La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(19)

Et Crépitus s'éloigne en poussant un vent traînard.
Silence.
Un grand coup de tonnerre éclate, la Mort laisse tomber son fouet, le Diable recule d'un pas, et Antoine tombe la face contre terre, et la Luxure tremble.

 

Une Voix.

J'étais le Dieu des armées ! Le Seigneur ! Le Seigneur Dieu !
J'étais terrible comme la gueule des lions, fort comme les torrents, haut comme les montagnes ; j'apparaissais dans les nuages rouges avec une figure furieuse.
J'ai conduit les patriarches, qui s'en allaient dans les pays étrangers chercher des femmes pour leur postérité ; je réglais le pas des dromadaires, et l'occasion de se rencontrer au bord de la citerne ombragée d'un palmier jaune.
Comme par des robinets d'argent je lâchais les pluies du ciel, je séparais les mers avec mon pied, j'entrechoquais les cèdres avec mes mains. J'ai déplié dans les vallées les tentes d'Abraham, et poussé à travers le désert mon peuple qui s'enfuyait. C'est moi qui ai brûlé Sodome, Gomorrhe et Saboura ; c'est moi qui ai englouti la terre par le déluge ; c'est moi qui ai noyé dans la mer Rouge l'armée de Pharaon, avec les princes fils de rois, avec les chariots de guerre et les cochers. Dieu jaloux, j'exterminais les autres dieux, les autres peuples, les autres villes, et je châtiais aussi mon peuple d'une colère sans pitié ; j'ai écrasé les impurs, j'ai cassé les os des superbes, et ma désolation allait de droite à gauche, comme un chameau lâché dans un champ de maïs.
Pour délivrer Israël, je choisissais mes élus ; des anges aux ailes de flamme leur parlaient dans les buissons, les pâtres jetaient leur bâton et partaient à la guerre. Parfumées de myrrhe, de cinnamome et de nard, avec des robes flottantes et des chaussures à haut talon, des femmes au coeur intrépide allaient trouver les capitaines et leur tranchaient la tête. Alors ma gloire éclatait plus sonore que les cymbales ; aux éclats de la foudre ma colère a retenti sur les montagnes, le vent qui passait emportait les prophètes.
Ils se roulaient tout nus dans les ravines desséchées, se couchaient à plat ventre pour écouter la voix de la mer qui parlait, et, se relevant tout à coup, se mettaient à crier mon nom.
Ils arrivaient couverts de sueur dans la salle des rois, ils jetaient sur les lambris la poussière de leurs manteaux, et rappelant mes vengeances, parlaient de Babylone et des soufflets de l'esclavage.
Les lions pour eux se faisaient doux, le feu des fournaises s'écartait de leurs membres, et les magiciens hurlaient de rage et se lacéraient avec des couteaux.
J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre ; elle étreignait mon peuple d'un noeud rude, comme la ceinture de cuir du voyageur qui lui soutient la taille ; c'était mon peuple, j'étais son dieu, la terre était à moi, les hommes à moi, leurs pensées, leurs oeuvres, leurs outils de labourage et leur postérité.
Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière les toiles de pourpre et les grands candélabres allumés ; j'avais pour me servir tout un peuple de pontifes qui balançait des encensoirs ; ils ramassaient dans des voiles les cendres des holocaustes, frottaient l'or des lampes et tendaient les cordages du tabernacle. J'avais un plafond de poutres de cèdre, et le grand prêtre, en robe d'hyacinthe, qui portait des pierres précieuses sur sa poitrine, rangées dans un ordre symétrique.
Malheur ! Malheur ! Le Saint des Saints s'est ouvert ! La loi a été cassée en morceaux, l'arche est perdue, et, comme la carapace d'un scarabée mort, Jérusalem desséchée a disparu en poussière. Le voile tout à coup s'est déchiré de haut en bas, le chandelier s'est éteint, les prêtres ont pâli et les parfums de mon autel par les fentes de la muraille se sont dispersés à tous les vents. Dans les sépulcres d'Israël, le vautour du Liban vient pondre sa couvée, mon temple est détruit, mon peuple est dispersé.
On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits, les forts ont péri par le glaive, les femmes sont captives, les vases sont tous fondus.
C'est le Dieu de Nazareth qui a passé par la Judée !
Comme un tourbillon d'automne il a entraîné mes serviteurs, les nations sont pour lui, on adore son tombeau, on invoque ses martyrs, ses apôtres ont des églises, sa mère aussi, sa famille, tous ses amis ! Et moi je n'ai pas un temple ! Pas un morceau de pierre où soit mon nom ! Pas une prière pour moi tout seul. Coulant dans ses roseaux, le Jourdain aux eaux bourbeuses n'est pas plus solitaire ni plus abandonné.

 

La Voix, s'éloignant :

J'étais le Dieu des armées ! Le Seigneur ! Le Seigneur Dieu !

Alors il se fait un grand silence, tout reste immobile, et l'horizon s'éteignant par degrés reprend les proportions qu'il avait.
La Mort bâille ; Antoine, étendu par terre au premier plan, la figure contre le sol, les bras le long du corps, immobile et raide comme un cadavre. De temps à autre, seulement, il semble secoué dans toute sa longueur par de grands sanglots muets. La Luxure, le dos appuyé contre la cabane et la jambe gauche relevée sur son genou droit, s'amuse à effiler lentement le bas de sa robe, dont les brins de soie, emportés par le vent, vont voltiger tout autour du cochon, s'accrochent à ses poils, tombent dans ses yeux, lui entrent dans le nez. Le cheval de la Mort cesse de brouter, il lève les naseaux et hume l'air.

 

Le Diable

enfin s'approche de Saint-Antoine, il allonge la griffe de son pied fourchu, et la lui posant sur les reins crie d'une voix terrible :

Ils sont passés !

Antoine ne bouge pas.

 

Le Diable, à part.

Est-il mort ?

 

La Mort,

vient tourner autour de lui et le regarder.

Mais, je ne l'ai pas touché !

 

La Luxure

s'approche à son tour, se baisse à terre, et avec son doigt blanc lui ouvre les paupières.

Il ne m'a pas aimée !

Saint-Antoine se soulève à demi sur le coude, il ne dit rien, un ruisseau de larmes lui coule sur la figure.

 

Le Diable lentement.

Ils sont passés, Antoine !

 

Saint-Antoine.

ne répond rien, ses prunelles dilatées regardent le diable fixement, tandis que sa poitrine saccadée d'un hoquet convulsif répète tout bas :

Oui... oui... oui !

 

La Logique, survenue tout à coup.

Eh bien ! ... puisqu'ils...

Antoine râle d'angoisse.

 

La Logique reprend :

... puisqu'ils sont passés tous, le tien...

 

Antoine

se relevant d'un bond, saisit un caillou et le lance de toutes ses forces contre la Logique.

Va-t'en, je ne veux pas de toi ! Non ! Pas de raisonnement, pas de pensée ; tu es la damnation, laisse-moi tranquille, fuis, fuis, que je ne te revoie plus !

Il tombe à genoux, croise les mains et se met à marmotter très vite :

Miséricorde, mon Dieu ! Pardonnez-moi mes péchés ! Aimez-moi !

 

Le Diable, frappant du pied :

Ils sont tombés, le tien tombera.

Montrant la Mort et la Luxure.

Elles seules resteront.

 

L'Orgueil, paraissant.

Et moi ?

 

Le Diable.

Oui, toi aussi !

 

L'Avarice.

Et moi donc ?

 

Le Diable.

Oui, toi.

 

Tous les autres Péchés survenant :

Et moi ? Et moi ? Et moi ?

 

Le Diable.

Oui, vous toutes, vous seules !

 

Antoine, priant toujours.

Jésus ! Doux Jésus ! Protège ton serviteur tremblant ; je suis faible et tout petit.

 

Le Diable.

Moi, je suis fort ! Il n'y a que moi, tout est à moi, tu es à moi !

 

Antoine, idem.

Sans ton secours il n'est pas de secours, c'est ta grâce qui fait les purs, ton amour qui fait les bons ; miséricorde ! Pitié ! Pitié !

 

Le Diable, grossissant sa voix.

Pas de pitié ! La miséricorde ne viendra pas pour un pécheur tel que toi !

 

Antoine.

Bons saints du paradis, qui portez des auréoles, intercédez, s'il vous plaît, parlez à la Sainte Vierge et au Bon Dieu !

Il se frappe la poitrine.

Miséricorde ! Miséricorde !

 

Le Diable.

Tu es tombé, tu es perdu sans retour, il n'y a pas à y revenir, Dieu en a puni de moins coupables, ne le prie plus ; moi, si tu me priais, je m'en irais.

 

Antoine.

O Père des tendresses, j'espère en toi, je crois en toi. Que béni soit ton nom ! Que bénies soient tes oeuvres et bénie soit ta colère même si elle tombe sur ma tête ! Je l'ai mérité, grâce ! Arrache l'orgueil de mon coeur et les rébellions de mon esprit. S'il faut que mes yeux soient tentés, que mes pieds trébuchent, que ma croyance défaille, ah ! Que je sois plutôt comme les aveugles qui tâtonnent les murs, comme les paralytiques qui se traînent sur le ventre, et comme les pauvres idiots qui n'ont pas le sens de manger. Je m'humilierai de toutes mes forces, je m'abaisserai plus bas que la boue, plus bas que les fourmis et que les vers de terre. Toi seul es haut ! Je ne cherche pas à te trouver, mais à t'aimer !
Je ne désire pas vivre, je ne désire pas mourir, j'ai peur de te déplaire ; fais-moi vivre si tu veux, appelle-moi quand tu voudras, je suis ton serviteur. Accorde à ma bouche les mots convenables, à mon coeur la componction, à ma ferveur la durée. O Sainte Vierge ! O Jésus ! O Saint-Esprit ! Miséricorde ! Miséricorde !
Je répéterai ton nom tous les jours et toutes les nuits, je l'écrirai avec mes mains sur les rochers, avec mes pas je le tracerai sur la poussière ; en travaillant je prierai, même en dormant je prierai encore... oh ! Dieu ! Dieu ! Dieu ! Dieu !
Quelque chose qui est immense, quelque chose d'infini et d'une suavité turbulente, ouvre des ailes dans mon âme pour m'emporter vers toi, et ma tête est plus calme ; il me semble que l'enfer s'éloigne... tu me souris dans ta clémence.

La nuit se dissipe peu à peu, le matin arrive, un rayon de soleil traverse les nuages.

 

Le Cochon se relève, secoue ses oreilles, se détend.

Ah ! Enfin ! Voilà le jour ! Tant mieux ! Je n'aime pas la nuit. Quel bon soleil ! Cela vous chauffe. Ah ! Le bon soleil ! Quel bon soleil !

 

Antoine, priant.

Tu m'as racheté de la malédiction de l'origine, bon Jésus, comme tu as dû souffrir ! Et c'était pour nous, c'était pour moi ! Mais que puis-je faire, moi ?

 

Le Diable.

Rien !

 

Antoine.

Que puis-je faire ? Fils de Dieu qui es Dieu, Dieu comme le Père, Dieu comme le Saint-Esprit, vous êtes un.

 

Le Diable.

Je suis plusieurs, je m'appelle légion.

 

Antoine.

Trinité indestructible !

 

Le Diable.

Elle tombera !

 

Antoine.

Seigneur ! Seigneur ! Tu as fait le ciel et la terre, la mer, les étoiles, les oiseaux, les peuples et les grands bois.

 

Le Diable.

Allons donc ! Il est passé, celui-là ! On n'en parle plus, tu le sais bien.

 

Antoine.

Tu as envoyé ton fils...

 

Le Diable.

Il en viendra un autre !

 

Antoine.

... qui a établi la parole du ciel...

 

Le Diable.

Mais il en viendra un autre ! Un autre plus fort ! écoute donc : il détruira...

 

Antoine.

... et bâti son église dont les portes...

 

Le Diable.

Il les enfoncera, lui ! Il les brisera et il en jettera les battants à la face de ton dieu !

Le Diable se poste derrière Saint-Antoine et lui crie dans les oreilles ; le souffle qui sort de sa bouche est si violent que Saint-Antoine se courbe dessous comme un roseau, tantôt tombant sur les poignets, tantôt se relevant, et continuant toujours sa prière tandis que le Diable dit :

Il naîtra dans Babylone, il sera de la tribu de Dan et fils d'une vierge aussi, d'une vierge consacrée au Seigneur qui aura forniqué avec son père ; je me glisserai comme le Saint-Esprit dans le ventre de sa mère, il se gonflera de mon souffle et je développerai sa vie. Au jour de sa naissance, les arbres du jardin des oliviers s'enflammeront tout à coup, et la planète de Jupiter en tressaillira sur sa base. Il se fera circoncire parmi les Juifs, il viendra à Jérusalem, il rétablira le temple de Salomon ; il convertira d'abord des proconsuls, des princes, des rois, l'empereur de Taprobane avec la grande reine de Scythie et trois papes l'un après l'autre. Il enverra ses messagers sur toutes les routes, ses prophètes à toutes les nations, ses soldats contre toutes les villes ; sa parole et son pouvoir régneront depuis la mer jusqu'à la mer, de l'orient à l'occident, de l'aquilon jusqu'au septentrion.
Il sera beau, les femmes délireront à cause de lui ; il ouvrira la bouche, les oreilles se tendront pour l'écouter.
Il gorgera les foules, on s'endormira sur les portes, l'estomac plein jusqu'aux dents ; il assouvira la luxure du luxurieux, la cupidité de l'avarice, la convoitise de l'oeil, le ventre jaloux ; il exaltera les forts et il abaissera les humbles ; il passera les fidèles au fil de l'épée, il les assommera avec des massues, il les broiera avec des pilons, et il brûlera toutes les églises comme des poulaillers pleins de vermine.
En ce temps-là ceux qui sont dans la plaine fuiront dans les montagnes, et celui qui est sur le toit de la maison n'aura pas le temps de descendre dans la cour. Les mulets de ses esclaves, sur des litières de laurier, mangeront la farine des pauvres dans la crèche de Jésus-Christ ; il établira des gladiateurs sur le calvaire, et à la place du saint-sépulcre un lupanar de femmes nègres, qui auront des anneaux dans le nez et qui crieront des mots affreux.
Il fera beaucoup de miracles, il marchera sur la mer, il volera dans les airs, et il s'enfoncera dans la terre, tel qu'un poisson qui plonge ; il élèvera des tempêtes, il calmera les flots, il fera fleurir les arbres morts, il desséchera les arbres verts, les diamants ruisselleront sur ses sandales, des parfums à en mourir de joie sortiront de son haleine ; partout où il portera les mains couleront des gouttes de sang, et il répondra : je suis le Messie !

 

Antoine, priant.

Colombe du Saint-Esprit, fais passer sur ma face le rafraîchissement des vents célestes ! Je voudrais pleurer, que mes yeux fussent des fleuves ; je voudrais mieux souffrir, réunir toutes les douleurs, et c'est afin de te plaire que j'aspire à la pureté. Abrite-moi sous ta douceur et porte-moi sur tes ailes ! Je voudrais, pour aimer mieux, que mon coeur fût plus grand, mais mon coeur est petit pour ton amour, ô fils de Dieu ! Mais quand ta rosée du matin est tombée sur les prairies, est-ce que la pauvre fleur qui s'incline n'est pas tout aussi pleine que les vastes océans ? Ah ! Qu'elle déborde de ta tendresse, et soit que tu l'emportes ou que tu l'effeuilles à l'ouragan, je veux toujours te servir, te bénir et t'adorer.

 

Le Diable.

Il aura des palais de cristal, il fera venir des magiciens de tous les pays, il parlera toutes les langues et connaîtra toutes les écritures ; les docteurs accourront pour le confondre, ils seront vaincus ; il connaîtra des arguments à faire douter de la clarté du soleil, ce sera comme si tout le monde était fou ; on se dira : qu'y a-t-il ? Qu'y a-t-il ?
Et quand il aura prêché la terre pendant deux ans plus cent quatre-vingt-trois jours, qu'il aura bien persécuté les fidèles devenus des apostats ou des martyrs, qu'il aura ruiné les saints lieux, ouvert tous les cachots, égorgé tous les prêtres, accaparé les multitudes, et qu'il possédera des royaumes, des armées, des prosélytes, des trésors, le ciel enverra à la fois le prophète Elie avec le prophète Enoch ; il tuera Elie, il tuera Enoch, il fera tanner leur peau, ce sera le tapis de son trône, et leurs crânes, grattés avec des fers de lances, serviront de boîtes pour le fard et de cassolettes à parfums.

 

Antoine.

J'entends la voix du Démon qui grince de rage autour de moi, mais avec ta force, ô Dieu puissant, je me rirai de ses fureurs ! Je chanterai tes louanges durant l'épouvantement des tentations, je m'accrocherai à la pénitence comme un homme qui est jeté à la mer, à qui l'on fait signe de venir, et qui donne de grands coups de reins pour remonter au plat bord de la chaloupe. Prends-moi ! Miséricorde ! Miséricorde !

 

Le Diable.

Ce seront des crimes nouveaux avec des voluptés d'un autre monde. Alors le rêve du mal s'épanouira comme une fleur de ténèbres, plus large que le soleil ; il y aura des enivrements de l'orgueil si âcres et si longs, et des joies de la luxure si frénétiques, et des miasmes du néant si renversants, que les anges arracheront leurs ailes, le saint regrettera sa vertu, le martyr maudira son supplice, les élus du paradis pousseront des huées de colère autour du trône de Jésus-Christ. On le désertera dans son ciel ; comme le Nil débordé, l'enfer s'étalera sur le monde et le nom du bien disparaîtra de sa surface.

Le Diable frappant du pied.

Mais tu es à moi ! Tu es à moi ! Dis-le donc ! Avoue-le ! Dis-le ! Dis-le !

Antoine continue à prier, le Diable se mord les lèvres, les Péchés sont là, rangées en cercle, le jour est venu. Les Péchés ont leurs figures livides et toutes couvertes de sueur. L'Orgueil, la tête basse, s'enfonce dans son manteau ; la Colère reste immobile, l'Envie ferme les yeux, toutes les filles du Diable sont consternées. Cependant il déploie sa grande aile, et la faisant tourner rapidement comme une fronde, il en frôle les lèvres des Péchés, qui se remettent à s'agiter ; elles se ruent pêle-mêle autour de l'ermite et, hurlant horriblement toutes ensemble, chacune avec sa voix diverse l'appelle tant qu'elle peut.

 

La Luxure.

Antoine !

 

L'Orgueil.

Antoine !

 

La Colère.

Antoine !

 

L'Envie.

Antoine !

 

La Gourmandise.

Antoine !

 

L'Avarice.

Antoine !

 

La Paresse.

Antoine !

L'ermite prie toujours, ses lèvres remuent avec rapidité, il a les yeux levés au ciel, son visage sourit.

 

Le Diable.

Veux-tu remonter dans l'espace ? Nous irons plus haut, tu ne tomberas plus... si tu n'étais pas tombé, tu aurais...

 

Antoine.

Dans ses tourbillons d'amour, la prière, comme un torrent, emporte mon coeur joyeux ; les mots se précipitent sur ma langue, je n'ai pas le temps de les dire, c'est Dieu ! Dieu ! Je voudrais dans un seul cri contenir une hymne plus longue que ma vie ; je voudrais dissoudre mon âme dans les larmes de mes vers toi, ô tout-puissant !

Les Péchés s'en vont l'un après l'autre.

 

Antoine continue :

Miséricorde ! Miséricorde ! Marie, mère des douleurs ! Regarde d'un oeil propice les oeuvres du pauvre solitaire, non pas ses oeuvres, pécheur que je suis ! Mais le désir qu'il a de toi, et la multitude de ses faute. J'ai mal agi ! Pitié ! Oui, je vais rebâtir la chapelle, je baiserai les pierres, je dirai cent oraisons sur chacune...

 

La Mort, bas au Diable.

Faut-il ?

 

Le Diable.

Non ! Non ! Ah ! S'il était en état de péché, comme je te lâcherais sur lui !

La Mort remonte sur son cheval, les Péchés sont partis ; le cochon se promène tranquillement de côté et d'autre.

 

La Mort, au Diable.

Qu'importe ?

 

Le Diable.

Mais l'enfer le perdrait, te dis-je ! ... oh je viendrai... l'heure est sonnée, il faut partir.

 

Antoine

détourne la tête, aperçoit les talons du diable et poussant un soupir s'écrie, les bras levés :

Merci ! Merci, mon Dieu, qui m'en avez délivré !

 

Le Diable se retourne d'un bond,
et le saisissant au bras droit.

Pas encore !

Antoine se dépêche de faire des signes de croix avec le bras gauche et recommence ses prières.

 

Le Diable retire sa main.

Adieu ! L'enfer te laisse. Eh qu'importe au diable après tout ? Sais-tu où il se trouve le véritable enfer ?

Lui montrant son coeur.

Là ! Tant que tu ne l'auras pas arraché de dessous tes côtes, tu le porteras avec toi ; les péchés sont dans ta poitrine, la désolation dans ta tête, la malédiction est ta nature ; serre ton cilice, déchire-toi avec ta discipline, jeûne à t'évanouir de faim, humilie-toi, ravale-toi, cherche les mots les plus purs, les prosternations les plus humbles, et tu sentiras dans ta chair meurtrie passer des effluves de volupté ; ton estomac vide appellera toujours les festins, et les mots de la prière sur tes lèvres se changeront en paroles d'amour profane et en exclamations de luxure. La satisfaction de tes mérites gonflera ton coeur d'orgueil ; la fatigue de tes jours, comme un scorpion du désert, te sifflera l'envie ; au chevet de la pénitence, tu auras d'invincibles langueurs et des paresses infinies. Quand la concupiscence des choses du monde t'aura quitté pour une minute, plus désordonnées alors arriveront les convoitises de l'esprit, qui veulent agrandir l'amour et maudissent Dieu de l'avoir fait si petit. Tu battras avec ton front les pierres dures de l'autel, tu baiseras ton crucifix de cuivre, la flamme de ton coeur ne passera pas dans son métal ; tu chercheras dans ta cabane un couteau qui soit pointu... je reviendrai... je reviendrai...

 

Antoine.

Fais comme il te plaira ! Seigneur ! Je suis ton fils et ton esclave.

 

Le Diable, s'éloignant.

Son fils ! Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

J'ai recours à toi, sauve-moi, aime-moi !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

Fais que je t'aime !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

Oh ! Jésus ! Oh ! Jésus !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

Donne-moi plus de foi !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

Miséricorde ! Miséricorde !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

Oh ! Jésus ! Oh ! Jésus !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Le rire du Diable se répète dans l'éloignement. Antoine continue sa prière.

 

CY FINIT LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

Mercredi 12 septembre 1849,
3 heures 20 de l'après-midi, temps de soleil et de vent.
Commencé le mercredi 24 mai 1848,
à 3 heures un quart.

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