La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(17)

 

Antoine, regardant le Diable.

Eh bien ?

 

Le Diable ne répond pas. Paraissent à la file l'un de l'autre, et se suivant immédiatement comme les personnages d'une frise, trois couples de dieux : Uranus avec la Terre, Saturne avec Rhéa, Jupiter avec Junon.

 

Antoine.

Quoi ! Encore ?

 

Le Diable.

Oui, toujours.

 

Uranus

couronné d'étoiles pâlissantes comme si l'aurore venait ; il traîne la terre par la main, et laisse couler de dessous lui des gouttes de sang.

Fuyons ! Il faut disparaître, on n'adore plus les étoiles, et les singes ne sont plus malades au décours de la lune.
Le voyageur antique qui marchait sur la terre, au milieu de la nuit, bien souvent s'arrêtait tout à coup, le coeur frissonnant d'une religion nouvelle ; alors il levait vers moi ses bras oisifs, et il se prenait à considérer tous ces mondes de lumière plus nombreux que ses pensées et plus lointains aussi que ses aspirations restreintes ; il contemplait dans leur azur les petites étoiles briller, il croyait qu'elles l'aimaient, et la première fois qu'il arriva au bord des flots, il poussa un grand cri en voyant le ciel qui tombait dans la mer. Mais quelque chose a rompu le fil qui liait les destinées humaines aux mouvements des astres. Saturne m'a mutilé, et la face de Dieu ne se voit plus dans le disque du soleil.

 

La Terre, suivant Uranus.

Moi, j'avais des forêts mystérieuses, j'avais des océans démesurés, j'avais des montagnes inaccessibles. Dans des eaux noires vivaient des bêtes dangereuses, et l'haleine des marécages comme un voile sombre se balançait sur ma figure. J'étais couverte de plantes, je tremblais comme un épileptique aux secousses de mes volcans. Durant les nuits le champignon large poussait au tronc des chênes ; sur des mousses d'or, des grands serpents au soleil dormaient le corps plié, des odeurs suaves passaient dans les hautes herbes. Terrible d'énergies, enivrante de parfums, éblouissante de couleurs, immense ; ah ! J'étais belle, quand je sortis toute échevelée de la couche du chaos ! Et que je portais encore sur moi la marque de ses étreintes !
Débile et nu, l'homme alors pâlissait au bruit de mes abîmes, à la voix des animaux, aux éclipses de la lune ; il se roulait sur mes fleurs, il grimpait dans mes feuillages pour se gorger de fruits vermeils, il ramassait sur les grèves les perles blondes et les coquilles contournées, il regardait au flanc des collines scintiller les minerais de fer et les diamants qui roulaient dans les ruisseaux ; je l'entourais d'étonnements, je l'épuisais de travail, je l'accablais de volupté. à la fois nature et Dieu, principe et but, j'étais infinie pour lui, et son Olympe ne dépassait point la mesure de mes montagnes.
Il a grandi, et comme tu faisais jadis des cyclopes, mes fils, que tu renfermais dans mes flancs, ô Uranus, maintenant il creuse mes pierres pour y placer ses rêves.

 

Saturne,

l'air sombre, la poitrine et les bras nus, la tête à demi voilée par son manteau ; de la main droite il tient sa harpe recourbée.

Autrefois, c'était le bon temps, le regard de l'homme était pacifique comme celui des boeufs, il riait d'un gros rire et ronflait d'un lourd sommeil ; sous le toit de branchages accroché au mur d'argile, le porc se fumait au feu pétillant des feuilles sèches, ramassées quand arrivent les grues ; la marmite suspendue au foyer noirci, bouillonnait pleine de mauves et d'asphodèles ; l'enfant inepte grandissait près de sa mère ; sans chemins et sans désirs les familles isolées vivaient en paix dans des campagnes profondes, le laboureur ne savait pas qu'il y eût des mers, ni le pêcheur des plaines, ni l'observateur des rites, d'autres dieux.
Cependant quand fleurissait le chardon pointu et que la cigale mélodieuse ouvrait ses ailes dans les blés jaunes, on tirait du grenier les gâteaux de fromages, on buvait du vin noir, on s'asseyait sous les frênes ; et les coeurs que chauffait Sirius battaient plus vite sous les sayons de poil de chèvres ; le seuil des cabanes exhalait l'odeur du bouc, et la fille rustique clignait des yeux, en passant près des buissons.
Age perdu qui ne reviendra plus, où l'action suivait l'instinct, alors qu'attachée tout entière à la réalité du sol, la vie humaine, ainsi que l'ombre d'un cadran, faisait sans jamais dévier le tour de ce point fixe !
Puisque j'avais détrôné Uranus, pourquoi donc Jupiter est-il venu ?

 

Rhéa.

C'est moi qui t'ai trompé, dieu dévorateur !
Tu m'engendrais des enfants sublimes, Neptune, Pluton, Vesta, Cérès, Junon, et à peine étaient-ils nés que tu les engouffrais en toi, d'autant plus affamé qu'ils étaient beaux ; car tu savais qu'ils régneraient plus tard, tu avais peur et tu les mangeais tout de suite pour qu'il n'en restât rien.
Cependant j'étais déchirée de tristesse à toujours produire pour une irrassasiable destruction, et je rêvais à part moi comment faire pour duper ton appétit. Ah ! J'ai ri dans ma tristesse quand je t'ai vu avaler la pierre emmaillotée, tandis que, au bruit des boucliers des dactyles, le dieu caché dans les roseaux pressait déjà de ses doigts forts la mamelle des brebis. Mais tu ne t'apercevais de rien ! Tu mangeais tout !

La Mort fait claquer son fouet.

 

Saturne, se drapant dans son manteau.

Ah ! Retournons dans l'érèbe, ô ma vieille épouse ! Le temps est passé des joies de l'esclave, et l'on ne déliera plus mes cordons de laine !

 

Jupiter Olympien

A pied, et tenant dans ses mains une coupe vide ; devant lui marche son aigle tout engourdi ; il a le dessous des ailes rouge comme s'il était rongé de vermine, et il ramasse par terre avec son bec les plumes qui lui tombent du corps. Jupiter regarde attentivement le fond de la coupe vide.

Plus rien ! Pas une goutte ! J'ai tout vidé !

Il la penche sur l'ongle de son pouce, pour voir s'il en reste encore ; il pousse un long soupir et reprend :

Quand l'ambroisie défaille, les dieux s'éteignent, c'est donc à moi maintenant de mourir comme un sage.
Père des dieux, des rois et des hommes, je gouvernais l'éther, les intelligences et les empires ; au froncement de mes sourcils le ciel tremblait, je lançais la foudre ; je faisais tomber les pluies.
Parmi tous les dieux, sur un trône d'or, au haut de l'Olympe, assis, et d'un oeil ouvert surveillant toutes les choses, je regardais passer les pieds réguliers des heures, filles à la taille égale, que le plaisir et la peine rendent pour les mortels si longues ou si petites, Apollon qui courait dans son char, radieux et secouant au vent des planètes sa chevelure bouclée, les fleuves sur le coude épanchant leurs urnes, Vulcain battant ses métaux, Cérès sciant ses blés, et Poséidon tumultueux, qui de son manteau bleu bordé d'argent entourait la terre retentissante.
Du fond des vallons, les nuages s'élevant apportaient jusqu'à moi le parfum gras des sacrifices ; avec le chant des hymnes, la fumée montait dans le feuillage du laurier, et la poitrine du prêtre, se dilatant au rythme, exhalait grande ouverte la placide harmonie du peuple des Hellènes. Un soleil chaud brillait sur le frontispice sculpté de mes temples blancs, forêt de colonnes où, comme une brise de l'Olympe, circulait un souffle sublime.
Les tribus éparses autour de moi faisaient un peuple, toutes les races royales me comptaient pour leur aïeul, et les maîtres de maison étaient autant de Jupiters à leur foyer. On me découvrait sur chaque rivage, l'on m'adorait sous tous les noms, depuis le scarabée jusqu'au porte-foudre, j'avais passé par bien des formes, j'avais eu beaucoup d'amours. Taureau, cygne, pluie d'or, aigle, j'avais visité la nature, et se pénétrant de moi elle se mettait à devenir divine, sans que je cessasse d'être dieu !
O Phidias, tu m'avais créé si beau que ceux qui mouraient sans m'avoir vu se croyaient maudits ; tu avais pris, pour me faire, des matières exquises : l'or, le cèdre, l'ivoire, l'ébène, les pierreries, richesses qui disparaissaient dans la beauté comme les éléments d'une nature dans la splendeur de leur ensemble. Par ma poitrine respirait la vie, j'avais la victoire sur la main, la pensée dans les yeux, et des deux côtés de ma tête retombait ma chevelure comme la végétation libre de ce monde idéal. J'étais si grand que je frôlais mon crâne aux poutres de la toiture. Oh ! Fils de Charmidès, l'humanité, n'est-ce pas, ne pouvait monter plus haut ? Dans la barrière bleue de Panoenus tu as enfermé pour toujours son plus sublime effort, et c'est aux dieux maintenant à descendre vers elle.
J'en vois venir d'autres qui sont pâles pour satisfaire la douleur de ces peuples ennuyés ; ils arrivent des pays malsains, couverts de haillons et poussant des sanglots ; moi, je ne suis pas comme eux, né pour vivre sous des ciels froids, avec des langues barbares, en des temples sans statues. Attaché par les pieds au sol antique je m'y dessécherai sans en sortir, je n'ai pas même bougé quand l'empereur Caïus voulut m'avoir, et les architectes entendirent dans mon socle éclater un grand rire aux efforts qu'ils faisaient.
Tout entier pourtant je ne descendrai pas dans le Tartare, quelque chose de moi restera sur la terre ; ceux en effet que pénètre l'idée, qui comprennent l'ordre, chérissent le grand, ceux-là, de quelque dieu qu'ils descendent, seront toujours les fils de Jupiter.

 

Junon

La couronne royale en tête, avec des bottines d'or à pointes recourbées, couverte d'un voile semé d'étoiles d'argent, portant une grenade dans une main et de l'autre un sceptre surmonté d'un coucou ; elle suit Jupiter de près en le tirant par son vêtement comme pour le retenir.

Où vas-tu ? Tu me quittes encore ! Qui donc t'appelle ? Arrête-toi, Jupiter !
Mais tu détournes la tête, tu te caches de ton épouse, qu'y a-t-il donc ? O père des dieux, j'ai entendu dans les chênes de Dodone tes colombes noires qui croassaient comme des corbeaux.
Il s'en va ! Il me repousse ! Encore un autre amour sans doute ? Insensé qui perd sa force ainsi et qui ne sait pas que les mortels s'enflent d'orgueil à découvrir chaque matin sur leur oreiller les cheveux de Jupiter !
Notre vie pourtant était si douce, dans l'équilibre obligé de nos discordes et de nos amours. Diverse et magnifique, elle demeurait immuable comme la terre avec ses océans en mouvement et ses plaines immobiles. Oh ! Reviens, fils de Saturne ! Je t'ai toujours aimé, je t'aimerai, nous nous coucherons sur l'Ida, et cachés par les nuages, au sein d'une atmosphère vermeille, de mes bras blancs j'entourerai ton cou, je sourirai sous toi, je passerai mes doigts dans les boucles de ta barbe, et je réjouirai ton coeur, ô Père des dieux. N'ai-je donc plus ma chevelure brune, mes grands yeux, mon cothurne d'or ? N'est-ce pas pour toi que tous les ans je refais ma virginité dans la fontaine Canathus ? Ne suis-je plus belle ? Me trouverait-il vieille ?

Elle s'éloigne, rêveuse.

En effet, depuis quelque temps il me néglige, je l'entends la nuit qui rêve tout haut. Songerait-il à transmettre à quelque autre l'empire qui m'appartient ? Oh ! Je me vengerai !
Quoi ! Plus de bruit ! Je vais, je viens, je cours dans l'Olympe ; tous sont endormis, ou disparus, j'appelle, écho même semble mort !
Mais comment feront les mères si je ne veille plus à leur chevet ? Qui graissera le seuil de l'époux pour y recevoir la fiancée ? A quoi servira la branche de figuier que la matrone discrète emporte sous sa robe ?

Elle crie :

Oui, oui ! Au pied de mes images, mes couronnes d'astérion s'effeuillent comme celles des tombeaux ; la main de la Ménade a déchiré mon voile en pièces, les cent boeufs d'Argos ont perdu leurs guirlandes, et telle qu'une harangère des ports, ma prêtresse oublieuse se gorge de poissons frits. O vertu de la pudeur ! Voilà la courtisane aux joues fardées qui touche à mes autels !

 

Minerve

avec son grand casque flanqué de sphinx, ayant l'égide garnie d'écailles d'or et couverte d'un péplus qui lui descend jusque sur les pieds ; elle marche en s'appuyant sur sa lance et portant la main droite à son front comme quelqu'un qui est étourdi.

Comment, moi Pallas, moi la fille de Jupiter, qui vivais à sa droite, moi si forte, je chancelle ! Je n'ai point dansé pourtant, je n'ai pas aimé, je n'ai pas bu, j'ai toujours été sage, robuste, et sérieuse. Quand les muses chantaient, quand Bacchus s'enivrait, quand Vénus avec tous les dieux s'abandonnait aux amours, régulatrice travailleuse je restais seule à ma tâche, je méditais les lois, je préparais la victoire, j'imaginais la forme des navires, j'étudiais les plantes, les pays, les âmes ; j'allais partout, visitant les héros afin de les ranimer dans leurs fatigues ; le nuage s'ouvrait, et j'apparaissais debout, souriant, la lance au poing. C'est moi qui ai protégé Bellerophon contre la chimère, Persée dans tous ses combats, Ulysse dans ses voyages ; j'étais la prévoyance, la force, la chasteté, l'invincible lumière, l'énergie même du grand Zeus. De quel rivage souffle ce vent qui trouble ma pensée ? Dans quel bain de magicienne a-t-on plongé mon corps ? Sont-ce les sucs de Médée, ou les parfums de Circé la lascive ? Mais je me sens assaillie par des angoisses et je frissonne comme dans la fièvre.
C'est le dictateur peut-être qui, à force d'enfoncer ses clous d'airain dans la paroi droite du Capitolin, aura fini par ébranler mon mur ? C'est le temps sans doute qui a fait tomber un à un les poils du sanglier de Calydon que je conservais à Tégée ? Ah ! C'est Plutus l'infâme qui sur mon palmier de Delphes a lâché des corbeaux pour en arracher l'or avec leur bec.

 

Mars, très pâle.

J'ai peur, je ne sais pas pourquoi, je tremble, je me cache dans les ravines, dans les trous des bêtes féroces. Pour mieux courir j'ai défait ma cuirasse, j'ai retiré mes jambarts, j'ai jeté mon épée, j'ai abandonné ma lance.

Il regarde ses mains.

Est-ce que je n'ai plus de sang, que mes mains sont si blanches ? Mes veines autrefois faisaient des noeuds comme des câbles sur mes muscles durs, et lorsqu'elles s'ouvraient coupées par le glaive, je sentais ruisseler sur moi comme des fleuves de colère. J'ai la voix faible aussi, ce n'est plus là le cri terrible qui faisait dans les casques se lever les cheveux d'épouvante ! Ah ! Comme je bouffissais mes joues dans les trompettes d'airain ! Comme je pressais, entre mes cuisses, mes chevaux à large croupe, et comme ils remuaient avec leurs pieds la poussière des batailles qui vous desséchait la gorge ! Les panaches rouges, se tordant, brillaient sous le soleil joyeux, les rois, la tête haute, s'avançaient hors des deux camps, et les deux armées silencieuses faisaient un grand cercle pour les voir.
Je pense à Théro ma nourrice, à Bellone ma compagne, à mes Saliens qui dansaient d'un pas lourd en frappant leurs boucliers, et je me sens plus triste que ce soir de ma jeunesse où, blessé par Diomède, je suis remonté dans l'Olympe me plaindre à Jupiter.

La Mort lui donne de grands coups de fouet sur son bouclier, qu'il met sur sa tête pour se garantir, il crie :

A moi ! à moi ! Au secours !

 

La Mort, riant.

Oui, va, dépêchez-vous donc ! Plus vite ! Encore ! Quels bavards que tous ces dieux.

 

Cérès

assise dans un char dont les moyeux sont deux ailes de cygne qui le font aller tout seul. Le char s'arrête, le flambeau que la déesse porte à la main s'éteint.

Arrête-toi ! Puisque Neptune ne me poursuit plus, puisque je n'ai pas retrouvé ma fille, puisque j'ai parcouru toute la terre. Ne vas pas plus loin ! à quoi bon ? Arrête-toi !

Elle prend de dessous elle une serviette d'or et s'en essuie les yeux.

Maintenant les hommes sont ennuyés de moi, le blé de lui-même pousse dans leurs sillons.
Hélas ! Hélas ! Je ne reverrai plus Proserpine resplendissante, qui s'ébattait en liberté dans les pousses vertes des moissons, car elle est descendue chez Pluton ; elle n'en sortira pas.
Femmes des Athéniens, qui portez des cigales d'or dans vos chevelures et dont les voiles s'agitent au vent des promontoires, vous qui emmaillotez vos enfants avec la robe usée des mystères, qui couchez sur la sarriette sauvage, et qui mangez de l'ail pour dissiper la vapeur des parfums, sortant un soir d'automne par la porte sacrée, derrière le char qui traîne la corbeille, toutes en rang, la tête basse et les pieds nus, vous ne recevrez plus l'injure obscène des gens qui vous attendent sur le pont de Céphise !

 

Neptune

empêtré, comme à Elis, dans trois robes mises l'une par-dessus l'autre ; il manque de tomber à tous les pas et s'appuie pour marcher sur son trident.

Qu'est-ce que cela ? On se moque de moi maintenant ? Je ne puis ni bouger, ni me coucher sur le rivage, ni courir dans les plaines.
On m'a renfermé dans les ports, on m'a serré les côtes avec des digues de pierre, et mes pauvres dauphins jusqu'au dernier se sont pourris au fond des eaux.
Autrefois j'envahissais la campagne, je faisais trembler la terre, j'étais le mugissant, l'inondateur, et la fortune s'invoquait dans tous mes sacrifices ; j'étais terrible de profondeurs inconnues ; dans le brouillard de l'horizon j'avais des pays lointains qu'il ne fallait pas voir, des monstres couronnés de vipères jappaient jour et nuit sur mes récifs pointus ; les rochers se refermaient sur vous comme des pattes de crabes, et des gouffres pleins d'écume aspiraient les flottes ; on ne passait pas les détroits, on avait risque de faire naufrage en doublant les îles.
A chaque flot le pilote attentif retenait son haleine, les rames à large palette coupaient avec effort l'onde noire, qui roulait dans les abîmes le navire épouvanté ; les antennes criaient, la voile abandonnée tournait dans l'aquilon, c'était la grêle et les éclairs ! C'était Eole et tous les vents ! C'était la mort affreuse qui sifflait dans les cordages !

 

La Mort.

C'est pour toi qu'elle siffle.

 

Neptune.

Heureux qui pouvait un jour tirer encore sur le sable sa galère désarmée, revoir son vieux père, et dans l'âtre domestique accrocher au sec le gouvernail de ses voyages !
J'avais aussi les Néréides aux cheveux verts, les syrènes à voix d'argent, les Tritons à longue barbe qui soufflaient dans leurs conques, tout un peuple écaillé, des palais, des grottes, des coquilles à foison ; j'avais des retraites de cristal festonnées de feuillages, des poissons d'azur qui portaient des enfants, et des prairies de grandes herbes où je tenais ma cour !

 

La Mort.

Passe ! Passe !

 

Hercule

le corps ruisselant de sueur ; il dépose par terre sa massue,
et s'essuie la figure avec la peau du lion de Némée, dont la gueule lui pend sur l'épaule.

Ah !

Il reste quelque temps sans pouvoir rien dire tant il est essoufflé.

Ai-je travaillé, moi !

Il promène autour de lui un regard satisfait.

Quels combats ! Personne ne me suivra ; du reste il n'y a peut-être plus rien à faire ? Dès avant ma naissance je pesais plus qu'un homme ; ma mère avait du mal à me porter, et je fus, m'a-t-elle dit, sept jours et sept nuits à pouvoir sortir de son ventre. Je le crois bien, c'était Jupiter qui m'avait fait !

Il rit, la Mort rit aussi ; Saint-Antoine, tressaillant se retourne vers elle.

 

Hercule continue.

On dit que j'ai accompli douze travaux ! J'en ai accompli cent j'en ai accompli mille, que sais-je ?
J'ai étranglé d'abord comme des anguilles deux énormes serpents que Junon avait envoyés et qui serraient si fort leurs anneaux qu'ils en faisaient craquer les pieds de mon berceau ; j'ai dompté le taureau de l'île de Crète, j'ai tué le sanglier d'Erymanthe, j'ai percé de flèches les oiseaux du lac Stymphale, j'a étouffé à bras le corps le lion de Némée. J'ai vaincu Diomède et je l'ai donné à dévorer à ses propres chevaux, qu'il nourrissait de chair humaine dans des auges de pierre ; j'ai coupé les têtes de l'hydre, j'ai tué Théodomus et Lacynus, j'ai tué Lycus roi de Thèbes, Euripide roi de Cos, Nélée roi de Pise, Euryle roi d'Oechalie ; j'ai cassé la corne d'Achéloüs, qui était un grand fleuve pourtant ! J'ai fait mourir Busiris, j'ai étouffé Antée, j'ai tué Géryon qui avait trois corps, et Cacus, fils de Vulcain, qui vomissait des flammes ; j'ai dompté les Centaures, j'ai vaincu les Amazones et j'ai rapporté, sur mon dos, les Cercopes captifs suspendus à un bâton, la tête en bas.

Il réfléchit.

Est-ce tout ? Oh ! Non, j'ai abattu le vautour de Prométhée, j'ai lié Cerbère avec une chaîne de diamant, j'ai nettoyé les étables d'Augias, ce n'était pas facile ! Et j'ai séparé l'une de l'autre les montagnes de Calpé et d'Abyla, rien qu'en les prenant par leurs sommets, comme un homme qui écarte avec ses mains les deux morceaux d'une bûche que la hache a fendue.
Ah ! J'oubliais ! J'ai été chercher dans les enfers Alceste, femme d'Admète ; j'ai ravi les pommes d'or des Hespérides ; un jour, pour soulager Atlas, j'ai porté le ciel sur ma tête.
J'ai voyagé, j'ai été dans l'Inde. Quand j'avais faim, je levais mon bras et je tirais en passant les palmiers par leur chevelure pour les abaisser jusqu'à ma bouche ; j'ai fait le tour du Pont-Euxin, j'ai parcouru les Gaules, j'ai été jusqu'à Gadès, j'ai vu la Scythie, j'ai traversé le désert où l'on a soif.
Je valais des armées ! Le pont des navires s'enfonçait sous moi tant j'étais lourd !
Partout j'exterminais les monstres et punissais les méchants ; j'allais tout nu, seul ; les pays esclaves, je les délivrais ; les pays déserts, je les peuplais. En une nuit j'ai engrossé les cinquante filles de Thespie, et quand j'ai quitté le royaume des Indes, j'ai rendu nubile ma fille Pandala âgée de sept ans, afin de coucher avec elle pour qu'elle me mît au monde un invincible fils, qui fût le père de tous les monarques d'au delà du Gange.
Mais plus s'accumulaient les ans, plus s'augmentait ma force ; je tuais mes amis en jouant avec eux, je rompais les sièges en m'asseyant dessus, je démolissais les temples en passant sous leurs portiques, et ma chair se durcissait, mon poil s'épaississait ; j'avais en moi une fureur continuelle qui, bruissant à gros bouillons comme le vin d'automne qui fait sauter la bonde des cuves, débordait de ma vertu et m'élançait en avant.
Je criais tout à coup, je courais, je me roulais, je déracinais les arbres, je troublais les fleuves ; je sentais dans mon crâne bondir ma cervelle, l'écume sifflait au coin de ma lèvre, je souffrais à l'estomac et je me tordais dans la solitude en appelant quelqu'un.
Ma force m'étouffe, c'est le sang qui me gêne, je suis trop gros, j'ai besoin de bains tièdes et qu'on me donne à boire de l'eau glacée ; je veux m'asseoir enfin sur des coussins, dormir pendant le jour et voir danser des femmes ; je veux me faire faire la barbe et nettoyer mes ongles. Aux pieds de la reine Omphale je resterai sans rien faire ; elle se couchera sur ma peau de lion, moi je passerai sa robe et je filerai sa quenouille, j'assortirai les laines, j'aurai les mains blanches comme une fille ; nous vivrons tranquilles dans un palais fermé... je sens des langueurs... mon corps se détend... donnez-moi donc... donnez-moi...

 

La Mort.

Passe ! Passe !

 

Arrive sur des roulettes un grand catafalque tout noir, garni de flambeaux du haut en bas. Son dais, étoilé de lames d'argent, est soutenu dans les angles par quatre colonnes d'ébène d'ordre salomonique, où s'enroulent une vigne et des raisins ; il abrite un lit de parade couvert d'amples draperies de pourpre et dont le chevet, montant en pyramide, supporte des tablettes étagées sur lesquelles dans des poteries de couleur sont toutes sortes de parfums qui brûlent. Sur le lit on distingue une figure d'homme en cire, sans barbe, avec une longue chevelure blonde et couchée à plat dos comme un cadavre ; tout autour du lit sont alternativement rangées de petites corbeilles en filigrane d'argent et des urnes d'albâtre de forme ovale ; dans les corbeilles il y a des pieds de laitues et dans les urnes une pommade rose.
Des femmes sans ceintures et qui marchent pieds nus suivent le catafalque d'un air inquiet ; leurs grandes chevelures toutes défaites tombent sur leurs épaules et s'agitent le long de leur corps ; de la main gauche elles ramènent sur leur sein les plis de leurs robes traînantes et dans la droite tiennent de gros bouquets de fleurs, ou des fioles de verre pleines d'huile.
Elles sanglotent tout bas, elles se rapprochent du catafalque et parlent entre elles.

 

Les Femmes.

Beau ! Beau ! Il est beau ! Réveille-toi ! Assez dormi ! Lève donc la tête ! Debout ! Debout !

Elles s'assoient par terre.

Ah ! Il est mort ! Il n'ouvrira pas les yeux ; les mains sur les hanches et le pied droit en l'air, il ne tournera plus sur le talon gauche. Pleurons, désolons-nous, crions toutes à la fois !

Elles poussent des cris. Silence. On entend pétiller la mèche des flambeaux, dont des gouttes arrachées par le vent tombent sur le cadavre de cire et lui fondent les joues.
Les femmes se relèvent et s'approchent du lit plus près.

Comment nous y prendre ? Qu'a-t-il ? Que ferons-nous maintenant ? Chatouillons-le ! Frappons-lui dans les mains... là... là... respire nos bouquets ! Ce sont des narcisses et des anémones que nous avons cueillis dans tes jardins. Ranime-toi, tu nous fais peur !
Oh ! Comme il est raide déjà !

Elles le touchent.

Il est tout froid, voilà ses yeux qui coulent par les bords, ses genoux sont tordus, et la peinture de son visage a descendu sur la pourpre.
Parle ! Nous sommes à toi ! Que te faut-il ? Veux-tu boire du vin ? Veux-tu coucher dans nos lits ? Veux-tu manger les pains de miel que nous faisons frire dans des poëles, et qui ont la forme de petits oiseaux pour t'amuser davantage ?
Touchons-lui le ventre, baisons-le sur le coeur, cela ranime l'amour ! Tiens ! Tiens ! Les sens-tu nos doigts chargés de bagues, qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balaient tes cuisses ? Dieu pâmé, sourd à nos prières !

Antoine se cache la figure avec son bras, le Diable le lui retire brusquement et le pousse plus près encore.

Ah ! Regardez donc comme ses membres, en le maniant, sont restés au fond de nos mains ! Il n'est plus ! Il n'éternue pas à la fumée des herbes sèches et ne soupire point d'amour au milieu des bonnes odeurs. Il est mort ! Il est mort !

Elles s'écorchent le visage avec leurs ongles, déchirent leurs habits et coupent leurs cheveux ; elles vont l'une après l'autre les déposer sur le lit, et toutes ces longues chevelures pêle-mêle semblent des serpents blonds et noirs rampant sur le simulacre de cire, qui n'est plus qu'une masse informe.

 

Antoine, attentif.

Que font-elles ? Mais pourquoi tout cela ?

 

Le Diable.

Ce sont des filles de Tyr qui pleurent Adonis.

A la Mort :

Va donc ! Tu languis.

A Antoine :

Et toi, regarde.

 

La Mort, faisant claquer son fouet.

C'est qu'en vérité j'ai le bras rompu !

 

Antoine.

Oh ! J'étouffe !

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