La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(16)

Le Diable

se pince la lèvre, puis se frappe le front, bondit sur Saint-Antoine, et l'entraînant au fond il crie :

Tiens ! Regarde !

Alors on entend une grande clameur, et l'on voit à l'horizon passer des formes confuses, plus insaisissables que des fumées, puis des pierres, des peaux de bêtes, des fragments de métal, des morceaux de bois, et un grand arbre touffu qui marche tout droit sur ses racines. Un bracelet d'or entoure son tronc rugueux, des chapelets, des coquilles et des médailles sont suspendus à ses rameaux. Des peuples, au front déprimé, se traînent sur les genoux en lui envoyant des baisers.
La Mort lève le bras, et d'un coup de son fouet, dont la lanière immense se déployant semble toucher le fond de l'horizon, elle frappe l'arbre ; il disparaît. Sur des traîneaux qui glissent passent des idoles, rouges, noires, blanches, vertes, violettes, faites de bois, d'argent, de cuivre, de pierre, de marbre, de paille et d'argile, d'ardoises et d'écailles de poisson ; elles se suivent à la file, en silence, tassées, nombreuses, remuant toutes la tête avec des mouvements saccadés ; elles ont de gros yeux, de grosses narines, des figures qui leur descendent jusqu'aux genoux, des étendards fichés dans le ventre, des bras qui traînent à terre ; il y en a qui portent sur leurs épaules des instruments de supplice, ou qui embrassent à deux bras des phallus monstrueux leur dépassant la tête ; le jus des viandes dont on leur a frotté la bouche pour les faire manger coule dans leurs barbes ; elles suintent l'huile des sacrifices, et de leurs lèvres entrouvertes s'échappent des tourbillons d'encens.
Elles bégaient comme si elles voulaient parler :
Bâ ! Bâ ! Bâ ! Bâ !

 

La Mort leur donnant des coups de fouet ;

A d'autres !

Elles s'en vont.

 

Antoine.

Qu'est-ce que cela veut dire ?

 

Le Diable.

Attends !

Alors arrivent à la fois les cinq idoles d'avant le déluge : Sawa à figure de femme, Yaghüth à figure de lion, Yauk à figure de cheval, Nasr à figure d'aigle, Waad à figure d'homme, ruisselantes d'eau de mer, couvertes de vase, et avec des varechs comme des chevelures qui leur ont poussé sur la tête. La mort fait claquer son fouet, elles s'abattent comme des échalas quand souffle un grand vent.
Passent ensuite la grande idole de Sérandib, toute couverte d'escarboucles ; elle a des nids d'hirondelles dans les trous de ses yeux. Puis l'idole de Soumenat, de quatre cents palmes de hauteur, toute en fer, et qui se tenait suspendue à des murs d'aimant ; sa taille trop haute se renversant craque et se brise d'elle-même. Puis une idole nègre, qui, sous un feuillage d'or, sourit d'un air stupide ; posée sur le pied gauche, dans l'attitude d'un homme qui danse, elle porte à son cou un collier de fruits rouges, et elle souffle toujours la même note dans un bambou creux. Puis l'idole bleue de la Bactriane, incrustée de losanges de nacre.

 

La Mort, frappant.

Plus vite ! Plus vite !

Puis l'idole de Tartarie, statue d'homme en agate verte, qui dans sa main d'argent tient sept flèches sans plumes.

 

La Mort, frappant.

Allez donc ! Allez donc !

Puis les trois cent soixante idoles des Arabes, correspondant aux jours de l'année, qui vont grandissant de taille et diminuant.

 

La Mort, frappant.

Passez ! Passez !

Puis l'idole des Gangarides, en maroquin jaune, assise sur ses jambes, la tête rase, le doigt levé. Elle se déchire en pièces sous les coups de la mort, et l'étoupe de ses membres voltige de tous côtés. Secouant dans ses mains les longues guides d'or qui retiennent ses soixante-trois chevaux à crinière blanche, assis sur un trône de cristal et sous un pavillon de perles à franges de saphir, arrive le Gange, traînant dans un chariot d'ivoire tous ses dieux. Il a une tête de taureau avec des cornes de bélier, et sa robe claire est semée de fleurs de pipalas ; les franges du pavillon s'entrechoquent, les crinières des chevaux frissonnent, et l'immense char, supporté par ses deux roues, bascule tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il est plein ; les dieux l'encombrent : dieux à plusieurs têtes, à plusieurs bras, tout rayonnants d'auréoles, et qui semblent engourdis dans des abstractions éternelles. Des serpents s'enroulent à leurs corps, passent entre leurs cuisses, reviennent sur leurs épaules, et, se dressant puis se courbant, s'inclinent au-dessus d'eux comme des berceaux de couleur. Ils sont assis sur des vaches, sur des tigres, sur des perroquets, sur des gazelles, sur des trônes à triples étages ; leurs ventres débordent de leurs ceintures, leurs trompes d'éléphant se balancent comme des encensoirs, leurs yeux scintillent comme des étoiles, leurs dents bruissent comme des glaives.
Ils portent dans les mains des roues de feu qui tournoient, des triangles sur la poitrine, des têtes de morts autour du cou, des palmes vertes sur les épaules ; ils pincent des harpes, chantent des hymnes, crachent des flammes, respirent des fleurs ; des plantes descendent de leur nez, des jets d'eau jaillissent de leurs têtes.
Les déesses, couronnées de tiares, allaitent des dieux qui vagissent à leurs mamelles, rondes comme des mondes, suçant l'ongle de leur pied, s'enveloppant dans des voiles diaphanes qui réfléchissent sur leur surface les formes vagues des créations.
Droit en l'air se tient un phallus dans une vulve, comme un cierge dans un chandelier.
La Mort fait claquer son fouet : le Gange lâche les rênes, les dieux pâlissent, le char roule, ils tremblent, ils crient, ils s'accrochent les uns aux autres, ils se mordent les bras, leurs sceptres se brisent, leurs lotus se fanent, une déesse qui portait trois oeufs dans son tablier les casse par terre.
Ceux qui avaient plusieurs têtes se la tranchent avec leurs épées, ceux qui étaient entourés de serpents s'étranglent dans leurs anneaux, ceux qui buvaient dans des coupes les jettent par-dessus leurs épaules, avec leurs talismans, leurs cassolettes, et leurs cymbales ; ils pleurent, ils se cachent la face dans les tapis de leurs sièges.

 

Antoine.

Pourquoi donc ? Pourquoi donc ?

 

Les Dieux Du Gange.

Gange aux vastes rives, où vas-tu, toi qui nous entraînes comme des brins d'herbe ? Nous avons franchi les sept montagnes, nous avons traversé les sept océans ; l'éléphant a tremblé sur ses genoux, la tortue a rentré ses membres, et le serpent a lâché le bout de sa queue qu'il tenait dans sa gueule.
Voilà que s'ouvre devant nous l'abîme noir de l'anéantissement. Sont-elles finies nos incarnations successives, nos renaissances, nos exaltations et nos triomphes ? O fleuve des dieux, remonte vers ta source ! Au delà des demeures du soleil, après la lune, derrière la mer de lait, nous voulons boire encore l'enivrement de nos immortalités, au son des luths, dans les bras de nos épouses, qui sont les filles mêmes de nos conceptions.
Mais tu coules toujours, Gange aux vastes rives !

 

Un Dieu,

le corps tout couvert d'yeux, monté sur un éléphant à trois trompes, abrité par un arbre où se tiennent debout quatre paons :

qui donc a fait cent fois le sacrifice du cheval pour me déposséder de mon empire ? Où êtes-vous, mes crépuscules jumeaux, qui trottiez sur vos ânes ? Où es-tu, feu, monté sur le bélier d'azur aux cornes rouges, toi qui rugissais comme un taureau ? Où es-tu donc, aurore au front vermeil, qui paraissais dans le ciel, retirant à toi le nuage sombre de la nuit, comme une danseuse qui s'avance, la robe retroussée sur son genou ?
Je brillais d'en haut, j'éclairais le carnage, j'accordais la nourriture, j'effaçais les pâleurs. Mais est-ce donc fini maintenant ? La grande âme tout essoufflée expire comme une gazelle qui a trop couru.

 

Une Déesse,

aux yeux noirs, debout sur un globe d'argent, coiffée de fleurs d'où sortent des rayons, vêtue d'une écharpe bleue où sont peints des animaux ; un collier de diamants, qui fait trois tours à son cou, passe sur ses poignets
et se rattache à ses talons. De ses seins cerclés de bracelets d'or il jaillit du lait.

De prairies en prairies, de sphères en sphères, de cieux en cieux, j'ai couru, j'ai fui. Elle arrive, la fausse beauté qui séduit les monstres. Je suis pourtant la richesse des âmes, la sève du printemps, la couleur du lotus, l'épi mûr, le flot tiède, la déesse aux longs sourires, qui se tient dans la gueule des vaches et se baigne dans la rosée.
L'haleine des étables est devenue si épaisse que mes lampes en ont pâli, et les rizières dans leurs marécages se sont pourries sur pied. Ah ! J'ai trop cueilli de fleurs ! Ma tête est étourdie !

Elle trébuche, son voile s'envole.

 

Antoine, étonné.

Tiens !

 

Un Dieu,

tout bleu, à tête de sanglier, avec des boucles d'oreilles, tenant dans ses quatre mains un lotus, une conque, un cercle et un sceptre.

Je fus petit poisson, mais j'ai grandi ; il n'y avait pas de vase assez large pour me contenir, j'emplissais la mer : j'ai plongé, j'ai remis à flot la montagne noyée, et sur mon dos de tortue j'ai porté le monde. De mes défenses de sanglier, j'ai éventré le géant, je suis devenu lion pour boire le sang d'un second, je suis devenu nain pour détrôner un troisième, et, me développant tout à coup, en trois pas j'ai mesuré l'univers. Et ce n'est pas tout ! J'ai été brahmane, j'ai créé de nouveaux rivages ; puis j'ai été guerrier, laboureur ; avec un soc de charrue j'ai exterminé un monstre à mille bras ; j'ai fait beaucoup de choses, des choses difficiles, prodigieuses, j'ai vécu des existences innombrables, j'ai vu se succéder des créations infinies ; elles passaient, moi je durais, et comme l'océan qui reçoit tous les fleuves sans en devenir plus gros, j'absorbais les siècles.
Je dois revenir un jour, monté sur un coursier blanc, avec un glaive qui sera la queue d'une comète ; je punirai les actions, j'exterminerai les êtres, et la terre, se crevant sous mes pieds, se dissipera en poussière comme la cosse du lycopodium quand on marche dessus. Qu'est-ce donc ? Est-ce l'heure ? Tout chancelle autour de moi ! Où suis-je ? Que suis-je ? Faut-il prendre une tête de serpent ?

Il lui pousse une tête de serpent.

Ah ! Plutôt la queue de poisson qui battait les flots !

Il lui pousse une queue de poisson.

Si j'avais la figure du solitaire ?

Il se change en un solitaire.

Eh non ! C'est la crinière du cheval qu'il me faut ?

Il lui pousse une crinière et des pieds de cheval.

Hennissons ! Levons le pied ! Oh ! Le lion !

Il devient lion.

Oh ! Mes défenses !

Il lui sort des défenses de la bouche.

Toutes mes formes tourbillonnent à la fois, paraissent, s'échappent ; l'intérieur de mon être est bouleversé de fond en comble, comme si j'allais vomir à la fois la digestion de mes existences ; des âges arrivent, je grelotte comme dans la fièvre. C'est moi pourtant qui jadis, au sein de la mer immobile, nonchalamment couché sur la feuille large du lotus, avec le disque lumineux à mon oreille, et mon épouse à mes pieds, contemplais en souriant s'élever de mon nombril la tige verte d'où devait éclore le dieu nouveau.

 

Antoine.

Qu'est-ce que tout cela veut dire ?

 

Le Diable.

Ecoute-les, il y en a d'autres.

 

Autre Dieu,

plus grand que tous les autres, magnifique, vêtu de robes étincelantes, porté sur un cygne aux ailes déployées, ayant quatre figures à mentons barbus, toutes pareilles, et tenant dans ses mains un collier où sont suspendus des mondes.

Je suis la terre ! Je suis l'eau ! Je suis le feu ! Je suis l'air ! Je suis l'éther, l'intelligence, la conscience, la création, la dissolution, la cause, l'effet ; lumière dans le soleil, invocation dans les livres, profondeur dans la mer, grandeur dans le ciel, force du fort, pureté du pur, sainteté du saint !

Il s'arrête tout essoufflé pour reprendre haleine.

Bon, excellent, très haut, le sacrifice, l'aromate, le prêtre et la victime, celui qui reçoit, celui qui donne, le protecteur, le réconforteur, le créateur !

Il respire encore une fois.

La pluie qui fait du bien, la bouse de vache, le fil du collier, toutes les perles, l'asile, l'ami, la place où les choses doivent être, la semence inépuisable, éternelle, toujours renouvelée ! Sorti à la fin de l'oeuf d'or comme le foetus de la membrane, je...

Il disparaît sans avoir le temps d'achever sa phrase.

 

Un Dieu Noir

portant un oeil sur le front, un lotus ouvert suspendu à son cou, et le triangle sous la plante des pieds ; il a l'air triste, il se prend la tête dans les mains en pleurant.

Comment faire ? Que faire ? J'ai beau rêver ; multiplier les formes par elles-mêmes, ce n'est pas produire l'être. Il n'y a point de raison pour ne pas creuser constamment les puits de la pagode, pour ne pas élever continuellement les escaliers de la tour. C'est donc inutile, tout ce que j'ai souffert, les agonies de mes morts, les travaux de mes existences ! Tant de sueurs ! Tant de combats ! Tant de victoires !
O nourrice ! Toi qui t'épouvantais jadis en contemplant dans ma bouche ouverte les formes de l'univers qui resplendissaient comme des rangées de dents, tu ne sais pas qu'à cette heure mes gencives silencieuses se renvoient de l'une à l'autre le vide qu'elles mâchent.
Dans la forêt le religieux qui regarde le soleil prie de toute son âme ; il contemple l'éther subtil dans les cavités de son corps, la chaleur vitale dans son estomac, l'humidité dans ses fluides, la terre dans ses membres, la lune dans son coeur. Méditant sur les choses, il fait passer son haleine par ses narines ; il n'agit point et il ne dit rien ; il est saint vraiment, le dévot ascétique qui porte un collier d'épines, qui reste entre quatre brasiers, et qui est si immobile que les oiseaux sont venus faire leur nid dans sa chevelure comme dans un arbre touffu.
Il est bien fort ! Il s'est retiré du monde, il se retire de lui-même, il se dégage ; il s'élève, et graduellement gagne la perfection comme un enfant qui grimpe une falaise à pic avec ses genoux, ses ongles et ses dents. Il médite si profondément que sa pensée le transporte où il veut, il voit à toute distance, il entend tous les sons, prend toutes les formes... mais... s'il n'en rendait aucune... s'il allait se dépouiller de toutes ? ... Oui, à force d'austérités, s'il finissait...

Avec la mine de quelqu'un d'effrayé :

Oh !

Et le char disparaît en claquant de l'essieu comme une voiture usée.

 

Le Diable répète :

Ils sont morts !

 

Antoine, mélancoliquement :

C'étaient des dieux pourtant ! On a adoré cela ! Quoi ? Passés ! Plus rien !

Mais en voici d'autres qui viennent, couverts de peaux blanches à long poil ; ils marchent la tête embobelinée dans des linges, ils soufflent sur leurs doigts et leurs nez sont bleus.

 

Les Dieux Du Nord.

Le soleil fuit devant nous, il court comme s'il avait peur, il se ferme comme l'oeil fatigué d'une vieille fileuse.
Nous avons froid, nos peaux d'ours sont lourdes de neige et le bout de nos pieds passe par les trous de nos chaussures, dont le cuir est devenu rouge à force d'être mouillé.
Jadis nous étions dans nos grandes salles, où les sapins flambaient près des tables longues, couvertes de quartiers de viande et de couteaux à manche ciselé.
Il faisait bon, nous buvions de la bière, nous nous racontions nos vieux combats ; les coupes de corne à la ronde entrechoquaient leurs cercles d'or, nos cris montaient comme des marteaux de bronze que l'on eût lancés contre la voûte.
Elle était cannelée de bois de lances, la large voûte ; nos glaives, suspendus sur nos têtes, nous éclairaient pendant la nuit, et nos boucliers, du haut en bas, s'étalaient sur les murs.
Nous mangions le foie de la baleine dans des plats de cuivre qui avaient été battus par des géants, nous jouions à la balle avec des rocs, nous écoutions chanter les sorciers captifs qui s'appuyaient en pleurant sur leurs harpes de pierre, et nous retournions dans nos lits le matin seulement, lorsque, par la fenêtre s'ouvrant tout à coup, la brise entrait dans la salle échauffée. Un jour il a fallu partir pourtant ; il y eut alors des sanglots, nous avions le coeur gonflé, comme la mer, quand bat le plein de la marée.
Nous sommes partis, les montagnes de granit en craquèrent sur leur base, le loup rompit sa chaîne et s'élança comme une flèche.
Sur la lande où picore la corneille, nous avons trouvé perdues dans l'herbe les pommes de la fée, dont se nourrissaient les dieux quand ils se sentaient vieillir ; elles étaient noires de pourriture et s'écrasaient à la pluie. Dans la forêt profonde, près du hêtre éternel, nous avons vu les quatre daims qui toujours tournent autour en mordant son feuillage ; l'écorce était rongée et les bêtes assouvies ruminaient debout, en battant du pied. Sur la plage où s'échouent les glaçons blancs nous avons rencontré le vaisseau construit avec les ongles des cadavres : il était vide ; et alors a chanté le coq noir qui se tenait au fond de la terre, dans les salles de la mort.
Nous marchons, nous marchons, nous sommes las, nous trébuchons sur la glace, la neige qui tombe brûle nos paupières, et nous entendons derrière nous hurler le loup qui court pour dévorer la lune, le phoque ouvrant des yeux étonnés nous regarde passer, le corbeau s'abat sur nos épaules et vient boire le sang de nos oreilles.
Nous n'avons plus les grandes prairies où il y avait des haltes pour reprendre haleine, dans la bataille. Des troncs sans têtes, le sang coulait comme coule le vin des cruches inclinées ; il creusait la neige de taches rouges et réchauffait nos figures qu'avait froidies le vent du nord ; le vautour s'enivrait comme un fiancé, les collines aboyaient, la terre tremblait. Nous n'avons plus les navires à plaques d'or, les longs navires bleus dont la proue coupait les monts de glaces, quand nous cherchions, sur l'océan, les génies cachés qui bramaient dans les tempêtes. Nous n'avons plus les patins pointus avec lesquels nous faisions le tour des pôles, en portant au bout des bras le firmament entier qui tournait avec nous.

Ils passent.
On voit venir, à pas lents, un personnage qui marche les yeux fermés. Il est tout enveloppé dans de vastes draperies ; il a l'air vieux, et sa barbe couleur d'ivoire, frisée en anneaux, lui descend jusqu'au ventre.
Au-dessus de sa tête, coiffée d'une mitre, se tient en l'air une petite figure, en tout semblable à lui et dont la partie inférieure se perd dans un plumage épais.
Le vieillard ouvre les yeux, la petite figure étend ses ailes. Il regarde tout autour de lui, comme quelqu'un qui se réveille d'un songe.

 

Zoroastre.

Merci, Ormuzd ! Merci ! Grâces à toi, roi des Purs !
Enfin, les douze mille ans sont accomplis ; c'est donc le jour, le grand jour ! Le commencement !

Il lève la tête et contemple la petite figure.

Toujours là, toi, bon Ferver immortel qui veillais sur moi et laissais tomber dans mon intelligence les rayons merveilleux de tes pupilles d'émeraude. Tu vas grandir, n'est-ce pas ? Tu vas déployer ton vol ; tu vas t'étendre dans la lumière et nous allons nous baigner ensemble dans les profondeurs du verbe.

Antoine fait un geste pour s'en aller. Le Diable le retient. Zoroastre continue :

Comment ? ... il reste en place ? ... cependant... il prête l'oreille et regarde. Non, je n'entends pas tomber la pluie d'eau noire. Je ne vois pas, au bout de l'horizon, se dresser le pont par où doivent passer les âmes. Les corps ranimés ne se relèvent point de leurs tombeaux.

Il cherche de côté et d'autre. Il appelle :

Kaiomors ! Meschia ! Meschiané !

Silence.

Mes trois fils ne sont donc pas venus ?

 

La Mort.

Lesquels ?

 

Zoroastre.

Le premier d'abord, qui devait arrêter le soleil dix jours et dix nuits, et convertir à la loi la seconde partie des hommes.

 

La Mort.

Non.

 

Zoroastre.

Et le second, qui, quatre siècles après, devait arrêter le soleil vingt jours et vingt nuits, et convertir à la loi la troisième partie des hommes.

 

La Mort.

Non.

 

Zoroastre.

Et le troisième, qui, à la fin des siècles, devait arrêter le soleil trente jours et trente nuits, et convertir à la loi le reste des hommes.

 

Le Diable.

Non !

 

Zoroastre, rêvant.

Où sont-ils donc ?

 

Le Diable.

Nulle part.

A la voix du diable, Zoroastre se retourne d'un bond.

Ah ! C'est toi, Ahriman ?

 

Le Diable, placidement.

Oui, c'est moi, et je n'ai pas encore été brûlé dans les métaux purifiants qui devaient ruisseler des montagnes, je n'ai pas récité ton livre, je n'ai pas établi ta parole dans mon empire, la bourrasque d'automne a soufflé sur ton feu, ô Zoroastre, et tes mages décoiffés y chauffent leurs pieds nus, en crachant dans les cendres.

La Mort allonge un grand coup de fouet au Ferver, qui s'enfuit à tire d'ailes en poussant de petits cris comme une caille blessée.

 

Zoroastre le regarde partir.

Il fuit !

 

Le Diable.

Oui, il s'en va, et pour toujours, il ne reviendra plus, Mithra est mort.

 

Zoroastre la tête baissée,
bredouille en s'en allant tout doucement.

C'était beau, pourtant ! J'avais séparé Dieu en deux parties distinctes : le Bien était d'un côté, le Mal était de l'autre, et à chaque principe j'avais assigné une création, des fonctions, une cour ; j'avais classé les génies, je leur avais donné des noms, il y en avait sept principaux, vingt-huit secondaires, tout autant dans l'autre empire, et des anges gardiens à l'infini, sans compter l'Eternel et un Verbe premier-né.

 

Le Diable.

Assez ! Va-t'en !

 

Zoroastre.

J'avais cerclé la vie dans un ordre sacerdotal et magnifique : roi, prêtres, guerriers, artisans, tout se superposait ; la tête réfléchissait le ciel, cela roulait comme le Zodiaque, j'avais consigné la manière de faire les labours, d'ensevelir les morts, toutes les paroles des prières, le mode des purifications, qu'il fallait tuer les bêtes impures, planter les arbres à fruit, honorer le chien, ne jamais mentir.

 

Le Diable.

C'est fini ? Retourne dans ta caverne.

 

Zoroastre.

J'avais divisé le feu en cinq classes, l'eau en sept genres, les animaux en quatre-vingt-deux espèces ; j'avais inventé les talismans, j'avais compté le nombre des morceaux de tamarin et la forme des soucoupes d'or.

 

La Mort.

Assez ! Assez ! Passe !

 

Zoroastre.

En mettant sa ceinture il fallait demander la destruction du mal, et en se lavant les mains l'augmentation de la gloire du bien ; il y avait des prières partout, pour le lever, pour le coucher, pour les repas, pour les insomnies, avant d'entreprendre un voyage, quand on s'approche de sa femme.

La Mort lui souffle dans le dos, et ses vêtements, qui se bouffissent comme une voile, le poussent en avant ; il continue :

On commence par l'espace compris entre les sourcils, puis le derrière de la tête, puis l'oreille droite, puis l'oreille gauche, puis l'épaule droite, puis l'épaule gauche, ensuite l'aisselle droite, ensuite l'aisselle gauche, ensuite la mamelle droite, puis la mamelle gauche, puis la fesse droite, puis la fesse gauche ; si c'est un homme, il lavera d'abord le derrière et ensuite le devant ; si c'est une femme, elle lavera d'abord le devant, et ensuite le derrière ; puis la cuisse droite, puis la cuisse gauche, puis le genou droit, puis la jambe droite, la jambe gauche, le dessus du pied droit, le dessus du pied gauche, la chevelure et l'entre-deux des doigts, en procédant avec mesure ; cela vexe Ahriman, il faut se réjouir quand on voit le hérisson.

On entend le beuglement d'un boeuf ; Zoroastre s'en va toujours en bredouillant

Que le fidèle confesse tous les péchés des hommes, les siens propres, ceux qu'il a commis, ceux qu'il commettra ; qu'il commence par une invocation à Ormuzd et finisse en reconnaissant la mission de Zoroastre, c'est-à-dire la mienne. Que la fille qui a ses mois mange dans des vases de métal, à l'écart. La manière licite d'éteindre la lumière est de faire du vent avec la main ; on rince trois fois le vêtement des morts ; c'est du bras gauche qu'il faut tenir les vingt-trois branches de grenadier.

Sa voix s'éteint dans une espèce de bredouillement stupide, les beuglements se rapprochent, on voit venir Apis.

 

Antoine.

Tiens ? Un boeuf !

 

On voit un boeuf noir avec les poils de la queue doubles, un triangle blanc sur le front, et la marque d'un aigle sur le dos ; sa housse de pourpre est déchirée, il boite de la cuisse gauche de derrière, et il beugle.

 

Apis.

J'entends dans les roseaux Isis toute éplorée qui se lamente au clair de lune, elle ne se lasse pas de chercher les membres de son époux répandus sur la terre noire d'Egypte.
Elle l'appelle, il ne vient pas, elle râle de désir, et sur son coeur amaigri elle presse en pleurant le phallus de sycomore qui ne la fécondera plus que du débile Harpocrate, fruit avorté de leurs amours funèbres ; autour d'elle jappe Anubis à tête de chien, qui court dans les sables en flairant son père ; il tire la langue de soif, et la déesse s'affaissant rabat son voile sur sa figure. Du côté de la Lybie j'ai vu le Sphinx qui fuyait, il galopait comme un chacal ; Typhon, couleur de feu, se roule en hurlant sur la poitrine d'Isis ; les crocodiles sacrés ont laissé tomber au fond des lacs les pendants d'oreilles qu'ils portaient à la gueule ; les dieux à tête d'épervier, qui se tenaient debout dans des barques, ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le bleu du ciel passe tout seul sous l'arcade peinte des temples vides.
Où irai-je ? Jusqu'au dernier brin d'herbe j'ai brouté l'oasis, j'ai écrasé avec mes dents le scarabée que je portais sous la langue, je souffre de plus en plus à la blessure que m'a faite Cambyse, je me traîne sur la rive, j'attends les gens qui vont à Bubastis.
Quelqu'un n'a-t-il pas vu, sur des radeaux de palmier, passer au son des flûtes des femmes qui retroussaient leurs robes, en criant devant les villes ?
Dans les longues avenues bordées de colosses assis, je ne retrouve pas mes pontifes chaussés de byblos, qui se relevaient la nuit pour laver leur corps dans l'eau ; ils retournaient sous mon ventre des litières de fleurs ; ils brossaient mon poil, en chantant sur un air lent des paroles sacrées ; ils recueillaient avec des pelles d'or ma bouse liquide, qui tombait en silence sur la mosaïque des sanctuaires.

 

Antoine, riant.

Ah ! Ah ! Quelle bêtise !

 

Le Diable.

Écoute, c'est un dieu qui pleure !

 

Apis.

J'avais autour de moi des lampes perpétuelles. La nuit, quand aux brises languissantes Osiris soupirait d'amour sur le sein limoneux de sa soeur endormie, dans les jarres de porphyre pleines d'huiles parfumées, je regardais brûler les longues mèches de byssus qui éclairaient en pétillant la figure des prêtres assoupis dans leurs fauteuils noirs.
Autrefois les filles de roi se faisaient ensépulturer dans des coffres faits à mon image, et personne ne savait où je disparaissais ; Sérapis ne s'ouvrait que pour recevoir ma momie, mais quand un rayon de soleil avait fécondé la génisse, que j'étais né, qu'on m'avait vu, l'on venait avec des hymnes me chercher dans mon herbage, et j'étais nourri pendant quatre lunes, la tête tournée du côté de l'Orient.
D'Héliopolis à Memphis les processions me conduisaient ; alors dans les bourgs, la nouvelle éclatait, joyeuse comme l'inondation ; alors on immolait le porc impur au seuil des maisons, les castagnettes sonnaient dans les blés, le cistre grinçait sur les bateaux qu'on démarrait, et du désert, du rivage, de la plaine et des montagnes, l'Egypte tout entière accourue se prosternait autour de moi dans le temple de Phta. J'étais Osiris, Sérapis, Anubis, j'étais Dieu ; j'étais le démiurge apparu, l'âme incarnée, le grand-tout qui se faisait visible, pacifique et beau !

Il fait encore quelques pas en reniflant.

Mais quelle odeur ! Je vois au bord du fleuve les hommes, les bras nus, qui raclent des écorces avec des lames de fer.

 

La Mort.

Oui, oui, résigne-toi, bel Epaphus ! Ils t'écorcheront, te mangeront, te tanneront, ils feront des souliers avec ta peau, tu seras passé à la broche et détaillé en côtelettes, et l'on chassera dans le sillon tes petits-fils esclaves avec les tendons desséchés de tes jarrets.

Apis s'en va tout en boitant et mugissant.

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