La Tentation de Saint-Antoine
version de 1849
(18) Le catafalque d'Adonis disparaît ; on entend un bruit de castagnettes et de cymbales dominé par le ronflement d'une trompe et des cris de joie, des battements de mains, des pas qui approchent ; des hommes vêtus de robes bizarres, suivis d'une foule de gens de la campagne, conduisent un âne, empanaché de plumes et de feuillages, la queue garnie de rubans, la crinière tressée, les sabots peints, avec un frontal à plaques d'or et des coquilles aux oreilles ; une grande boîte carrée, recouverte d'une housse à cordons, lui ballotte sur le dos entre deux paniers de roseau suspendus à ses flancs.
Le premier s'emplit au fur et à mesure de toutes les offrandes de la foule : oeufs, gibier, raisins, fromages mous, lièvres dont on voit passer les oreilles, volailles toutes plumées, poires en quantité, monnaie de cuivre de toute espèce, tandis que le second ne contient que des feuilles de roses et de lis que les conducteurs de l'âne jettent devant eux, tout en marchant.
Ils ont les cheveux frisés, les joues fardées, des boucles d'oreilles, de grands manteaux ; une couronne de branches d'olivier, leur entourant la tête, se rattache vers le milieu du front par un médaillon à figurine entre deux autres plus petits, et ils en portent un troisième plus large sur la poitrine. Des poinçons et des poignards nus sont passés dans leur ceinture. Ils marchent dans des bottines lacées avec des cordons jaunes et ils tiennent à la main des fouets à manche de buis, dont la triple lanière est garnie d'osselets de mouton.
Quand on a retiré la housse verte de la boîte et mis à nu la couverture de laine qui l'enveloppe, la foule s'écarte, l'âne s'arrête. Alors un de ces hommes, retroussant son vêtement et se balançant de droite et de gauche, se met à tourner tout autour en jouant des crotales ; un autre agenouillé devant la boîte bat du tambourin, et le plus vieux de la bande commence d'une voix nasillarde.Voilà la Bonne Déesse, l'Idéenne des montagnes ; la Grand'mère de Syrie ! Approchez, braves gens ! Elle est assise entre deux lions, porte sur la tête une couronne de tours, et procure beaucoup de biens à tous ceux qui la voient.
Nous la promenons dans les campagnes à l'ardeur du soleil, aux pluies d'hiver, dans les orages, par beau et mauvais temps ; elle enfonce ses pieds dans le sable lourd des rivages, elle gravit les défilés, elle glisse sur les pelouses, elle traverse les ruisseaux. Souvent, faute de gîte, nous couchons en plein air et nous n'avons pas tous les jours de table bien servie ; les voleurs habitent les bois, les bêtes féroces hurlent effroyablement dans leurs cavernes, il y a des chemins impraticables et pleins de précipices. La voilà ! La voilà !On retire la couverture de laine, et l'on voit une boîte en bois de palmier, toute incrustée de petits cailloux de différentes couleurs.
Plus haute que les cèdres elle plane dans l'éther bleu ; plus vaste que le vent elle entoure la terre ; son coeur est placé au sein du monde, où bouillonnent les sources chaudes, où fermentent les métaux, où les racines vont puiser la vie ; son souffle s'échappe par les naseaux des panthères, par la feuille des plantes, par la sueur des corps et il se balance au crépuscule dans le brouillard violet, entre les gorges des collines ; ses pleurs d'argent arrosent les prairies, son sourire est la lumière, et c'est le lait de sa poitrine qui a blanchi la lune. Elle fait couler les fontaines, elle fait pousser la barbe, elle fait craquer l'écorce des pins qui remuent tout seuls dans les forêts. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares !
La boîte s'ouvre à deux battants, et l'on aperçoit dans l'intérieur, sous un pavillon de soie rose, une petite image de Cybèle, étincelante de paillettes, dans un char de pierre qui est couleur de vin, traîné par deux lions crépus qui ont tous deux la patte levée. Les paysans se pressent pour voir, l'homme qui danse tourne toujours, celui qui bat du tambourin frappe plus fort, l'Archi-Galle continue :
Son temple est bâti sur le gouffre par où se sont précipitées les eaux du déluge qui finissait ; il y a des portes d'or, un plafond d'or, des lambris d'or, des statues d'or ; Apollon y est, Mercure, Ilythia, Atlas, Hélène, Hécube, Pâris, Achille et Alexandre ; des ours apprivoisés, des aigles, des chevaux et des colombes marchent ensemble dans son enceinte, sur les dalles de sa cour humides de la pluie du jet d'eau, qui s'élance jusqu'au toit, par des tuyaux d'argent. à son grand arbre qui brûle, on accroche des brebis toutes vivantes, des vases de toute espèce, des tuniques et des coffrets ; on précipite du haut de son vestibule des taureaux blancs, et c'est pour elle qu'est dressé tout droit le phallus de cent vingt coudées où l'on grimpe avec des cordes, comme au tronc d'un palmier quand on va cueillir les dattes. Sept jours et sept nuits il faut s'y tenir debout, sans jamais dormir.
Ils prennent leurs fouets et s'en donnent de grands coups dans le dos, en cadence.
Frappez du tambourin ! Sonnez des cymbales claires ! Soufflez à pleine poitrine dans les flûtes à larges trous ! Elle aime les parfums de l'Arabie, le poivre noir que l'on va chercher dans les déserts ; elle aime la fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, les bracelets d'ivoire, les lèvres rouges et les regards lascifs ; il lui faut les beuglements prolongés, et, dans les villes pleines de flambeaux, les orgies retentissantes ; elle aime la sève sucrée, la larme salée, le sperme gras ! Du sang ! à toi ! à toi ! Mère des montagnes !
Ils se tailladent les bras avec leurs poignards, leur dos résonne comme des boîtes creuses, on entend râler leurs poitrines, leurs yeux roulent et se ferment, des sourires obscènes passent sur leur figure livide, la musique redouble, les offrandes tombent dans les paniers, la foule s'accroît.
Des hommes vêtus en femmes et des femmes en habits d'hommes se poursuivent en poussant de grands éclats de voix qui ressemblent à des rires ou à des sanglots ; leurs robes jaunes transparentes sont collées sur leur bas-ventre par des plaques de sang caillé, et à travers le tissu mince on le voit qui coule en filets rouges sur les rondes cuisses blanches. Les femmes ont les cheveux mouillés comme si elles sortaient du bain, et les hommes n'ont pas de poil sur la poitrine. On entend au loin l'accord des flûtes d'ivoire avec des bruits de baisers, des chuchotements et des soupirs mêlés à des choeurs de voix molles, qui se bercent dans les airs comme une brise paresseuse sur les golfes tièdes.
Et sur cette foule qui glisse en ondulant, plus chatoyante à l'oeil qu'un lac de couleurs en tempête, et toute vibrante d'un bout à l'autre comme une corde de lyre, soudain s'épanouit un nouveau dieu, qui porte à la place de la verge, entre les cuisses, un amandier chargé de fruits. Alors les femmes en claquant des dents se ruent sur les hommes ensanglantés, les diamants des colliers s'enfoncent dans les poitrines, les voiles des têtes tombent avec les fleurs, la peau des tambourins se crève sous les doigts ; on voit sous les arbres des prostitutions mystiques ; des vierges ricanant d'un air féroce, s'étalent sur le gazon, parmi les coupes d'or répandues, au pied des colonnes d'albâtre enguirlandées de roses ; les chairs luisent comme des peintures, les fleurs épanouies sont éblouissantes comme des flammes, l'encens tourbillonne, l'acier tinte, des prêtres eunuques enveloppent des femmes dans leurs dalmatiques chamarrées.
Cela passe au loin, tout au fond, à ras du sol et en tourbillonnant sur soi-même, comme une traînée de feuilles sèches qui s'envolent.
Haletant, pâle, éperdu, immobile, Antoine regarde ; le Diable ne le soutient plus, il se tient debout tout seul. La Luxure, qui n'a fait que bâiller ou sourire à tous les dieux qui défilaient, se hausse sur la pointe des pieds, et la Mort tranquillement refait un noeud à la mèche de son fouet.
L'horizon frémit, tout se courbe à la fois comme un champ de blé sous un grand coup de vent ; à la foule succèdent des foules ; il en survient sans cesse, il s'en dégorge de nouvelles, non plus de droite à gauche comme tout à l'heure, mais d'en face au contraire, à la manière d'une marée montante qui viendrait vers vous.
Ce sont encore des dieux, innombrables, infinis, si nombreux qu'on ne peut les compter, vociférant si fort tous à la fois qu'on n'entend pas leurs paroles, si tassés qu'on ne peut même pas les distinguer, et l'on dirait qu'ils naissent et meurent dans le même moment tant est instantanée leur apparition et leur départ ; effluves successifs de la matière lumineuse qui les roule, ils semblent se manifester comme par des vibrations plastiques que l'on pourrait toucher du doigt. Le Diable en paraît joyeux, et dans sa contemplation muette il les dévore de l'oeil.
Antoine, trépignant, passe la main sur son front. D'où viennent-ils ? Pourquoi ! à cause ? ... ils passent... je n'ai pas le temps... quel est celui-ci ? ... cet autre ?
Le Diable. Celui que tu vois là, c'est Attis de Phrygie, il court tout furieux en portant les mains à son suspensoir rouge ; il jette derrière lui sa hache de pierre, et il s'en va pleurer dans les bois sa virilité perdue. Voilà la Dercéto de Babylone, qui traîne sur les plages sa croupe de poisson écaillée. Voilà Brimo, qui roule dans les ténèbres ses yeux verts comme ceux des chats sauvages ; voilà le vieil Oannès, qui porte sur le front une corne de narval ; voilà Ilythia couverte de ses voiles transparents sous lesquels elle semble dormir ; voilà Moloch furieux, crachant des flammes par la bouche, et dont le ventre, bourré d'hommes, hurle comme une forêt incendiée.
La Mort, riant, tout en continuant à chasser les dieux. Ah ! Ah ! Ah ! Regarde donc, il a si chaud sous son feu qu'il se fond lui-même.
Le Diable. Voilà la Sosipolis d'élée ! Voilà les dieux cathares de Pallantium ! Voilà Vulcain, patron des forgerons, qui faisait de si beaux filets pour surprendre les amants ! Voilà le bon dieu Mercure avec son pétase pour la pluie et ses bottes de voyage !
La Mort, le frappant. Voyage ! Voyage !
Le Diable. Celle qui porte autour de ses flancs une ceinture de chiens, c'est Hécate à la triple figure, qui aboyait dans les carrefours au sifflement des vents nocturnes quand, secouée par l'incantation des magiciennes, la lune au front malade se roulait sur les nuages bruns.
La Mort. Ah ! Ah ! Ah !
Le Diable. Vois-tu la paresseuse Hursida, grattant au soleil les poux de sa tête, et, debout près d'elle, Orthia la sanguinaire, qui faisait fouetter les garçons de Sparte ? Puis les déesses Potniades, à qui l'on sacrifiait des cochons de lait !
Le Cochon dans son coin. Horreur ! Horreur !
Le Diable. Noire et frottée de myrrhe, voilà la grande Diane qui s'avance, les coudes au corps, les mains ouvertes, les pieds joints, avec des lions sur les épaules, des cerfs à son ventre, des abeilles à ses flancs, un collier de chrysanthèmes, un disque de griffons, et ses trois rangées de mamelles pointues qui ballottent à grand bruit les unes sur les autres, pendantes comme des grappes de raisins mûrs ; regarde comme elle les presse d'un air triste pour en faire sortir la dernière goutte ; rien n'en coulera plus ! La peau du corps lui démange sous les vieilles bandelettes qui la serrent
La Mort, riant. Ah ! Ah ! Ah !
Le Diable. Voici la Laphria des Ptréens, l'Hymnia d'Orchomène, la Pyronienne du mont Crathis, Stymphalia à cuisse d'oiseau, Eurynome fille de l'Océan, et toutes les autres Dianes : l'Accoucheuse, la Chasseresse, la Salutaire, la Lucifère et la Protectrice des ports, avec une coiffure d'écrevisses.
Antoine. On a adoré tout cela, pourtant !
Le Diable continue : Ceci, c'est un dieu de l'éloquence, Aïus Locutius, fort honoré jadis ; celle-là qui porte des croûtes blanchâtres sur le front, c'est Rubigo, la déesse de la rogne ; non loin, Angerona qui délivre des inquiétudes, et l'immonde Perfica, inventrice des olisbus si commodes pour les veuves.
Voilà aussi Esculape, fils du soleil, traîné par des mulets blancs ; le coude sur le bord de son char et le menton dans la main gauche, il a l'air de réfléchir très sérieusement.
La Mort. Fais-toi vivre, immortel !
Le Diable. Quelle quantité, hein ? Quels bataillons ! Cela fourmille, il y en a pour les maîtres et pour les esclaves, pour les jeunes gens, pour les vieillards, pour les mariniers, pour les charcutiers, pour les boulangers, pour les voleurs, pour les vidangeurs, pour le lupanar et pour le cirque, pour tous les besoins, pour tous les jours. En voilà un qui veille à ce que les enfants ne se perdent pas à la promenade, un autre qui donne la fièvre, un autre qui donne la pâleur, un autre qui donne la peur ; ceux-ci sont pour former le foetus, pour le retourner, pour l'extraire, pour veiller à la cuisine, pour faire crier les gonds de la porte, pour pousser le flot sur le rivage et pour le ramener en arrière.
Frappant sur la mousse des bois la corne de leurs pieds, les faunes à bouche fendue suivent le vieux Pan des pasteurs, qui claque dans ses mains au milieu de son troupeau ; ils ricanent, ils sont velus ; leur front rugueux est couvert de boutons roses comme les bourgeons de tilleuls à la saison du printemps. Voilà Priape à la voix rauque, qui se casse les reins dans une érection dernière, et le dieu Terminus, et la déesse Epona, et Acca Laurentia, et Anna Perenna.
Antoine. Quels sons ! Qui chante ainsi ?
Il écoute.
Quels ravissements ! Quelle douceur ! Sur une corde d'or sautillent, il me semble, des notes aux pieds légers ; cela pétille, bourdonne, gazouille ! Et avec quelque chose par-dessus... quelque chose de lent qui se déroule et qui retombe.
Apollon paraît.
Le Diable. N'est-ce pas qu'il est beau ?
Apollon nu, couronné de laurier, la chlamyde rejetée sur le bras gauche et jouant d'une énorme cithare retenue par une courroie qui lui passe sur le cou.
Je chante sur la lyre.
Il tousse :
Hum ! Hum ! ... je chante sur la lyre... hum ! ... l'ordre de l'univers... euh hum ! Euh hum ! Heu ! Heu ! ... à la loi du rythme la matière et les êtres...
Une cheville se casse, une corde se rompant cingle la figure du dieu ; il resserre une autre cheville qui se casse aussi, il touche à une troisième, et la corde trop lâchée ne rend plus qu'un son indistinct ; il se trompe, va de l'une à l'autre, tout se brise, pète, s'embrouille.
La Mort. Mais tu n'en peux plus ! Tu es resté nu si longtemps, tu as tellement marché dans toute la Grèce, tu as si bien braillé au grand air, que tu en as mal à la poitrine, que tu craches le sang, que tu vas mourir ! Tu étais, n'est-ce pas, celui qui chantait, qui purifiait, qui fondait ; il n'y a plus rien à fonder, rien à chanter, les villes sont bâties, les peuples sont vieux, la Pythie échappée ne se retrouve pas.
Les athlètes frottés d'huile, les éphèbes qui couraient sur le stade, les cochers qui riaient debout dans leurs chars d'ivoire, les philosophes qui causaient dans les bois de lauriers-roses...Elle le frappe.
Suis-les, va-t'en donc ! Beau dieu du monde plastique qui ne devait pas finir ! La courroie de ta cithare s'est usée sur ta clavicule maigre, la troisième Parque, qui manquait à ton temple, est accourue. Déchausse ton cothurne et roule-toi dans ton manteau. Ne sais-tu pas, pauvre dieu, que ta baladine Pharsalia, qui chantait pour toi dans Métaponte, a été déchirée en morceaux, tant la foule se poussait pour lui voler sa couronne d'or !
Apollon passe sa cithare sur son dos et s'en va.
Bacchus arrive dans son char traîné par des panthères ; sa tête est coiffée de myrte et il se regarde en souriant dans un miroir de cristal. Autour de lui, les Silènes vêtus de manteaux de laine rouge, les Satyres couverts de peaux de chèvres, les Ménades avec la nébride sur l'épaule, rient, chantent, boivent, dansent, soufflent dans les flûtes, jettent à terre des tambourins plats qui tournent en ronflant.
Les Bacchantes échevelées, qui tiennent à la main des masques noirs, dandinent au son de la musique les grosses grappes de raisin pendantes de leur front ; elles dévorent de leurs dents blanches les colliers de figues sèches suspendues à leur cou, elles entrechoquent leurs boucliers, se frappent avec des thyrses, et lancent autour d'elles des regards sauvages sous leurs sourcils veloutés comme le dos des chenilles.
Les Satyres les serrent dans leurs bras, ils dansent ensemble ; leurs narines épaisses reniflent de plaisir, et, versant de haut le vin qui coule des urnes, ils barbouillent de rouge la figure rieuse de la ménade enivrée.
Choeur. Evohé ! Bacchus ! Evohé !
Abattez les échalas, et que le pampre mûr se couche sur la terre ! Foulez du pied le raisin dans les pressoirs !
Dieu charmant, qui portes le baudrier d'or et qui t'avances dans les campagnes, joyeux comme le soleil, mire-toi dans ton miroir, bois à longs traits dans ton cratère sans fond. évohé ! Bacchus ! Evohé !
Silène au large ventre te suit sur son âne, qui plie les reins de fatigue sous le poids du vieillard chauve ; Hephestus lui-même trébuchait dessus, lorsque tu l'amenas dans l'Olympe. La route était pavée d'étoiles, et Melthé, avec des pipeaux dans la bouche, allait devant et sautait comme un chevreau.
Tu es fort, fils de Sémélé ! Tu as vaincu les Indes, la Thrace et la Lydie ; les armées entières s'enfuyaient quand Mimallon délirante hurlait dans les montagnes ; tes cymbales, la nuit, réveillaient les peuples endormis ; ils se pressaient autour de toi pour jouir de ta figure ; le vent chaud passait dans les forêts agitées, la sueur sur les corps coulait comme des parfums, les yeux des bacchantes brillaient dans les feuillages.
Evohé ! Bacchus ! Evohé !
Père des théâtres et du vin, les dieux anciens se sont bouché les oreilles au scandale merveilleux du dithyrambe désordonné. à toi le rythme nouveau et les formes incessantes ! A toi le cerceau, la toupie, les dés, l'orange, et le van qui agite l'air, et la laine des moutons, grasse encore de la crasse des bergeries ! Tu as le rire des vendangeurs, les fontaines inconnues qui sourdent sous la terre, les festins aux flambeaux, et le renard qui se glisse dans les vignes, pour croquer les raisins verts.
Tu es terrible, tu as rendu furieuses les femmes d'Argos, tu as puni Thèbes, et la mer Tyrrhénienne ; le cithéron retentit du bruit de tes orgies, qui va se répétant de colline en colline, et ta joie court de peuple en peuple tu délivres l'esclave, tu es saint ! Tu es divin ! Evohé !La Mort allonge son fouet et tout disparaît.
Les Muses s'avancent dans des manteaux noirs, la tête basse. Nous sommes tristes, nous portons le deuil de l'amour des hommes ; la vieillesse est venue, est-ce donc le temps de mourir ?
La Mort. Oui, oui !
Les Muses. Nous étions belles.
La Mort frappant les Muses. Passez ! Allez-vous-en ! Quels bavards que tous ces dieux !
Les Muses regardent la Mort et lui disent : O Mort ! Laisse-nous pleurer sur nous-mêmes, puisque personne ne s'en soucie. Nous t'avons célébrée autrefois, lorsque nous ciselions les tombeaux et que nous immortalisions les grandes batailles.
Quelque chose qui n'est plus palpitait dans l'air sur les races juvéniles ; elles avaient de nobles poses, des poitrines carrées, et des langages, comme leurs vêtements, à grands plis droits avec des franges d'or.
C'est nous qui prenions l'enfant et qui formions sa taille ; sous les yeux des mères les hommes devenaient beaux, les gymnastiques viriles faisaient les poètes, les athlètes et les orateurs.
Quand Hyménée au voile d'ambre assemblait les familles, l'amour sérieux chantait l'épithalame plein d'espoir, le pontife dansait sur l'autel, les guerriers dans les batailles faisaient de longs discours, et Alexandre s'endormait la tête sur Homère.
Les sages voyageaient avant d'écrire l'histoire, ils travaillaient la nuit sur des tables de bronze, et donnaient à leurs livres le nom des muses.
Dans les leçons du philosophe comme dans la pantomime des bateleurs et la constitution des républiques, dans les cosmogonies des dieux, dans les statues, dans les meubles, dans les harnachements et les coiffures, partout, c'était un art sublime qui rehaussait la vie. Il y avait des femmes comme on n'en reverra plus ; des montagnes de marbre attendaient les sculpteurs.
Pleurons les vastes théâtres et les danseurs nus ! O Thalie, déesse au front bombé, mère du drame comique et de la géométrie, qu'as-tu fait de ta massue d'Hercule, de ton rire qui clapotait sur la foule, comme le flot ionien au pied des promontoires ? Tu as perdu tes choeurs sérieux, Melpomène, la strophe et l'antistrophe ne se tournent plus tour à tour. Adieu le haut cothurne d'or et les manteaux traînants, l'hymne sacrée qui passait par bouffées dans les terreurs tragiques, et le vers simple qui glaçait la peau ! Toi aussi, svelte Terpsychore, dont les sirènes sont filles, tu ne te souviens plus de tes pas cadencés que l'on comparait en rêvant à la valse des planètes, tandis que le chef d'orchestre battait la mesure avec sa semelle de fer ! Qui s'inquiète de nous, ô filles d'Uranus ? Ils sont passés les grands enthousiasmes, c'est le tour maintenant des gladiateurs, des bossus, des farceurs, des nains et des bateleurs. Clio violée a servi les politiques, la muse des festins s'engraisse de mets vulgaires, on a fait des livres sans s'inquiéter des phrases ; pour les petites existences il a fallu de grêles édifices, et des costumes étriqués pour les fonctions serviles ; les goujats aussi ont voulu chanter des vers ; le marchand, le soldat, la fille de joie et l'affranchi, avec l'argent de leur métier ont payé les beaux-arts ! Et l'atelier de l'artiste, comme le lupanar de toutes les prostitutions de l'esprit, s'est ouvert pour recevoir la foule, satisfaire ses appétits, se plier à ses commodités et la divertir un peu !
Art des temps antiques, au feuillage toujours jeune, qui pompais ta sève dans les entrailles de la terre et balançais dans un ciel bleu ta cime pyramidal, toi dont l'écorce était rude, les rameaux nombreux, l'ombrage immense, et qui désaltérais les peuples d'élection avec les fruits vermeils arrachés par les forts ! Une nuée de hannetons s'est abattue sur tes feuilles, on t'a fendu en morceaux, on t'a scié en planches, on t'a réduit en poudre, et ce qui reste de ta verdure est brouté par les ânes !Quand les Muses ont passé, la scène reste vide.
La Mort, se tournant vers le Diable. C'est tout, n'est-ce pas ?
Le Diable. Et Vénus ?
La Luxure. Ah ! Oui ! Vénus.
Appelant :
Vénus ! Vénus !
Vénus paraît nue et regardant de côté
et d'autre comme quelqu'un qui est poursuivi :Qui m'appelle ?
Apercevant la Luxure, elle pousse un cri d'effroi :
Assez ! Grâce ! Laisse-moi ! Tu as amolli ma chair, ce sont tes baisers qui ont fait pâlir mes belles couleurs !
La Luxure. Ah ! Bah !
Vénus. J'étais libre, j'étais pure, j'étais la fille du sang d'Uranus ; quand je parcourais les océans, les vagues frissonnaient de plaisir au contact de mes talons roses ; quand je marchais par les prairies, les fleurs aussitôt s'épanouissaient, la graine des fleurs se prenait à pousser, leur corolle à s'ouvrir, leurs parfums à se répandre. Baigneuse insaisissable, je nageais dans l'éther bleu, où ma ceinture bigarrée aux mille couleurs, que se disputaient les zéphirs, resplendissait toute large et magnifique comme un arc-en-ciel tombé de l'Olympe. J'étais la Beauté ! J'étais la Forme ! Les dieux à ma vue se pâmaient d'amour, je vibrais incessamment sur le monde engourdi, et la matière humide, se séchant sous mon regard, s'affermissait de soi-même en contours précis. Je l'avais tournée comme un potier, ciselée comme un sculpteur, coloriée comme un peintre ; j'avais fait les plages plus sonores, plus couvertes de coquilles, de solitude et de soleil ; j'avais rêvé avec lenteur des attitudes d'existence, des harmonies de ligne, et tout ce rythme secret des splendides anatomies. L'artiste, plein d'angoisses, m'invoquait dans son travail, le jeune homme dans son désir, le vieillard dans son passé, le voyageur dans ses projets et la mère de famille dans la douleur des enfantements. C'est toi, c'est toi, ô Besoin, ô jouissance immonde, qui m'as traînée dans les passions ignobles, qui m'as déshonorée !
La Mort. Passe ! Passe ! Belle Vénus ! Tu te purifieras dans mes bras !
Elle s'en va en pleurant, la tête dans ses mains, et la Mort la chasse en lui donnant de grands coups de fouet sur les fesses. Du côté opposé où Vénus a disparu, on entend sangloter quelqu'un.
C'est Cupidon, la figure écarlate de fard, les paupières chassieuses, la poitrine haletante, tout maigre, souffreteux, misérable. Son bandeau trop lâche, qui a glissé sur sa figure, lui entoure le cou comme un carcan ; il pleure à grand bruit en s'enfonçant le poing dans l'oeil.
La Luxure, le Diable et la Mort se mettent à rire.
La Luxure. Qu'il est vilain !
Le Diable. A faire vomir de dégoût, vraiment !
La Mort. Et aux trois quarts crevé déjà !
Cupidon, sanglotant. Est-ce ma faute à moi ? Hô ! Hô ! Hô ! J'étais beau, joli, charmant, tout le monde autrefois me caressait... eh ! hô !
Il recommence à pleurer.
Le Diable, ricanant. Où est ton flambeau ? Tire de l'arc un peu, souris encore !
Cupidon. Mon flambeau s'est éteint, j'ai perdu mes flèches, j'ai mal au pied, j'ai mal à la tête, j'ai mal au coeur... hô ! Hô ! Hô ! J'avais des berceaux de verdure dans les jardins...
La Mort. Calme-toi, mignon, ta peine se va passer tout à l'heure et tu refermeras les yeux.
Cupidon. Mes yeux ! Oh ! Mes pauvres yeux ! à force de les tenir fermés, ils sont devenus malades, et le soleil m'a blessé la vue dès que j'ai voulu regarder la lumière. Ah ! Jadis, je souriais sous mon bandeau ; le doigt posé sur la bouche et les cheveux frisés, je gardais sur les piédestaux de charmantes attitudes ; on m'enguirlandait de roses, d'acrostiches et d'épigrammes ; je me jouais dans l'Olympe avec les attributs des dieux, j'étais le charme de la vie, le maître des coeurs, le vainqueur des belles, le dominateur des âmes, l'éternel souci des poètes ; je jouais avec la lyre d'Apollon, la massue d'Hercule et le sceptre même de Jupiter. S'assemblant autour de moi ils me faisaient des cadeaux pour apaiser mes caprices, Minerve seule ne m'aimait pas, et je me souviens de son grand hibou qui poussait des cris quand il me voyait.
Hélas ! Hélas ! L'on m'a renvoyé du ciel. Où est donc ma Psyché ? Je grelotte de froid, je succombe d'inanition, de fatigue et de chagrin ; personne ne veut plus de moi, les coeurs maintenant sont à Plutus. Quand je frappe aux portes, ils font les sourds, on me renvoie d'un air furieux, l'artiste me jette à la tête son outil, les femmes leur vertu, les penseurs leur orgueil ; les uns sifflent, les autres rient. Misère de moi ! J'en ai vu qui s'interrompaient un moment, me regardaient en face et qui reprenaient leur ouvrage.
La Mort. Oui ! Va-t'en, crève de rage, détale plus vite, l'humanité bâille à ton nom. Tu lui as agacé les dents avec le sirop de ta tendresse, tu l'as étourdie de tes soupirs, tu l'as fatiguée de mignardises, de sentiment, de bonheur.
Elle lui balafre les côtes de coups de fouet, il crie et court se réfugier sous les jupons de
La Luxure, qui le repousse loin d'elle avec quantité de soufflets. Non ! Pas de toi ! Tu n'es pas la débauche ! Comment peux-tu me servir ?
Le Diable, criant à la mort : Prends-le donc ! Au tas ! Avec les autres !
La Mort le chasse d'un bond, avec un grand coup de pied dans le derrière.
La Mort, respirant. Ah ! Enfin !
Les Dieux Lares couverts de peaux de chien, râpés comme de vieux singes qui ont la gale.
La Mort. Quels ennuyeux personnages avec leurs peaux de chien !
Elle frappe.
Passez ! Passez !
Le toit de la maison s'est écroulé, la pluie a tombé sur vos épaules, vous êtes pourris comme de vieilles bûches et vous avez perdu pour toujours les fers de l'affranchi, la balle d'or de l'enfant, la pièce de monnaie de la mariée. Plus de valets soumis ! Plus de fils respectueux, plus de pères puissants, plus de libations ni de longues gamelles ! Plus de matrones silencieuses qui vivaient assises à leur logis, ne buvaient pas de vin et filaient de leurs doigts chastes la tunique de leurs maris. L'hôte a perdu sa foi, les ancêtres sont oubliés, et le grillon dans les cendres pleure seul sur le souvenir éteint des religions domestiques.Redoublant ses coups.
Mourez donc à votre tour ! Qu'il n'en soit plus question ! Filez avec les autres.
Il n'y a plus rien, tout est passé ; le Diable regarde encore s'il en va venir, la Mort s'essuie le front avec le pan de son linceul, et Antoine, immobile, reste les yeux fixés sur l'horizon, la bouche béante et les bras levés, le cou tendu, lorsque se roulant dans l'air, comme une bulle de savon, bleuâtre et tout léger, arrive le dieu-nain
Crépitus, d'une voix flûtée. Moi aussi l'on m'honora jadis, on me faisait des libations, je fus un dieu !
J'étais pour le Grec un présage de bonheur, tandis que le Romain dévot me maudissait les poings crispés, et que le prêtre d'Egypte, s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, que l'on se régalait de glands, de ciboules et d'oignons crus, et que le bouc en morceaux cuisait à gros bouillons dans le beurre rance des pasteurs, assis ensemble autour du feu, sans souci du voisin, personne alors ne se gênait ; les nourritures solides faisaient les digestions sonores ; en plein soleil les hommes d'autrefois se soulageaient avec lenteur, et s'essuyaient ensuite à la feuille large des figuiers.
Légitime par moi-même, ainsi je passais sans scandale avec tous les autres besoins de la vie, avec Mena tourment des vierges, avec la déesse Carnienne et la douce Rumina, qui protège le sein de la nourrice gonflé de veines bleuâtres.
J'étais joyeux, inévitablement je faisais rire, j'arrivais tout à coup, j'éclatais, comme un tonnerre, je me suivais en cascade, en déchirement, en roulement, en battement ; l'écho des voix répondait à ma musique et se dilatant à cause de moi, l'homme exhalait sa gaieté par tous les trous de son corps.
J'ai eu mes fêtes, mes grands jours d'orgueil ; le bon Aristophane me promena sur la scène, et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les laticlaves patriciens j'ai circulé majestueusement, les vases d'or ont résonné sous moi, et quand, plein de murènes, de truffes et de pâtés, l'intestin impérial se dégorgeait avec fracas, les esclaves tremblaient et le monde attentif apprenait que César avait dîné.
Mais maintenant tout est bien changé, on rougit de moi, on me dissimule tant que l'on peut ; je suis relégué dans la canaille, et les meilleures sociétés même se récrient à mon nom.suite
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