La Tentation de Saint-Antoine
version de 1849
(4) Antoine, se relevant. Qu'est-ce qui pleure ? Est-ce quelque étranger assassiné dans la montagne ?
Il met la main devant ses yeux.
Je ne vois rien, la nuit est si sombre !
Il sort de sa cellule, écoute et tâche à distinguer dans l'obscurité d'où part la voix ; il prend une liane par terre et l'allume à la petite lampe de la chapelle qui brille avec peine.
Il cherche à l'entour, abaissant et élevant sa torche ; les pleurs semblent e rapprocher.
Antoine s'arrête surpris. C'est une femme... (elle sanglote) et un vieillard la soutient.
On voit s'avancer une femme pâle, dont les bandeaux noirs tombent le long de sa figure ; une tunique de pourpre en lambeaux découvre son bras amaigri, où résonne un bracelet de corail ; elle a sous les yeux des bourrelets rouges, sur la joue des marques de morsure, aux bras des traces de coups.
Elle s'appuie en pleurant sur l'épaule d'un homme chauve, habillé d'une grande robe de même couleur rouge. Il a une longue barbe grise et tient à la main un petit vase de bronze qu'il dépose à terre.
Antoine. Elle paraît jeune, et l'homme qui l'aide à marcher c'est son père sans doute.
Simon Le Magicien, à Hélène. Arrête-toi.
Hélène, gémissant sur le sein de Simon. Père ! Père ! J'ai soif !
Simon. Que ta soif soit passée !
Hélène. Père, je voudrais dormir !
Simon. Eveille-toi !
Hélène. Oh ! Père, quand pourrai-je m'asseoir ?
Simon. Debout ! Debout !
Antoine. Comme vous la traitez ! Qu'a-t-elle donc fait ?
Simon, appelant trois fois. Ennoïa ! Ennoïa ! Ennoïa ! Il demande ce que tu as fait ? Dis-lui ce que tu as à dire.
Hélène, se réveillant comme d'un songe. Ce que j'ai à dire, ô père...
Simon. Parle ! D'où viens-tu ? Où étais-tu ?
Hélène jette des yeux égarés sur ce qui l'entoure, elle lève la tête au ciel, se recueille un instant et commence d'une voix couverte :
J'ai souvenir d'un pays lointain, d'un pays oublié ; la queue du paon, immense et déployée en ferme l'horizon, et, par l'intervalle des plumes, on voit un ciel vert comme du saphir. Dans les cèdres, avec des huppes de diamant et des ailes couleur d'or, les oiseaux poussent leurs cris pareils à des harpes qui se brisent ; sur la prairie d'azur les étoiles dansent en rond. J'étais le clair de lune, je perçais les feuillages, je me roulais sur les fleurs, j'illuminais de mon visage l'éther bleuâtre des nuits d'été.
Antoine, à Simon lui faisant signe qu'elle est folle. Ah ! Ah ! Je vois ce que c'est ! Quelque pauvre enfant que vous aurez recueillie.
Simon le doigt sur la bouche, bas. Chut !
Hélène reprend. A la proue de la trirème, où il y avait un bélier sculpté qui, à chaque coup des vagues, s'enfonçait sous l'eau, je restais immobile, le vent soufflait, la quille fendait l'écume. Assis à mes pieds il disait : " que m'importe s'ils s'arment tous, si je trouble ma patrie, si je perds mon empire ! Tu vas venir dans ma maison, nous vivrons ensemble. " Ménélas en pleurs agita les îles, on partit avec des boucliers, avec des casques, avec des lances, avec des chevaux blancs, qui piaffaient d'effroi sur le pont des navires. Ah ! Qu'elle était douce la chambre de son palais ! Il passait dans les corridors embaumés, sur la pourpre des lits d'ivoire il se couchait à midi, et pendant que sur mon pouce tournait le fuseau rapide, jouant avec le bout de ma chevelure, il me chantait des airs d'amour.
Le soir venu, je montais sur les remparts, je voyais les deux camps, les fanaux qu'on allumait, les soldats qui luttaient ensemble, Ulysse sur le bord de sa tente causant avec ses amis, Ajax nettoyant le baudrier de son épée dans le sang des boeufs, Achille tout armé qui faisait courir son char le long du rivage de la mer.
Antoine. Mais elle est folle tout à fait ! Pourquoi donc la menez-vous avec vous ?
Simon, le doigt sur la bouche. Chut ! Chut ! ...
Hélène. J'étais dans une forêt, des hommes ont passé. Ils m'ont baisée à la bouche, ils m'ont prise, et m'attachant avec des cordes, m'ont emportée sur leurs chameaux. Nous avons passé par des défilés... chaque jour, à l'heure où l'on clouait les tentes, ils me descendaient dans leurs bras et, au bord des grands puits, ils me faisaient chanter pendant la nuit. Sur la route, des hommes accoururent, la caravane devint une armée, ils se lissaient sur moi dans mon sommeil, ils m'ont flétrie ; ce fut le prince d'abord, puis les capitaines, puis les soldats, puis les valets de pied qui soignent les ânes.
Arrivés aux portes de la ville, ils m'ont lavée à la fontaine, mais mon sang qui coulait a rougi les eaux et mes pieds poudreux ont troublé la source ; ils m'ont graissée avec des huiles, ils m'ont frottée avec des pommades blanches qui resserrent les tissus, et ils m'ont vendue au peuple pour que je l'amuse.
C'était à Tyr la Syrienne, près du port, dans une rue tortueuse, à l'écart des autres. En haut du logis, par la fenêtre ouverte, j'appelais les passants. J'ai dormi avec des étrangers qui ricanaient dans une langue barbare, les esclaves m'ont battue, les débauchés en ivresse ont vomi sur ma poitrine.
Un soir, nue, debout et le cistre à la main, je faisais danser des matelots grecs. L'orage grondait au dehors ; sur les tuiles la pluie ruisselait en tombant, le bouge était rempli, la vapeur des vins montait avec les haleines, lourde et chaude comme la fumée des lampes ; un homme entra tout à coup, sans que la porte fût ouverte ; comme un rayon de soleil son regard descendit et je le vis qui levait le bras en l'air en écartant deux doigts, un coup de vent fit craquer les lambris, d'eux-mêmes les trépieds s'allumèrent, je courus à lui.
Simon. Tu courus à moi. Oh ! Je te cherchais depuis longtemps, je t'ai trouvée, je t'ai rachetée, je t'ai délivrée, car, moi, je suis le libérateur et le rénovateur. Regarde-la, Antoine ! Tu la vois ? C'est celle-là qu'on appelle Charis, (...), Ennoïa, Barbelo ; elle était la pensée du père, le nous qui créa l'univers, les mondes. Un jour, les anges, ses fils, se révoltant contre elle, la chassèrent de son empire. Alors elle fut la lune, le type femelle, l'accord parfait, le triangle aigu ; puis pour se dilater tout à leur aise dans l'infini dont ils l'exclurent, ils l'enfermèrent à la fin dans un corps de femme. Comme la cascade qui descend des monts pour se perdre dans les ruisseaux, par des chutes successives et des dégradations sans nombre, elle est tombée du plus lointain des cieux jusqu'au plus bas de la terre ; à tous les degrés qui composent l'abîme, elle a fait son séjour ; elle a pénétré les atomes et réchauffé dans la matière les limbes des créations futures ; sans la connaître, les hommes avides se sont rués sur ses flancs.
Mais vois comme elle reste belle cependant encore, et jeune toujours ! Elle est pâle comme le souvenir, ses yeux sont plus vagues qu'un rêve, et la curiosité circule à l'entour de tous ses membres.
Elle a été cette Hélène dont Stésichore a maudit la mémoire, et qui devint aveugle pour le punir de son blasphème ; elle a été Lucrèce que les rois violaient et qui s'est tuée par orgueil, elle a été la Dalilah infâme qui coupait les cheveux de Samson, elle a été cette fille des Juifs qui s'écartait du camp pour se livrer aux boucs et que les douze tribus ont lapidée ; elle a aimé la corruption, la fornication, le mensonge, l'idolâtrie et la sottise ; elle s'est dégradée dans toutes les corruptions, avilie dans toutes les misères, et s'est prostituée à toutes les nations ; elle a chanté dans tous les carrefours, elle a baisé tous les visages.
A Tyr, quand je l'ai retrouvée, elle était la maîtresse des voleurs ; elle buvait avec eux pendant les nuits d'hiver, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède. C'est moi, moi, père pour les Samaritains, fils pour les Juifs, Saint-Esprit pour les nations, qui suis venu pour la consoler dans sa tristesse, la faire remonter dans sa splendeur et la rétablir au sein du Père.
Et maintenant, inséparables l'un de l'autre, comme la substance et la durée, comme la mesure et le mouvement, comme l'organe et la vie, unis ensemble dans le rythme éternel qui fait mouvoir nos deux natures, nous allons délivrant l'esprit et terrifiant les dieux.
J'ai prêché dans Ephraïm et dans Issakar, à Samarie et dans les bourgs, dans la vallée de Mageddo, le long du torrent de Bizor, et depuis Zoara jusqu'à Arnoun, et au delà des montagnes, à Bostra et à Damas.
Je suis venu pour détruire la loi de Moïse, pour renverser les prescriptions, pour purifier les impuretés ; je suis celui qui enseigne l'inanité des oeuvres. Comme Jésus a fait des peuples qu'il assit tous égaux à la table de sa miséricorde, je convoque au grand amour toutes les âmes des fils d'Adam, qu'elles soient frénétiques de luxure ou affolées de pénitence ; au soleil de la grâce, l'action se pulvérise comme du sable, j'en annule le démérite ou la valeur par le dédain d'où je la contemple.
Viennent à moi ceux qui sont couverts de poussière, ceux qui sont couverts de sang, ceux qui sont couverts de vin ! Par le baptême nouveau, comme par la torche de résine qu'on porte dans les maisons lépreuses, pour brûler sur la muraille les taches de rousseur qui les dévorent, je les rincerai jusqu'aux entrailles et jusqu'au fond de leur être. C'est moi qui baptise avec le feu et qui d'un mot l'allume sur les ondes par ma parole puissante. Veux-tu qu'il ruisselle sur ta tête ? Veux-tu qu'il embrase ton coeur de l'éternel incendie ?Il se tourne vers le vase qu'il a apporté.
Feu, allume-toi !
Une flamme blanche paraît à la surface du vase. Antoine recule épouvanté.
Simon s'avance. Elle dévore comme la colère ; elle purifie l'âme plus que la mort. Saute à terre, ravage, purifie, cours, cours, toi qui es le sang d'Ennoïa, l'âme de Dieu !
La flamme voltige de côté et d'autre comme un feu follet, Antoine la suit des yeux ; elle grandit, s'accroît de moment en moment et précipite sa vitesse.
A la cour de Néron j'ai volé dans le cirque, et volé si haut qu'on ne m'a plus revu ; ma statue est debout dans l'île du Tibre. Je suis la force, la beauté, le maître ! Ennoïa est Minerve, je suis Apollon, dieu du jour ; je suis Mercure le bleu, je suis Jupiter le foudroyant, je suis le Christ, je suis le Paraclet, je suis le Seigneur, je suis ce qui est en Dieu, je suis Dieu même.
La flamme poursuit Saint-Antoine ; il fuit partout pour l'éviter, elle va l'atteindre, elle approche, elle atteint le bas de sa robe.
Antoine. Que faire ? Que faire ? Ah ! Si j'avais de l'eau bénite !
Le feu disparaît, Ennoïa jette un cri plaintif ; Simon, dans une contorsion diabolique, met ses doigts dans sa bouche et pousse un sifflement aigu, il disparaît avec Ennoïa.
Aussitôt on voit sortir du côté gauche
Les Elxaïtes couverts de grands manteaux violets, coiffés avec des ailes d'oiseaux, masqués avec des masques de bêtes fauves ; ils s'alignent, se prennent tous la main, et balançant leurs bras, ils disent :
Par le sel, par l'eau, par la terre, par le ciel, par l'air et par le vent, la tristesse, la bassesse, l'humiliation, l'oppression et la condamnation de nos pères sont parties dans la mission qui est venue.
Baptisons les morts avec le baume, afin que la pourriture aussi soit rachetée du péché.
Hohé ! Jérusalem de Judée, retire-toi de ta colline et fais place à la Jérusalem des cieux, qui va descendre dans la nuit comme une aurore qui s'allume.
Que la foi soit dans nos coeurs, même quand les lèvres la démentent ! Pourvu que votre croyance reste debout, agenouillez-vous devant les idoles. Qu'importe le reste ! Mangez des viandes impures, pourvu que l'esprit ait faim du verbe ; blasphémez, pourvu que vous vous agenouilliez. Phinées adora Diane et saint Pierre renia Jésus. Car le martyre est impie, la convoitise et le désir de la douleur une tentation de l'enfer, car celui qui court après et qui dit : " je voudrais souffrir " est tenté par Satan. Les yeux sont faits pour regarder la lumière, les dents pour broyer la viande, la peau des mains pour palper les tissus, l'organe du sexe pour se réjouir sur la femelle. Pourquoi veilles-tu dans les ténèbres ? Pourquoi tes dents claquent-elles à vide ? Pourquoi fermes-tu tes poings crispés ? Pourquoi la moelle de tes reins frémit-elle de colère ?
La solitude est stérile, le nombre un n'a rien créé, Dieu s'est uni à sa parole, le Christ s'est marié à l'Eglise, l'homme se marie à la femme ; elle est la fécondation, la joie, l'assouvissance les portes de l'infini sont au fond de ses yeux et la félicité sommeille assise entre ses seins.Les Elxaïtes se rapprochent, Saint-Antoine, pour les éviter, veut fuir du côté droit, mais du côté droit sortent
Les Caïnites robes noires courtes, jambes et bras nus, les cheveux longs relevés derrière les oreilles et noués par une vipère qui fait deux tours à leur cou et laisse retomber sa tête sur leurs épaules ; ils brandissent des épées en criant d'une voix forte :
Gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Coré, à Dathan et à Abiron ! Gloire à Judas !
C'est par la volonté de Dieu que Caïn versa le sang, que Sodome violait les anges, que Coré et ses compagnons se révoltèrent contre Moïse, que Judas vendit le Seigneur ; Dieu le savait d'avance et les laissa faire, il le voulait donc.
Caïn créa la race des forts, Sodome épouvanta la terre de son châtiment, Coré assura le sacerdoce dans la famille d'Aaron, et Judas fut cause que Jésus sauva le monde.
Réhabilitons les maudits, adorons les exécrés ; plus qu'Abraham et que Salomon, plus que saint Paul et que tous les saints, Judas a travaillé pour ton âme et s'est damné pour elle.
Gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Coré, à Dathan et à Abiron ! Gloire à Judas ! Gloire à Judas ! Oui, Antoine, gloire à Judas !Cerné à droite et à gauche par les Elxaïtes et les Caïnites, Antoine pour fuir court vers le fond, mais du fond sortent
les Nicolaïtes hommes et femmes, grandes robes de mousseline fendues par devant, flottantes et à longues manches ; ils ont les cheveux tressés sur les tempes, les yeux peints, les joues fardées ; bracelets d'or aux pieds et aux poignets, pendants d'oreilles de diamants, colliers de grelots, sandales jaunes.
Chaque action dépend de l'ange inconnu qui la dirige, et la vie de l'homme n'est que le résultat de toutes ces volontés supérieures, qui se superposent ou se contrarient.
Quand le corps aura tourné dans les péripéties du Bien et du Mal, il s'arrêtera, et, quoi qu'en disent les Galiléens, jamais ne reprendra son mouvement.
Mais notre âme éternelle, qui conçoit le Bon et le Mauvais, ira se justifier à la Grande Ame de tout ce qui, l'ayant remuée ici-bas, a d'un même tressaillement troublé cet infini d'où elle procède. C'est le corps qui nous gêne, il agite l'esprit.
La volonté, en effet, n'arrête pas le sang, ne remplit pas la bouche, et ses résolutions s'écroulent sous la chair, qui la bat à coups redoublés comme fait le bélier d'airain aux murs des citadelles. Tu t'abstiens de l'action, tu te gardes du péché, tu flagelles ton corps, mais tu te livres à la pensée, tu nourris le désir et tu caresses la convoitise.
Mais n'est-ce pas dans la pensée que siège le mal ? N'est-ce pas le désir qui fait la faute ? Et la convoitise même qui est le péché ? La pensée n'est pas à toi, le poids de ta pénitence ne cassera pas les ailes du désir, et la convoitise est comme les loups, qui deviennent enragés par la famine.
Nous aussi la chair nous a tourmentés jadis, mais nous savons le secret pour l'endormir : il faut la gorger jusqu'à la gueule.
Pour exterminer la gourmandise, nous mangeons sans faim, nous buvons sans soif ; pour mortifier l'avarice, nous fatiguons nos prunelles du scintillement des diamants ; pour nous débarrasser des cupidités de la chair, nous la plongeons dans les délices qui l'épuisent. Accablez-la, foulez-la, abreuvez le désir, gorgez l'appétit, assouvissez la fantaisie ; que le bruit des tambourins fasse saigner vos oreilles, que la fumée des viandes vous soulève le coeur de dégoût, et que le rassasiement de la femme vous donne envie de mourir.
Rassasiez l'appétit, assouvissez la fantaisie, prévenez le désir, afin qu'écrasé sous toutes les félicités, le corps s'anéantisse sous leur amas et périsse par la matière, comme un singe que l'on étrangle avec sa queue, comme un porc que l'on étouffe dans son fumier.Resserré par les trois Hérésies, Antoine essaie de les faire reculer en coupant l'air par des signes de croix, mais du groupe des Nicolaïtes sortent
Les Carpocratiens. Grands cheveux, barbes entières, ongles longs, enfermés dans des caleçons étroits à bandes noires et blanches, nus jusqu'à la ceinture ; ils portent sur la poitrine un soleil rouge, tatoué.
Exécutez la tâche du corps ! Faites-la, faites-la bien, et l'âme libérée ne sera plus contrainte à recommencer la vie.
Pour qu'elle demeure oisive au sein immobile de Prounicos, il faut qu'elle ait accompli dans la chair tout ce que la chair comporte.
L'âme chaste retournera dans le corps de la taupe, et elle forniquera avec son père et avec sa mère, avec ses enfants et avec ses soeurs.
L'âme sobre ira dans le coeur d'un chien, pour se gonfler de pourriture en dévorant les charognes des carrefours, jusqu'à ce que la peau des reins lui crève de graisse.
L'âme douce rugira sous les pluies de l'équinoxe, dans le corps des lions.
L'âme humble se fatiguera dans le corps d'un aigle aveugle, qui montera sans relâche et se perdra dans l'espace.
Mais l'âme de celui qui, s'abstenant de la vie, tient son corps enfermé dans la pénitence, celle-là, s'éparpillant comme la poussière à l'ouragan, qui tourbillonne en mille lieux pour revivre en mille formes.
De même que Craulaubach a ordonné le feu qui engendre et brûle, l'eau qui désaltère et dissout, le vent qui ranime et renverse ; qu'il a placé les hippopotames au fond des fleuves, les vers luisants sous les buissons, les cavales dans les prairies ; qu'il a arrangé la terre, qu'il l'a peinte avec des plages et des verdures, afin que par tous ces épanouissements qui te charment ou t'épouvantent elle reproduisît la vie divine qu'il porte en lui, il a de même ordonné l'amour qui crée les êtres, l'orgueil pour dilater l'esprit, la colère pour exercer la force ; il a fait le coeur et le ventre, la main qui frappe et caresse, bâtit, détruit ; la bouche qui mange et parle, chante et siffle, baise et mord, et la tête mobile au bout des vertèbres, qui se baisse en avant quand tu noues tes sandales, qui se renverse en arrière quand tu contemples les étoiles ; il a arrangé l'homme, il lui a donné des floraisons splendides, des débordements ravageurs, des poisons cachés, des sommets froids, et il l'a créé immense afin que l'idée pût tourner en son âme ; c'est pour qu'il l'absorbe mieux qu'il l'a garni d'organes voraces, pour qu'il la déverse à plus larges effluves qu'il l'a taillé de pentes rapides.
L'esprit éperdu vagabonde dans la matière, il n'en sortira qu'après en avoir parcouru tous les détours, et avant d'en sortir il faut qu'il en parcoure tous les chemins, qu'il se soit heurté à tous les angles et roulé dans tous les abîmes.
Un délire de meurtre, de luxure, comme un ouragan bouleverse les âges, les sexes, les esclaves et les maîtres ; ni jalousie, ni possession, ni attachement, ni pudeur ; l'esclave commande au maître, les mâles s'accouplent, les vierges crient sous des déchirures sanglantes.
Nous chantons à table la prière des morts, nous nous lacérons avec des couteaux et nos buvons le sang de nos bras ; nous faisons avorter les femmes enceintes, nous crachons sur le pain, nous montons sur l'autel et nous nous encensons avec des encensoirs d'église.Apparaît
La Fausse Prophétesse de Cappadoce. Femme géante, une énorme chevelure rousse lui descend jusqu'aux talons, elle brandit un pin enflammé et s'appuie de la main gauche sur le museau d'une tigresse pleine, qui se gratte contre ses flancs.
Accourez ! Accourez !
Je suis descendue dans les volcans, j'ai mis ma tête dans la gueule des lions, j'ai conquis l'esprit, le voilà ! Le voilà !
Il est dans la chair rugissante, dans le feu étincelant, dans le vent furieux.
Les villes ont fait éclater leurs murs, l'herbe a grandi sous mes pieds, et le prêtre qui chantait dans les hymnes, s'arrêtant tout à coup, s'est mis à courir après moi dans le désert. Je vais t'emporter sur ma bête, je te roulerai dans mon amour, nous irons au haut de l'abîme, et sur ta joue ruisselleront mes baisers comme des flammèches d'incendie ; tu sentiras ton coeur plus grouillant qu'une forêt où il y a des battements d'ailes de colombes et des frôlements de vipères.La prophétesse s'avance vers Saint-Antoine, ils se regardent l'un l'autre ; elle incline la tête, elle sourit en secouant sa torche, dont les gouttes enflammées tombent aux pieds de Saint-Antoine ; la tigresse bombe son dos et lève la queue en l'air.
Antoine, épouvanté, recule. Oh ! Oh ! Oh ! Que j'ai peur ! Que j'ai peur ! Oue ! Oue ! Oue !
La prophétesse se rapproche avec toutes les précédentes Hérésies derrière elle.
Antoine va être écrasé par leur foule.
Tout en tremblant, il plonge la main dans sa poitrine et en retire un petit crucifix attaché à un cordon ; il le présente au bout de ses bras et marche droit contre les Hérésies, elles s'éloignent à reculons, baissant la tête dans leurs épaules, avec des gestes effrayés.
A mesure que Saint-Antoine marche, le cercle s'élargit.
Il parcourt la scène, il fait ainsi plusieurs tours.suite
|
|
|
|
|
|
|
|