La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(15)

 

Antoine retombe sur le dos et s'assoupit, le cochon s'endort, il ronfle, on voit son gros ventre s'abaisser et monter ; Antoine, assoupi, s'agite et se retourne.
Cependant sur les rochers se dessine l'ombre du Diable, qui fait des signes comme pour appeler quelqu'un, et la Luxure, courbée en deux, marchant sur la pointe du pied, et tenant dans sa bouche le devant de sa robe, s'avance avec un sourire contenu. Ses bras sont nus, elle a sur la tête ne couronne de boutons de roses tout humides. Se baissant à terre, elle se rapproche de Saint-Antoine, et se met à lui gratter la plante des pieds ; le cochon se réveille.

 

Le Cochon.

Je ne connais rien de plus désagréable au monde. Qu'il est fâcheux d'être réveillé de cette façon ! Ah ! ça me ferait du bien, pourtant, si j'avais là quelque bonne truie aux fesses pointues ! Si je la tenais ! ... Oh ! oh ! Mais c'est trop fort ! Cela me tire dans le dos, comme si depuis le croupion jusqu'à la nuque toute la moelle de mon échine était un câble que l'on tendît avec une manivelle.

 

Antoine, se levant sur le coude et reconnaissant la Luxure.

Ah ! C'est toi, encore ! Je ne pensais guère à toi, va, laisse-moi tranquille, va-t'en !

La Luxure lui passe la main sous le vêtement.

 

Le Cochon.

Je voudrais bien me reposer, ça me tourmente... si je savais un moyen...

 

Antoine.

Non, laisse-moi, finis, va-t'en !

La Luxure continue à le vouloir chatouiller.

Va-t'en, mais va-t'en donc ! Tu ne me fais pas peur, je sais comment te chasser.

Il lui donne de grands coups de pied dans la figure.

Tiens, tiens, en as-tu assez ? T'en iras-tu ? Ah ! Ah ! Tu t'apaises ? Fuis, cache-toi... arrière !

La Luxure finit par disparaître.

Enfin ! La voilà partie ! Je vais être mieux maintenant.

Au bout de quelques minutes.

Eh bien ! C'est étrange ! Je croyais que, débarrassé d'elle, j'allais avoir une grande joie, pas du tout ! D'où vient donc, tout à l'heure en la frappant, que j'éprouvais du plaisir au pied à sentir sa figure qui me touchait ? Voyons, changeons de place, je vais aller m'asseoir sur le banc.

Il se relève et se dirige lentement vers le banc qui est devant sa cabane, il s'y laisse tomber de tout son poids, croise les bras, puis baisse la tête sur sa poitrine et regarde par terre.

Qu'est-ce que je vais faire ? ... si je priais ? ... mais j'ai tant prié déjà ! Travailler plutôt ? On n'y voit pas, et puis il faudrait rallumer la lanterne. à quoi d'ailleurs ça m'avancera-t-il ? Toujours ces corbeilles ! Bel ouvrage, vraiment ! Non ! Si je creusais un trou pour m'amuser ? Je le boucherais ensuite ; ou bien si je me mettais à démolir pierre à pierre ma maison ? ... ah ! Que je m'ennuie ! Que je m'ennuie ! Je voudrais faire quelque chose et je ne sais quoi ; je voudrais aller quelque part, je ne sais où ; je ne sais pas ce que je veux, je ne sais pas ce que je pense, je n'ai pas même la volonté de désirer vouloir.
Dire pourtant que j'ai passé toute ma vie ainsi, et que jamais je n'ai seulement vu danser la pyrrhique ! C'est pitoyable ! D'où diable cette idée me vient-elle ? Et à propos de quoi ?

Il se lève d'un bond et se met à marcher vite de sa cabane à la chapelle, allant et revenant toujours sur la même ligne sans s'arrêter ; puis il se ralentit peu à peu et continue lentement, les mains derrière le dos.

C'est peut-être que je n'ai jamais été en pèlerinage... mais auquel ? Il y en a beaucoup, tous sont bons ; cependant ceux qui revenaient de si loin ne m'en ont pas paru meilleurs. J'enviais leur figure hâlée, les coquilles qu'ils portaient sur l'épaule ; eux me montraient leurs pieds saignants et ne répondaient rien, sinon qu'ils avaient beaucoup marché.
Oh ! Je sens pourtant que d'appuyer ma tête sur quelque pierre sainte me rafraîchirait l'âme, je veux des cierges brûlant parmi des tabernacles vermeils, et, dans les reliquaires d'or, des os de martyrs à baiser ; il me faudrait les grandes nefs où la voûte se mire dans les calmes bénitiers.

 

Le Cochon.

Jamais je n'aurai donc sous mon pauvre ventre du fumier jusqu'aux épaules ! Dans un baquet d'eau sale je ne débarboterai pas mon groin joyeux ! Que ne suis-je dans la basse-cour, près le ruisseau des écuries, à m'épater tout de mon long dans la bousée claire des petits veaux !

 

Antoine.

Bah ! à quoi bon ? Le bonheur, je le sais, n'est pas dans ce qu'on rêve. Comme une flèche lancée contre un mur, toujours le désir échappe, rebondit sur vous et vous traverse l'âme. Pour souffrir, j'ai longtemps jeûné ; pour être pur, je me suis mortifié ; pour aimer, j'ai versé bien des pleurs ; et mon corps ne sentait rien, mon coeur n'était point chaste, l'amour n'arrivait pas ! L'amour n'est jamais venu ! J'ai toujours été sec et sans tendresse. Toutes ces oeuvres de dévotion que j'accomplis je ne sais pourquoi... parce que l'habitude en est prise... qu'il le faut... mais au fond je n'aime pas Dieu... non ; je ne sais pas d'abord qu'est-ce que c'est, je n'ai jamais pu m'en faire une idée et je commence à la fin...

Il bâille.

Ah !

Peu à peu, cependant, le ciel noir, prenant d'abord des teintes d'ardoise, se met à blanchir sans s'éclairer ; le vent souffle, les soies du cochon s'en courbent sur son dos.

Quelle tristesse ! Quelle misère ! Est-ce que je ne me débarrasserai pas de ce colossal ennui qui m'écrase ?
J'ai vu jadis le cadavre d'un noyé ; les ondes en le roulant l'avaient rincé dans tous ses pores, et de loin sur le sable sa chair mate brillait. Mon coeur est plus pâle que ce cadavre ; il a comme lui, sans qu'aucun s'en soucie, passé bien des jours à se laver dans les abîmes qui l'ont mis en pourriture, et le désespoir aux grandes ailes s'abat dessus comme une nichée de vautours, et voilà qu'il se décompose sur la grève !
Ah ! La nuit est froide.

Il serre son vêtement contre lui.

Je sens peser sur mon âme comme des linceuls mouillés, j'ai la mort dans le ventre.

Il se rassoit sur le banc et s'y ratatine tout engourdi, les bras croisés, les yeux à demi clos ; puis se renversant en arrière il se met à se frapper la nuque contre la muraille à coups réguliers ; il compte lui-même : un-deux-trois-quatre-cinq-une-deux- une-deux. Il s'arrête, le cochon se lève et va se coucher à une autre place.

Pourquoi veillé-je ? D'où vient que je fais ce que je fais, que je suis ce que je suis ? J'aurais pu être autre chose. Si j'étais né un autre homme par exemple, j'aurais eu une autre vie, et alors rien de la mienne ne m'eût été connu, de même que je ne connais rien de celle-là que je n'ai pas. Si j'étais arbre par exemple, je porterais des fruits, j'aurais un feuillage, des oiseaux, je serais vert ; oui, tout aussi bien j'aurais pu être arbre, ou caillou, ou le cochon, ou n'importe quoi. Pourquoi n'est-ce pas le cochon qui est moi ? Pourquoi moi ne suis-je pas lui ? D'où vient que nous sommes-là tous les deux, et qu'il y a des hommes, une terre, des saisons, des montagnes, des plaines ? Pourquoi y a-t-il quelque chose ? Quand je pense qu'on naît, qu'on meurt, qu'on se réjouit, qu'on s'afflige, qu'il y a des maris couchés avec leur femme et des gens qui rient à table, que l'on travaille à toutes sortes de métiers, et qu'on est très occupé, qu'on a des mines sérieuses ! ... comme c'est bête ! Comme c'est bête !

 

Le Cochon.

Plus je vais, plus je suis dégoûté de ma nourriture et vexé de n'en avoir pas d'autre.

 

Antoine.

Et moi donc ! Avec mes mortifications, mes oraisons, mon cilice, mes paniers, ma cabane, mon cochon, mon chapelet, ne suis-je pas plus pitoyable et plus bête encore ? à quoi tout ça mène-t-il ? à qui est-ce utile ? Pas à moi, toujours ! Ah ! Que je m'ennuie ! Que je souffre ! Je me déteste, je voudrais me battre ; si je pouvais, je m'étoufferais. Quel triste imbécile je suis ! J'ai besoin de jurer comme les soldats, je m'en vais me rouler par terre et crier tout haut en me déchirant la figure avec les ongles, je veux mordre ! ... mais je n'aurai donc jamais quelque chose à empoigner dans les mains et à mettre en morceaux ? Il y a longtemps que je contiens tout... sors donc ! Sors donc ! Volez cheveux de ma chevelure, et la peau avec, et la tête après, et le coeur aussi !

Il s'arrache les cheveux, frappe du pied, se donne des coups, il sanglote, balbutie.

 

Le Cochon.

Je m'embête à outrance ; j'aimerais mieux me voir réduit en jambons et pendu par les jarrets aux crocs des charcutiers.

 

Le cochon, se jetant à plat ventre, s'enfonce le groin dans le sol et reste sans bouger, les pattes par-dessus les oreilles, bavant des mâchoires et geignant sourdement. Saint-Antoine tournoie, chancelle et tombe sur le seuil de sa cabane, épuisé, haletant ; la sueur ruisselle de son front, ses dents claquent, un mouvement convulsif secoue ses membres ; il râle ; le cochon grogne ; dans son coin le Diable rit.
Un crépuscule verdâtre montant du fond de l'horizon découpe le ciel gris de trouées inégales, le brouillard tombe.
Paraît la Mort.
Un grand suaire, retenu par un noeud sur le sommet de son crâne jaune, lui descend jusqu'aux talons, laissant à découvert le devant de son squelette et sa face où il manque le nez ; ses mâchoires avancées reluisent, ses os claquent en marchant. Elle a sous le bras gauche une bière neuve qu'elle jette par terre, et tient passé au bras droit un fouet de postillon dont la mèche traîne. Elle arrive montée sur son cheval noir, qui est grand, maigre, ensellé, gros du ventre et moucheté de place en place par les arrachures de son pelage, ses sabots si usés qu'ils sont recourbés par le bout comme des croissants de lune ; sa crinière, pleine de brins de paille, de feuilles sèches et de poussière, lui tombe jusqu'aux genoux, et il lève au vent, en reniflant, ses naseaux larges comme des trompes.
La Mort lui accroche au garrot la faux qu'elle portait sur l'épaule, et il s'en va paître parmi les ruines de la chapelle, marchant et glissant sur les pierres qu'il casse.
La Mort s'avance, le cochon court se cacher.
La Mort se rapproche de Saint-Antoine, elle le considère en face, immobile, les bras pendant le long du corps et les poignets croisés ; baissant la tête par les tendons de son cou, elle tord la bouche et sourit. Antoine tressaille.

 

La Mort.

As-tu peur ?

Antoine se met à la regarder sans rien dire.

Si tu as froid, tu n'auras plus froid ; si tu as faim, tu n'auras plus faim ; si tu es triste, tu ne seras plus triste.

Elle fait encore un pas, elle reprend d'une voix douce :

Dis ? Veux-tu ? Ce sera comme si tu dormais sans jamais te réveiller.

 

Antoine, répétant machinalement.

Sans jamais me réveiller ?

 

La Mort.

Oui ! Et sans rêver même ! Tu ne penseras rien, tu ne sentiras rien, tu ne seras plus rien.

Elle incline le menton sur la clavicule droite, et dardant le jet noir de ses orbites sans yeux, de la main gauche, avec le pouce et l'index, elle prend son linceul par le bord et le lève au bout de son bras, l'étendant ainsi dans sa largeur entière.

 

Antoine.

Oh ! Tu n'as pas besoin de faire la jolie, je t'ai tant méditée, je t'ai rêvée si longtemps que je te connais.

 

La Mort.

Personne ne me connaît.

 

Antoine.

Pourquoi viens-tu donc ?

 

La Mort.

Pour te prendre.

 

Antoine.

Pour me prendre ? ... est-ce que c'est l'heure ?

 

La Mort.

Oui, c'est l'heure, c'est toujours l'heure.

Se rapprochant plus près, elle lui tend la main comme pour l'aider à se lever ; accroupi, il se tasse contre le mur et la contemple.

Ce sera fait bien vite ; allons !

 

Antoine, à lui-même.

En effet ! Pourquoi pas ?

 

La Mort.

Donne-moi la main.

Antoine hésite.

La main... le doigt seulement... le bout de l'ongle.

Antoine retire sa main de dessous son aisselle et l'avance lentement vers la Mort... reculant tout à coup.

Mais... es-tu bien la Mort vraiment ? Si ton visage mentait ? Si je ne faisais que changer d'existence par hasard ? Si là-bas j'allais avoir un autre corps, que j'eusse une autre âme aussi, ou la même ? Que sais-je ? Oh ! Non, tu es le néant, n'est-ce pas ? Le vrai néant ; il n'y a rien sans doute, c'est tout noir, hein ? Et puis c'est tout.

 

La Mort.

Oui, c'est tout, c'est la fin, c'est le fond. Si vieille que soit l'étoffe de mon manteau, le jour ne passe pas au travers ; je le mettrai par-dessus ta tête, je te clouerai là dedans.

Elle lui montre le cercueil.

Et alors tu auras vécu pour tous les millions d'années qui suivront et pour l'éternité infinie qui suivra. Et quand ce bois sera usé, quand ce linge sera pourri, il y aura longtemps que ce peu qui restait de toi jadis ne sera même plus.
Je suis la consolatrice, l'endormeuse ; comme on fait au petit enfant qui a bien couru toute la journée, je couche le genre humain dans son berceau et je souffle la lumière ; les désespérés, les fatigués, les ennuyés, j'ai arrêté leurs pleurs, reposé leurs lassitudes, clos le bâillement de leur bouche, et comblé le vide qu'ils avaient ; ceux qui regrettaient ne regrettent point, ceux qui étaient dans l'attente ne s'impatientent plus ; insensible, anéanti, dissous, plus évaporé que la rosée d'hier, plus effacé que le pas de l'autruche sur le sable, plus nul qu'un écho perdu...

 

Antoine.

Oh ! Ton haleine me souffle au visage, tu as des odeurs de néant qui font défaillir mon âme.

 

La Mort.

Viens, j'ai des baisers sans bruit, des caresses à n'en plus finir, un lit si mou qu'on ne le sent pas, ma pamoison est éternelle. Viens ! Je suis silencieuse, je suis douce, je contiens ce qui a vécu sous le soleil et des soleils et des mondes tous à l'aise, sans qu'ils soient gênés d'être nombreux, car la table s'allonge à mesure qu'affluent les voyageurs, et personne ne se plaint de n'avoir pu trouver sa place ; tu seras là-bas sans âge, sans mémoire, sans passé, sans avenir, aussi jeune que les plus jeunes, aussi vieux que les plus vieux, aussi puissant que les plus forts, aussi beau que les plus beaux. Viens ! Viens ! Je suis la paix, l'immuable vide, la connaissance suprême.

 

Antoine, en sursaut.

Comment ! La connaissance ?

 

La Mort.

S'il n'y a rien au delà de moi, en me possédant n'atteindras-tu pas le dernier terme ? S'il est au contraire quelque chose, un soleil qui luise par delà les sépulcres, et que je ne sois, comme on dit, que le seuil de l'éternité, alors il faut me prendre pour en jouir, il faut me franchir pour y entrer. Soit donc qu'il n'y ait rien ou quelque chose, si tu veux le néant, viens ! Si tu veux la béatitude, viens ! Ténèbres ou lumière, annihilation ou extase, inconnu quel qu'il soit, ce n'est plus la vie, donc ça vaut mieux. Allons, partons, donne-moi la main, fuyons au galop vers mon royaume sombre.

Antoine, se levant, tend ses deux mains à la Mort, quand derrière celle-ci tout à coup paraît la Luxure, qui lui passant la tête sur l'épaule montre son visage et cligne des yeux.

 

La Luxure.

Pourquoi mourir, Antoine ?

 

La Mort.

Quoi ! Tu voudrais vivre encore ?

Antoine se rassoit et reste comme pétrifié, portant alternativement ses regards de la Mort qui grimace à la Luxure qui sourit.

 

La Luxure reprend :

Tu ne la connais seulement pas, cette vie que tu abandonnes.

 

La Mort.

Mais oui ! Tu en es rassasié, dégoûté.

 

La Luxure.

Non, tu n'as pas, l'un après l'autre, savouré les fruits variés de ses ivresses. Oh ! Antoine, ceux qui ont fatigué leurs mains à les presser tant qu'ils pouvaient pour en faire sortir le jus, pleurent au bout de leurs ans quand il leur faut quitter cette joie tarie à laquelle se suspendent encore leurs forces épuisées.

 

La Mort.

Bah ! Ils sont pareils, tous les fruits de la terre ; on y mord à belles dents, mais dès la première bouchée le dégoût vient aux lèvres.

 

La Luxure prend sa couronne de roses de dessus sa tête,
et l'offrant aux narines de Saint-Antoine.

Vois mes belles roses ! Je les ai cueillies dans la haie, sur le tronc d'un frêne où s'enlaçait l'églantier ; la rosée perlait aux branches, l'alouette chantait et la brise du matin secouait l'odeur du feuillage vert. Le monde est beau, le monde est beau ! Dans les pâturages pleins d'herbe, les poulains courent en gaieté, les étalons hennissent, les taureaux beuglants marchent d'un pied lourd ; il y a des fleurs plus hautes que toi et qui parfument les océans sur les plages où elles poussent ; il y a des forêts de chênes qui frissonnent sur les montagnes, des contrées où l'encens fume au soleil, de larges fleuves et de grandes mers ; on pêche dans les fleuves, on navigue sur les mers ; à la moisson les grappes sont enflées, et des gouttelettes poissantes suintent à travers la peau des figues ; le sang bat, la sève coule, le lait mousseux des chèvres sonne en tombant dans les vases, la mouche bourdonne sur les buissons. Par les nuits d'été, les flots déploient des feux dans leur écume, et le ciel est pailleté d'or comme la robe d'une princesse. T'es-tu balancé sur les grandes lianes ? Es-tu descendu dans les mines d'émeraude ? A-t-on frotté ton corps en sueur avec des essences fraîches ? As-tu seulement dormi sur une peau de cygne ? Ah ! Goûte-la plutôt, cette vie magnifique, qui contient du bonheur à tous ses jours, comme le blé de la farine à tous les lobes de ses épis ! Aspire les brises, va t'asseoir sous les citronniers, couche-toi sur la mousse, baigne-toi dans les fontaines, bois du vin, mange des viandes, aime les femmes, étreins la nature par chaque convoitise de ton être, et roule-toi tout amoureux sur sa vaste poitrine.

 

Antoine, réfléchissant.

Si je vivais !

 

La Mort.

Non, non ! La vie est mauvaise, le monde est laid. Ne te sens-tu pas abandonné au milieu de toute la création ? Ils ne s'inquiètent guère de toi, va, les corbeaux qui volent, ni la plante qui pousse, ni la petite étoile ; le ciel se met bleu quand ton coeur est sombre, le brouillard s'ajoute à la tristesse, et le coassement de la grenouille répond à ta voix, quand tu pleures tout haut. Ne faut-il pas te réveiller tous les matins, manger, boire, aller, venir, répéter cette série d'actes qui sont toujours les mêmes ? Voilà ce qui compose la vie, elle est faite de cela, pas d'autre chose ; chacune de ces pauvres sensations va s'ajoutant à la suivante comme des fils à des fils, et l'existence d'un bout à l'autre n'est que le continuel tissu de toutes ces misères.

 

Antoine.

Ma foi, oui, je ferais peut-être mieux de mourir !

 

La Luxure.

Tu parles de mourir ! Pauvre fou, qui aimes à se dire à lui-même : " Oh ! Je connais, je suis las, j'ai tout éprouvé, donc je suis sage ! " et tu vas partout broutant de la tristesse afin d'engraisser ton orgueil. Dis-moi ! Frémissante et déshabillée, as-tu quelquefois tenu sur tes genoux la catin rieuse, qui se regardait dans tes prunelles ? Avait-elle sur la peau de bonnes odeurs de violettes flétries, et dans les reins, des souplesses de palmiers, et dans les mains, des irritations fluides à t'inonder de désirs quand elles passaient sur toi ? Puis, la saisissant d'un bond, l'as-tu renversée sur le lit qui s'enfonçait comme un flot ? Elle te serrait de ses bras joints, tu sentais ses muscles trembler, ses genoux qui se heurtaient, ses seins se raidir ; sa tête s'en allait, son corps se détendait, prenait des poses assouvies, et les paupières de ses yeux morts frémissaient comme l'aile des papillons de nuit... étiez-vous bien contents d'être seuls ? Ricaniez-vous tout bas, en touchant vos chairs ? N'est-ce pas que tu t'attendrissais alors en des gratitudes étranges, que ton coeur étonné se prenait dans sa chevelure, et qu'il se répandait avec elle sur ses beaux membres nus ? Tu faisais bien, va ! C'est là le bon de la vie, le reste n'est que mensonge !

 

Antoine.

Que mensonge ?

 

La Mort.

Le mensonge, au contraire, c'est ce qui n'est pas moi ; tout ce qui un moment tourbillonne en dehors bientôt y revient, tout y converge, tout s'y absorbe. Mais je suis, sois-en sûr, la fin des fins, le but des buts, l'achèvement des oeuvres.

 

Antoine.

Si c'était vrai, pourtant !

 

La Luxure.

Sa robe rose décolletée mord ses épaules grasses, elle a les cheveux luisants de pommade, quelque chose de miellé qui sent les fleurs ; son front est pâle sous ses bandeaux, comme la lune entre deux nuages ;

Tu passerais la main dans sa gorge, tu toucherais à son grand peigne, elle se mettrait pour toi toute nue, en commençant par les pieds ; tu verrais se relever son vêtement et s'étendre sa chair.

 

La Mort.

On passe des bâtons sous la bière, et l'on s'en va. On la voit ! Quand on la suit ! Qui se balance de droite à gauche et semble à chaque pas plonger comme une chaloupe. Le mort, là dedans, se fait charrier paresseusement, les porteurs suent, des gouttes de leur front tombent sur le coffre. Braves gens ! On vous mettra à votre tour, on vous portera comme lui, vous vous ferez traîner plus tard. Les blés sont verts, les poiriers sont tout en fleurs, les poules chantent dans les cours ; il fait beau, la récolte sera bonne ; la fosse est prête, ils attendent, appuyés sur leurs louchets ; la terre s'émiette des bords du trou et coule dans les coins. On arrive, on vous descend avec des cordes, les pelletées se précipitent, et c'est comme si rien n'avait été.
Aimerais-tu mieux être sur des feuilles ou rouler au fond de la mer ?

 

La Luxure,

passant prestement sous le bras de la Mort, vient se camper devant Saint-Antoine ; il la regarde en hochant la tête, elle dit :

Mais, malgré toi, du plus profond de toi-même, quelque chose malgré toi se révolte furieusement ; le coeur de l'homme est fait pour la vie, et l'aspire de partout, du plus loin qu'il peut. Outre les souvenirs où il se reporte, les espérances où il se jette, les possessions où il s'ébat, n'a-t-il pas besoin d'autres mondes à perspectives plus reculées, pour courir plus avant et se mouvoir plus à l'aise ? L'artiste, ainsi, des carrières de marbre fait sortir des hommes, d'autres sont occupés par les races disparues, ou rêvent le bonheur pour des foules à naître.

 

La Mort pousse la Luxure de côté
et reprend sa place.

Eh, qu'importe ! Puisque les foules, les rêves, les espérances, les souvenirs, l'imaginaire et le réel, tout s'engloutit dans le même trou. Ainsi qu'un boulanger qui pétrit sa pâte, l'humanité travaillante ne fait qu'enfourner pour ma bouche, et je m'empiffre de tout continuellement ; c'est pour moi qu'arrivent les siècles, expirant l'un après l'autre comme des flots sur la plage, devant nos pieds immobiles ; c'est pour moi que se construisent les palais, que se dressent les tombeaux, que s'alignent les armées, que se fabriquent les tissus, que se fondent les bronzes, que s'écrivent les livres. Les palais s'abaisseront dans les fleuves, les tombeaux se pourriront comme les cadavres, je coucherai par terre les hommes debout, les fils de la trame s'écarteront, l'airain s'éparpillera, et les chefs-d'oeuvre des grands hommes finiront par n'être pas plus que la voix de la cigale écrasée, que la mousse du torrent desséché, que la forme du nuage disparu. C'est toujours pour moi que l'on amasse de l'argent, que l'on rehausse son panache, que l'on fait des projets, des serments, des lois ; pour moi que s'établissent des empires, que l'on bâtit des maisons et que l'on cherche une épouse, car je dévore les peuples, les locataires et les enfants.
Te parlerai-je encore de l'éternité des amours, de la constance des affections, de la durée des amitiés, et de tous les autres sentiments qui se poussent si vite pour en finir qu'on n'a pas le temps de les voir ? C'est cette fièvre du néant qui fait l'activité des hommes ; ils se hâtent, ils accumulent leurs oeuvres, et de quelque côté que je me tourne, partout je n'aperçois que mon visage, comme en autant de miroirs multipliés.
Mais pas plus que le cimetière le coeur de l'homme ne pourrait dire l'histoire de tous ses morts, quelle est leur place maintenant et ce qui reste d'eux. Là, sont entassés pêle-mêle des passions magnifiques et de pauvres amours, des enthousiasmes au front pur, des ignominies silencieuses, des joies bruyantes, des haines qui étaient bien fières, et qui faisaient sonner dans le monde la molette de leurs éperons. C'est fini, c'est passé, on en met d'autres par-dessus, et la terre ne se doute pas de tout ce qu'elle contient d'oubli.
Cependant le cimetière comme le coeur se hausse de plénitude, enfouit en se gonflant jusqu'à la pierre de ses tombeaux, fait craquer ses limites et déborde au dehors ; il y a sur le gazon des ossements jaunes, et l'on sent aux alentours une vague odeur de charogne.

 

La Luxure revient et, passant encore sa mine
par-dessus l'épaule de la mort,
regarde Antoine avec des yeux tendres.

C'est parce qu'il étouffe, ton pauvre coeur ! Donne-lui de l'air ; il a besoin, comme les malades, du large parfum des bois et des verdoiements qui font revivre.
Pourquoi, tel qu'un homme possédé d'avarice, as-tu enfoui dans un trou les trésors de toi-même ? Te voilà dénudé maintenant, et misérable tout à fait, tandis que tu aurais pu avoir les plaisirs qui raccourcissent le temps, les joies qui rendent heureux, toutes les délectations de la vie. Quand l'époux rentre chez lui et qu'il aperçoit de loin sa maison, il se sent remuer les entrailles, en pensant à la soupe qui fume, à ses enfants qui jouent, à sa bonne petite femme qui l'attend ; mais toi, tu n'as jamais rien eu, ni un baiser sur les lèvres, ni la sympathie de personne, ni même l'effusion passagère d'un camarade de taverne, tu n'es donc pas bon : si tu étais bon, tu voudrais aimer. Cependant tes yeux plus d'une fois se sont mouillés de tendresse en caressant un chien, tu t'attristes dans ta solitude lorsque tu songes à tous ceux qui, dispersés sur la terre, auraient pu être tes amis, et même tu te réjouis pour les plantes quand il va tomber de l'eau.
Te souviens-tu, quand tu étais petit, ta mère, le soir, te prenait sur ses genoux pour te faire dire ta prière, en te tournant vers une image du bon Dieu qui était accrochée à la muraille ; c'était un grand vieillard accoudé sur les nuages, avec une barbe blanche. Elle te disait les mots, tu répétais ; le soleil couchant passait par le haut de la fenêtre, ça faisait sur les dalles de longues lignes minces. à cette heure-là les ânes sortaient du moulin, et comme ils restaient un instant dehors en attendant leurs maîtres, ils se mettaient à brouter l'herbe au pied des murs, et de temps à autre, par intervalles, ils secouaient les grelots de leurs colliers ; sur la route, au loin, tourbillonnait une poussière d'or... il y avait des voyageurs qui passaient, tu ne priais plus, ta mère te reprenait, et tu recommençais sans cesse.

 

La Mort.

Où sont-elles maintenant toutes les femmes qui furent aimées, celles qui mettaient des anneaux d'or pour plaire à leurs maris, les vierges aux joues roses qui brodaient des tissus, et les reines qui se faisaient, au clair de lune, porter près des fontaines ? Elles avaient des tapis, des éventails, des esclaves, des musiques amoureuses jouant tout à coup derrière les murs ; elles avaient des dents brillantes qui mordaient à même dans les grenades, et des vêtements lâches qui embaumaient l'air autour d'elles. Où sont-ils donc les forts jeunes hommes qui couraient si bien, qui riaient si haut, qui avaient la barbe noire et l'oeil ardent ? Où sont leurs boucliers polis, leurs chevaux qui piaffaient, leurs chiens de chasse rapides qui bondissaient dans les bruyères ? Qu'est devenue la cire des torches qui éclairaient leurs festins ?
Oh ! Comme il en a passé de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants et de ces vieillards aussi ! Il y a de grands déserts, où la perdrix rouge, maintenant, ne trouverait pas à manger, et qui ont contenu des capitales. Les chars roulaient, on criait sur les places ; je me suis assise sur les temples, ils ont croulé ! De l'épaule, en passant, j'ai renversé les obélisques ; à coups de fouet, j'ai chassé devant moi, comme des chèvres, les générations effarées.
Plus d'un couple d'amis a causé de moi bien souvent, seuls, près du foyer, dont ils remuaient les cendres, tout en se demandant ce qu'ils deviendraient plus tard ; mais celui qui s'en est allé ne revient point pour dire à l'autre s'ils s'étaient trompés jadis, et, quand ils se retrouveront dans le néant, rien d'eux ne se reconnaîtra, pas plus que ne se rejoindront les parties du morceau de bois qu'ils regardaient brûler.

 

La Luxure.

Qu'importe ! J'ai fait pousser des marguerites sur leurs tombeaux, je perpétue de ma semence l'éternelle floraison des choses, et je penche sur ta tête les arbres tout chargés qui ont pompé leurs sucs dans les entrailles des morts.
C'est ma flamme qui scintille dans les prunelles, c'est mon nom que murmurent les feuillages, c'est mon haleine qui s'abat des cieux dans les langueurs du soir. à quoi servent les colliers d'ambre ? Quel est le but des regards ? Le mot toujours murmuré, la chose dont on rougit et que l'on convoite sans rien dire.

Elles marchent toutes deux de plus en plus vite, en criant de plus en plus haut.

 

La Mort, ricanant.

Ils voudraient pourtant se persuader que je ne suis pas ; afin de se défendre du néant, ils amassent les raisonnements : " pour la matière, passe encore ! Mais l'âme ? Oh ! Non ! Prouvons-nous qu'elle ne peut périr. Voyons ! Partons d'un principe : ça nous déplaît, donc ça ne peut être. Vienne donc la mort, nous ne la craignons plus, la meilleure partie de nous lui étant inaccessible ; soignons cependant nos chères personnes, gardons-nous du péril et buvons de la tisane, ça ne peut pas nuire. "
On s'enferme chez soi, on se dit : " oui, sans doute, elle viendra ; mais plus tard... dans longtemps, oh ! Bien longtemps d'ici. J'ai tant de choses à faire ! Je voudrais néanmoins savoir au juste l'heure, car dans le fond ça m'inquiète un peu. Bah ! N'y pensons point, ça vaut mieux. " hah ! Hah ! Hah !

La Mort rit en se tenant les flancs.

 

La Luxure.

Cette luxure, disent-ils, ah ! Fi donc ! N'est-il pas au monde de plaisirs plus relevés ? Elle ne domine que les faibles, ce n'est pas moi qu'elle attaquera, j'ai tant de principes ! Ni ma fille, elle est si jeune ! Ni mon fils non plus, je l'élève trop bien ! Prenons néanmoins des précautions, séparons les sexes, voilons les nudités, expurgeons les livres, évitons les termes crus, garnissons de règlements la société en péril. Hah ! Hah ! Hah !

La Luxure rit beaucoup.

 

La Mort.

Le roi est sur son trône, il voit de là ses chambellans dans les antichambres, sous ses fenêtres ses bataillons rangés, plus loin dans le port sa flotte à l'ancre. Qu'a donc le roi ? Il frémit sous son manteau : " souffrez-vous, ô Majesté ! - Oui, beaucoup, j'ai mal au ventre. " Comme il pâlit ! Comme il pâlit ! Son teint devient tout vert, il roule sur les degrés, il commence à perdre la tête. Vite un lavement, un emplâtre, quelque chose ! Qu'on aille chercher tous les magiciens, qu'on lui donne à boire du sang d'enfant, et que l'on fasse des voeux publics ! Et il est emporté dans mes bras au milieu de toute sa cour.
Buvons, divertissons-nous, chantons la gaillardise, la fillette et le bon vin, braillent les libertins facétieux qui dînent au cabaret ; on déguste les ragoûts, on vide les flacons, on répète les couplets. D'un coup de pied s'ouvre la porte à deux battants, et les buveurs surpris tombent la tête dans leur assiette.
Monseigneur l'évêque ne rit pas du tout quand il me voit ; oubliant aussitôt les âmes de son diocèse ! Il ne prie plus,dès lors, que pour la santé de lui-même. " il faut, mon bel ami, laisser là le manteau violet, la crosse recourbée avec la mitre d'or. - J'aimais pourtant à prêcher dans les cathédrales, à visiter sur une mule les grasses abbayes, et je faisais aux conciles une imposante figure ! - Tu ne prêcheras personne, tu ne visiteras rien, tu n'auras plus de figure. - Mais pourtant ? - Assez ! " et le voilà crevé.
Le soldat n'y pense guère ; il rumine le pillage et voit en dormant sous sa tente des égorgements plein les villes. C'est lui qui tue, qui massacre, qui s'amuse ; la garde de son épée lui a fait des ampoules au fond des mains. échauffé de carnage il boit un verre d'eau froide, et meurt de pleurésie.
" Ohé ! La belle, qui arrosez à la fenêtre vos pots de basilic, je m'en vais faire comme les autres, me coucher dans votre lit et vous passer sous la taille mes longs bras maigres. - Oh ! Me dit-elle quand ils sont partis, c'est le temps des amoureux, je danse aux castagnettes, je fais le soir des promenades sur l'eau, et les pièces d'or toute la journée roulent sur ma table. - Au lit ! Plus vite ! Je suis pressée de toi, tu vas danser ma danse et faire ma promenade. - Grâce ! Grâce ! - Je rendrai noirs tes ongles roses, je veux sur ton beau corps faire courir quelque chose qui ne te chatouillera pas ; au lieu de poudre blanche je mettrai dans ta chevelure de la terre très lourde. - Ca me touche ! C'est froid ! ça m'écrase ! - Tant pis, ça m'est égal.
Courbé sur son bureau, le négociant hargneux pense aux marchandises ; il n'est content de rien et voudrait être plus riche. C'est pire encore qu'une faillite quand j'arrive dans son comptoir.
Doucement, par derrière, je m'approche du peintre candide qui grimpe au haut de l'établi, allonge sur les murs des bonshommes à la fresque ; il est là, clignant des yeux, à foncer des tons, à calculer des lignes, à se donner bien du mal. Comme il songe qu'il passera par la suite pour un des habiles de son métier, ça le console et l'encourage ; il se dit que les générations futures s'éperdueront de rêveries devant les figures qu'il fait ; il se sent immense et fort, il a des frissons dans les reins aux idées qui lui viennent. Patatras ! En mettant le pied de travers sur l'échelle, il tombe à la renverse avec ses pots de couleurs, les brosses, etc., fracasse cette bonne tête, d'où ne sortira plus rien.
A travers la grille, j'aperçois, se promenant dans son jardinet, l'homme retiré des affaires ; il a traversé les orages de la vie, celui-là, il se repose maintenant. C'est un gaillard heureux, qui écrase avec ses sabots le limaçon de ses allées et qui passe des nuits tranquilles. " L'année prochaine, j'ajouterai une aile en retour à ma maison, j'agrandirai ces plates-bandes, j'établirai mon fils. - L'année prochaine, brave homme, ta maison sera à un autre, c'est sur toi que pousseront les fleurs, ton fils s'établira tout seul. "
Voilà un jeune garçon qui vient bien ; il est doux comme un agneau, ce sera, bien sûr, un remarquable citoyen ou pour le moins un fort capitaliste. Poussons-le dans les carrières honorables, qu'il se fasse un nom et soit considéré dans son village. Sa carrière est trouvée, son nom est tout fait, et il sera fort considéré du maçon si vous le recouvrez d'un beau tombeau.
Elle est charmante, la mariée, avec son grand voile et ses souliers blancs ! Les conviés s'épanouissent, le marié se rengorge ; on se promet bien des choses et l'on dit bien des sottises ; les fleurs sont fraîches, le lit défait, l'émotion toute prête. Voici l'heure où l'on va froisser les dentelles. Qui va venir pour délacer la belle fille ? Moi ! " Va-t'en, vilaine ! crie-t-elle toute effarée, va-t'en, va-t'en, j'ai peur de toi ! Ne vois-tu pas que ma famille me chérit, que j'adore mon époux, qu'il faut que je vive enfin ? - N'y prends garde, les violons chantent, personne ne le sait, on ne s'en apercevra pas. - Oh ! Non ! Pas encore ! Que deviendra ma mère si je meurs aujourd'hui ? - Elle te suivra, ta mère. - Que deviendra mon frère ? - Il se consolera, sois tranquille. - Et mes compagnes si dévouées, et tous mes amis qui sont là, cet époux si beau que je n'ai pas embrassé ? - Pour le consoler de toi, d'autres l'embrasseront ; tes compagnes à leur tour s'occuperont du trousseau de leur mariage, et les gens de la noce iront demain à d'autres noces. "
Bée ! Bée ! Fait le petit enfant qui voit ma figure entre les rideaux de son berceau, il appelle sa maman, il se ratatine dans ses draps, il sanglote. " Oh ! oh ! Quoi ? Tu veux me prendre ? - Oui, marmot, tout comme j'ai pris ton grand-papa. - Oh ! Oh ! Oh ! Moi qui suis si jeune ! - Pas plus que ton oiseau qui s'est étranglé dans les barreaux de sa cage. - Moi qui n'ai fait de mal à personne ! - Ta poupée cassée ce matin était bien douce aussi. - Oh ! Oh ! Oh ! J'ai les yeux bleus, la chair rose, je sens bon, je commence à dire mille petites choses gentilles. Oh ! Oh ! Je t'en prie, je veux encore mettre ma robe brodée des dimanches, je veux jouer sur le gazon, je veux manger de la crème. Oh ! Oh ! "
Je lui touche le front, il s'apaise, la mère s'approche. " Comme il dort bien, mon bel enfant ! Allez-vous-en donc, vilaines mouches ! " Elle les chasse avec son mouchoir. " Il ne se réveille pas, c'est singulier ! " Elle le touche, il est froid. " Comment ? Oh ! Ce n'est pas possible ! Allons donc, il riait tout à l'heure ! - Mais oui, c'est possible. - Mon enfant ! Mon enfant ! N'y en avait-il pas d'autres ? Miséricorde ! à qui la faute ? à la nourrice, au médecin, au feu, à l'eau, au courant d'air. " Elle crie, elle se désespère, elle se tord ; le papa rentre de la ville, il est fort étonné ; les domestiques sont troublés, on en cause chez les voisins. Hah ! Hah ! Hah !

 

La Mort rit.

C'est ainsi que ça se passe. Hah ! Hah ! Hah !

Elle rit si fort que son linceul en tombe des épaules.

 

La Luxure de son côté s'agite tellement
que les roses de son front s'éparpillent.

Ha ! Ha ! D'autres choses se passent aussi.
Le magistrat sous sa robe rouge rumine des pensées d'adultère, le savant qui méditait court au lupanar, le matelot dans sa cabine s'écore de ses deux pieds et se pâme de volupté au milieu des flots qui battent son navire ; le prêtre à l'autel tremble de luxure en versant à boire dans le calice de Jésus-Christ, il attire la pénitente dans la fraîche sacristie ; l'embaumeur d'Egypte, poussant au verrou la porte des salles basses, se rue comme un tigre sur le corps des belles femmes mortes. Toi, la mort, quand tu vas la nuit dans les villes silencieuses et que tu regardes les maisons closes, cherchant au hasard dans laquelle tu entreras, as-tu entendu, as-tu vu, as-tu flairé les baisers qui sonnaient, les membres qui se tordaient, la sueur des lits qui s'émanait dans l'ombre ? Soufflant sous leurs bonnets, les époux sont accouplés ; la vierge émue se réveille dans son rêve, le fils de la maison s'échappe comme un voleur, le palefrenier tient la servante, la chienne dans sa loge appelle le mâle qui aboie par les carrefours. Matrones au front voilé, vieillards sur leurs béquilles, adolescents aux longues chevelures, princes dans leurs palais, voyageurs au désert, esclaves au moulin, courtisanes au théâtre, tous sont à moi, vivent par moi, pensent à moi. Depuis les curiosités de l'enfance jusqu'aux saletés des décrépits, depuis l'amoureux dont le coeur palpite à des frôlements dans les herbes, jusqu'à celui qui a besoin pour son plaisir d'écartèlements et d'aiguillons, je suis la fatalité de l'existence, je possède les êtres, qu'ils se débattent ou qu'ils veuillent. Est-ce que l'on me résiste ? Est-ce que l'on m'évite ? Qui peut me vaincre ? Ce n'est pas toi, toujours !

Elle se précipite sur Saint-Antoine. La Mort, pour l'arrêter, la saisit par sa robe, qui se déchire alors depuis la hanche jusqu'au talon.

 

Antoine, les regardant,
marche à reculons, les bras levés, pâle, balbutiant.

Mais si vous mentiez toutes les deux ? S'il y avait, ô Mort, d'autres douleurs derrière toi ? Et si j'allais, ô Luxure, trouver dans ta joie un néant plus sombre, un désespoir encore plus large ? J'ai vu sur la face des moribonds comme un sourire d'immortalité, et tant de tristesse sur la lèvre des vivants, que je ne sais laquelle de vous deux est la plus funèbre ou la meilleure.

Il ajoute d'une voix sourde :

Non ! ... non ! ...

Elles continuent à tourner autour de lui, les reins courbés et avec un sourire d'esclave ; mais il reste tout immobile, debout, les yeux fermés et se bouchant les oreilles. La Mort et la Luxure baissent la tête.

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