et un manteau avec des gens qui l'accompagnent, dites-lui qu'il est comme Carrabas le fou, qui a une couronne de papier peint, pour manteau une natte de paille, pour soldats les enfants des rues qui le suivent avec des huées.
Dites aux nations que le temps va venir où Dieu écrasera du pied leur fourmilière, qu'on allumera les palais avec le chaume des cabanes, et que les sépulcres seront retournés sur la terre, comme des boîtes dont on a frappé le fond pour en vider la poussière.
Nourrissez les ours, appelez les vautours, sifflez les crocodiles sur le rivage.
Nous, les capitaines des Saints, nous détruisons la matière pour hâter la fin du monde. Dieu l'ordonne, et l'
Israélite que nous portons sur l'épaule est le marteau de sa fureur. Nous pillons dans les villes, nous incendions dans les campagnes, nous assommons sur les chemins, nous brûlons les blés, nous renversons les maisons, nous égorgeons les animaux, nous brisons les meubles, nous répandons le vin, nous jetons l'argent dans la mer.
Le salut n'est que dans le martyre, nous nous donnons le martyre.
Nous nous enlevons la peau des pieds et nous courons sur les galets, nous nous passons des broches de fer dans les entrailles, nous nous roulons nus dans la neige, nous arrêtons les voyageurs, et nous les forçons à nous supplicier jusqu'à ce qu'ils en soient épuisés d'épouvante et qu'ils nous aient demandé grâce, pour ne plus nous faire souffrir.
Quand le corps nous gêne, comme d'une tunique de pestiféré nous nous en débarrassons tout d'un coup ; nous nous entrégorgeons ensemble en criant : louange à Dieu ! Nous montons sur les édifices et les montagnes, et nous nous précipitons la tête en bas ; nous allons dans la tanière des bêtes sauvages arracher les petits qui tètent à la mamelle ; nous nous couchons sous la roue des grands chars, nous nous jetons dans la gueule des fours. Honni soit le baptême ! Honnie l'eucharistie ! Honni le mariage ! Honni le viatique ! Damnation sur la tête qui reçoit l'eau, sur la main qui la verse ! Le sacrement ne donne pas l'esprit, la pénitence seule lave les âmes. Damnation sur l'hostie, sur les doigts qui la rompent, sur les lèvres qui la prennent ! Jésus ne se touche point, Jésus ne se mange point. Damnation sur l'adultère consacré, sur le serment d'amour ! C'est Dieu qu'il faut aimer, c'est avec la douleur qu'il faut s'unir. Damnation sur la vanité du moribond qui croit la chair éternelle ! Damnation sur la faiblesse de ceux qui l'espèrent ! Damnation sur l'infamie de celui qui l'enseigne ! Damnation sur toi ! Damnation sur nous ! Damnation sur tous et gloire à la mort !

Un coup de tonnerre éclate, les Hérésies disparaissent. Silence.
Antoine regarde de côté et d'autre, une fumée épaisse envahit la scène.

 

Antoine.

Quoi ? Plus rien ! ... ils sont partis... Ah ! D'où vient que mes yeux n'y voient plus ? Je tremble, mettons-nous vite en prières.

Il s'avance vers la chapelle, la fumée s'épaissit.

C'est comme une nuée qui m'entoure... il n'y a point d'orage pourtant, et je n'entends plus le tonnerre.

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