La Tentation de Saint-Antoine
version de 1849
(14) III
Dans les espaces.
Antoine, porté sur les cornes du diable. Où vais-je ?
Le Diable. Plus haut.
Antoine, criant. Assez !
Le Diable. Plus haut ! Plus haut !
Antoine. La tête me tourne, j'a peur, je vais tomber.
Le Diable. Retiens-toi par les mains à mes cornes et regarde en l'air.
Antoine. Malgré moi mon regard descend comme un fil à plomb, et me tire par en bas ; je vois la campagne qui se lève debout, telle qu'une immense toile peinte.
Le Diable. Tiens-toi !
Antoine. Voilà le sommet des arbres qui disparaît, les collines qui s'abaissent ; je vois les villes comme des taches d'encre éclaboussées, les routes telles que des pattes d'insectes qui se prolongent et s'amincissent. La mer ne remue plus, elle est toute plate, on la dirait solide comme la terre, et c'est la terre au contraire qui se balance en oscillant. Je vois les pics des montagnes couverts de neige, qui se tassent les uns près des autres comme des moutons qui se rassemblent en troupeau. Ca saute ! ça danse ! L'air pèse sur ma poitrine, j'étouffe ! Le vent par grandes bouffées me donne des coups dans la figure.
Ils continuent à monter.
Mais l'abîme s'élargit, il va me prendre.
Le Diable. Bon courage ! Ne me lâche pas !
Antoine. Ah ! Je me sens dissoudre, toute la vie me remonte aux lèvres, et je retiens mon sanglot pour ne pas l'exhaler d'un seul soupir.
Le Diable. Encore un moment, ce sera passé tout à l'heure.
Antoine. Je flotte éperdu dans des immensités froides, et sans les contractions sourdes qui me remuent par intervalles, je croirais que je suis mort ; comme un fil de laiton d'une lyre que l'on brise, mes nerfs se rompent à la fois, et mon être entier, se détachant de lui-même, entrechoque ses morceaux avec des grincements aigres et des vibrations traînantes. Le ciel est tout noir. Oh ! Les nuages déjà sont bien loin... où vais-je ? Où donc ? Où donc ?
Le Diable continue à gravir l'espace d'une façon furieuse ; Antoine, défaillant, se tient assis entre ses cornes. Pour l'empêcher de tomber le Diable le retient avec ses deux bras levés, et donne de grands coups d'aile dans l'air.
Antoine. Je n'en puis plus, je ne vois plus rien, tout disparaît, s'efface, oh !
Il s'évanouit à moitié.
Les ténèbres partout ! Un grand souffle seulement qui me pousse... qui me pousse ! ... assez ! Assez !
Le Diable. Attends, ta douleur va finir ; nous avons passé les régions moyennes, ne sens-tu pas un autre air qui t'arrive ? Et voilà toutes les étoiles qui paraissent plus grandes que jamais tu ne les as vues.
Antoine, rouvrant les yeux. Tiens ? En effet, comment ?
Le Diable. N'est-ce pas que tu es mieux déjà, que tu vis plus à l'aise ?
Antoine. Oui, oui quelles clartés ! Les astres palpitent comme des yeux, il me semble qu'ils me regardent, le ciel est doux, la sérénité de l'éther pénètre mon coeur apaisé.
Le Diable, montant. Tu ne voudrais plus redescendre peut-être ; regarde, contemple, plus de terre, plus de mer !
Antoine. Oh ! Comme c'est beau ! Comme c'est grand ! Comme j'y vois loin !
Le Diable. Naguère ta vue s'arrêtait aux collines et ta pensée, comme elle, s'agitait dans un cercle restreint ; elle y tournait, s'y perdait, et s'affaissait épuisée sans plus vouloir avancer, comme un chameau fatigué qui s'assoit sur son bagage. Mais à présent tu es haut, tu as dépassé l'atmosphère viable des créatures, car j'ai secoué dans mes bonds jusqu'au dernier grain de sable qui fut collé à tes sandales. Les épouvantements du commencement, le vertige des hauts lieux, les pesanteurs du corps qui te retenaient vers le sol, tout a disparu ; joyeux, calme, immense, tu circules en liberté dans l'espace bleu.
Antoine. A mesure que je monte, je deviens plus léger ; plus j'ouvre les yeux, plus je vois, et plus s'étend l'étendue.
Le Diable. Tu ne la soupçonnais pas si vaste, hein ? Déjà pourtant, à travers l'extase, tu avais parfois entrevu le Verbe, qui tout à coup se révélait à toi, indépendant et lumineux, au-dessus du dogme, au-dessus de la foi, dégagé des moyens par lesquels on aspire à lui ; mais, comme ce ciel qui te paraissait d'en bas obscurci par les nuées, toujours ton Dieu gardait dans l'ombre la plus grande partie de lui-même ; car, pour l'accorder à ta tendresse, tu le décorais de tant de vertus que tu allais ramenant l'infini aux proportions de ta nature, tandis que ton âme, s'embourbant à part dans les préoccupations du salut, perdait de plus en plus le fil mince qui la rattachait à l'idée ; et le Dieu ravalé et l'homme déchu s'écartaient l'un de l'autre. Quoique la lune à tes yeux n'eût l'air que d'un plat d'argent, tu la croyais distante de toi par d'incalculables espaces ; mais tu sentais pourtant qu'elle devait être tout ensemble moins petite et plus voisine, et, contemplant ses rayons pâles, tu rêvais un astre plus large et un absolu supérieur. As-tu vu quelquefois des pêcheurs de perles fines ? Ils n'iraient point au fond des gouffres s'ils avaient gardé la tunique qui gênait leurs mouvements ; de peur qu'un seul de leurs muscles ne s'en trouvât alourdi, ils ont tout laissé sur la grève, jusqu'à l'amulette de fer-blanc attachée par leur mère. Si tu étais encore au seuil de ta cabane, que tu sentisses la terre sous tes pieds, et que tu vécusses de ses pâtures, tu n'aurais pas le spectacle de maintenant, cette plénitude d'immensité où se dilate ton coeur libre.
Ils montent toujours, le ciel de plus en plus devient radieux.
Antoine. Ah ! Les belles comètes ! Leur queue de feu, creusée au milieu, se courbe comme celle des dauphins ; elles passent, elles tournent... telles que des flocons de neige, les étoiles tombent sans bruit.
Le Diable. Plus loin, tout là-bas, au delà des étoiles qui ont des noms, aperçois-tu une matière lumineuse, d'où sortent incessamment tous les soleils ?
Antoine. Oui, je la vois, il s'en détache des parcelles qui se mettent à tourner. Oh ! Ma prunelle s'inonde, tout est lumière, je marche dans les clartés !
Le Diable. Roulons-nous dedans, comme des poulains sur l'herbe ; diffuse-toi, répands-toi, étale-toi. Comme Elie qui se ratatinait sur le corps de l'enfant mort, aspire le souffle caché qui gît au sein des choses.
Antoine. Je vois s'élargir des cercles, j'entends le ronflement des sphères.
Le Diable. Sans nombre et sans fin, jaillissant toujours, les âmes, par des fulgurations incessantes, ruissellent de la grande âme ; sorties d'elle, elles gravitent autour, dans leurs zones assignées, avec quelque chose qui les pousse à en sortir, quelque chose qui les en empêche, et cela fait qu'elles dessinent sans dévier leur parabole éternelle ; les unes vont éclairer des parties ténébreuses, d'autres remontent à leur foyer, d'autres scintillent en place ; elles brillent, se cachent, se succèdent, changent de région dans l'infini, mais ne meurent jamais.
Passe un aérolithe. Antoine, effrayé, pousse un cri.
Ah ! Ce globe de feu va m'écraser ! Qu'est-ce donc ?
Le Diable. C'est un morceau qui tombe de la tête de Cynosure.
Antoine. Pourquoi donc ? Où va-t-il ?
Le Diable. S'il est assez fort pour se dégager des attractions qui le sollicitent, il s'arrêtera, ira prendre son mouvement et devenir à son tour le centre d'un système ; à lui s'agrégeront toutes les parties ressemblantes disséminées dans l'espace et qui s'en désuniront plus tard pour former d'autres mondes.
Antoine. Pourquoi les planètes peuvent-elles se détacher ainsi, et point les âmes ?
Le Diable. Qui sait ?
Antoine. Mais non, car je sens toujours la mienne qui ne quitte pas Dieu.
Le Diable. Ah ! Comme l'aérolithe flamboyant qui passait tout à l'heure, si dans un effort suprême, elle se dégageait de ce qui la retient, qu'elle pût sortir aussi de l'attraction qui la retient et continuer droit son mouvement, s'enflammant de plus en plus au courant de sa course, elle deviendrait peut-être le principe d'un ordre nouveau, le noyau d'un monde.
Ils montent, le Diable reprend :
Cette poussière lumineuse qui s'étale par grandes traînées d'or, ce sont des portions d'astres vieillis, qui achèvent de s'évaporer dans l'espace ; chaque atome que tu vois a été partie d'un soleil.
Antoine. Les soleils s'usent donc ?
b Les soleils, mais pas la lumière qui est en eux. La substance dure, chaque parcelle s'est désunie de l'unité pour devenir unité ; seulement la forme qui les rassemblait s'est reportée ailleurs. A la dissolution de l'homme, quand se défait l'assemblage momentané qui constituait sa personne, tous les éléments qui le composaient repartent en liberté vers leur patrie première. Alors des mondes s'organisent dans son cadavre à peine froid, des races se dépêchent de naître, il y a des peuples qui ont pour océan les liquides de son ventre, et qui courent, comme entre des arbres, à travers les poils de sa peau. Le chaos, pour eux, c'était l'instant où le corps intact recélait dans ses organes non détruits les germes d'où ils devaient éclore ; mais l'ordre s'établit, et plus gagne la pourriture, plus se développe l'harmonie. Et l'âme aussi, délivrée de l'unité qui la retenait, se diffuse pour pénétrer d'autre matière. N'as-tu pas reconnu des voix humaines dans le murmure des roseaux ? Les chiens qui hurlent ne te parlent-ils pas de tes amis morts ? Quand tu tressailles au vent du soir, c'est qu'il t'apporte des caresses fluides et des senteurs de sentiment, comme celles que l'on hume sur les têtes chéries. Il n'y a qu'un certain nombre de couleurs, de sons, de formes, d'idées, qui passent et repassent dans la substance pour en varier les modes, et sous des apparences différentes manifester l'éternelle chose : de ces existences infinies, l'être vit, comme elles vivent de lui.
Les racines de Dieu sont au fond de l'âme humaine : c'est de là que se tire l'absolu.
Antoine. Je n'avais point soupçonné que l'âme fût si grande !
Le Diable. Ni le ciel non plus ! Et pourtant tu employais ta vie, tête levée, à en calculer la hauteur ; mais quand tu venais de laver tes mains, et que tu restais ensuite à considérer tes ongles que le jour, passant à travers, rendait blanchâtres comme des plaques d'agate, est-ce que tu comprenais quelque chose à cette matière qui se trouvait là au bout de tes doigts ? Et quand tu remuais ton bras, savais-tu comment ? Et quand s'avançait ton pied, savais-tu pourquoi ? La fiente de ton cochon, lorsqu'elle poudroyait en plein soleil avec les scarabées verts qui bourdonnaient à l'entour, suffisait tout comme Dieu à torturer ta pensée ; ton corps, qui était à toi, était bien loin de toi cependant, par l'ignorance de lui où tu restais toujours ; ton âme, par laquelle tu pensais, tu l'ignorais si bien que de minute en minute tu y découvrais à parcourir ; pour la connaître en effet il t'eût fallu posséder d'avance toutes ses pensées, toutes ses imaginations, toutes ses réflexions, toutes ses douleurs possibles. Or qui peut prédire, le soir, les rêves de son sommeil, et connaître, pendant la vie, ce qu'il y a derrière la mort ? L'infiniment petit est aussi difficile à saisir que l'infiniment grand ; on ne voit pas plus pousser l'herbe que naître les étoiles. Mais par delà l'intelligence humaine il n'y a plus ni ce qui est grand, ni ce qui est petit, car l'illimité n'est pas sujet à la mesure, l'éternité n'a point de durée, Dieu ne se classe pas en parties.
Si le plus imperceptible des brins de la matière t'arrête, et qu'il te découvre d'un coup une aussi vaste étendue que l'ensemble des choses créées, c'est qu'il y a dans l'un comme dans l'autre un insaisissable infini qui les lie d'une vie commune et les fait pareils tous deux ; or il n'y a pas deux infinis, deux dieux, deux unités ; il y a lui , et puis c'est tout.
Antoine. Comment tout ! Dieu est partout, alors ! Mais comment, partout ? Il est donc dans l'abstraction de ceux qui pensent, dans la passion de ceux qui sentent, dans l'action de ceux qui font. Est-ce que c'est lui qui vous regarde dans le regard, qui bruit dans le son, brille dans la couleur, étincelle dans la lumière ? Est-ce lui qui est noir dans la nuit et vermeil dans le soleil ? Assiste-t-il à tout cela ? Est-il tout cela ? Cette partie de moi, où je n'ai jamais pu entrer, c'était donc lui ! Je m'en doutais tant cela me paraissait énorme, indistinct, écrasant ! Je sentais bien qu'il m'entourait comme l'air, que je marchais en sa personne, qu'il me donnait pour l'aimer quelque chose de lui-même, mais... oh ! Montons... oui... plus haut, plus haut ! Encore ! Jusqu'au fond... tout au bout !
Ils montent, le ciel s'élargit à mesure, les étoiles se touchent tant il y en a ; c'est un immense dôme, tout lumineux d'une lumière toute blanche.
Le Diable. Souvent, à propos de n'importe quoi, d'une goutte d'eau, d'une coquille, d'un cheveu, tu t'es arrêté, immobile, la prunelle fixe, le coeur ouvert.
L'objet que tu contemplais semblait empiéter sur toi, à mesure que tu t'inclinais vers lui, et des liens s'établissaient ; vous vous serriez l'un contre l'autre, vous vous touchiez par des adhérences subtiles, innombrables ; puis, à force de regarder, tu ne voyais plus ; écoutant, tu n'entendais rien, et ton esprit même finissait par perdre la notion de cette particularité qui le tenait en éveil. C'était comme une immense harmonie qui s'engouffrait en ton âme avec des frissonnements merveilleux, et tu éprouvais dans sa plénitude une indicible compréhension de l'ensemble irrévélé ; l'intervalle de toi à l'objet, tel qu'un abîme qui rapproche ses deux bords, se resserrait de plus en plus, si bien que disparaissait cette différence, à cause de l'infini qui vous baignait tous les deux ; vous vous pénétriez à profondeur égale, et un courant subtil passait de toi dans la matière, tandis que la vie des éléments te gagnait lentement, comme une sève qui monte ; un degré de plus et tu devenais nature, ou bien la nature devenait toi.
Antoine. Il est vrai, souvent j'ai senti que quelque chose de plus large que moi se mêlait à mon être ; petit à petit je m'en allais dans la verdure des prés et dans le courant des fleuves, que je regardais passer ; et je ne savais plus où se trouvait mon âme, tant elle était diffuse, universelle, épandue !
Le Diable. Les vois-tu bien les innombrables feux du ciel ? Constellations, planètes, météores, astres lointains, étoiles d'un jour, chacun tourne, chacun brille, et c'est le même mouvement, la même lumière, principe unique réparti dans chacun, et qui à travers leurs dissemblances de forme et de durée les fait tous pareils quant à la substance qui les compose.
Le même sang de l'homme anime ses pieds et bouffit les veines de son front : c'est le souffle de Dieu qui circule parmi les mondes et les contingences de ces mondes. Les gouttes de ce sang sont pareilles en tant que parties d'un même tout, et si elles ne l'étaient, ce tout ne serait pas ; elles se cherchent, tourbillonnent, s'attirent, se joignent, se pénètrent, formées elles-mêmes d'autres particules plus menues, lesquelles sont formées d'autres, et ainsi de suite, et toujours tant que tu pourras les diviser, tant que ta pensée pourra les abstraire. C'est en vertu de cette essence commune que, s'unissant, elles exécutent l'ensemble que chacun représente en soi, toute partie de la matière étant une cristallisation de l'infini. Pour qu'un diamant soit fait, il a fallu que les forces de la nature travaillassent à la fois ; le grain de sable qui crie sous ton pied est le produit complexe de mille créations éteintes ; la pensée qui te survient maintenant, elle a été amenée jusqu'à toi, et au degré qu'elle a, par des successions, des gradations, des transformations et des renaissances ; ce que chaque homme a songé depuis qu'il y a des hommes, y a contribué pour quelque chose, tout se lie, s'emboîte, se fond et se confond. Fini, infini, âme, corps, forme, idée, se confondent ; l'esprit s'approprie la matière, la monte à son niveau, l'annihile par abstraction ; la matière accapare l'esprit, entre en lui, l'étouffe de son poids, l'enfouit en son domaine. N'y a-t-il pas des existences inanimées, des choses inertes qui paraissent animales, des âmes végétatives, des statues qui rêvent et des paysages qui pensent ? Chaîne sans bout et sans fin, syllogisme immense dont le principe est inconnu, dont la conclusion est cachée, et que l'on saisit tant bien que mal par le milieu, comme si l'on n'était pas arrivé à temps pour en relier les deux termes.
Un rythme mystérieux mène à la danse les atomes réunis, qui s'entrelacent, se quittent et se reprennent dans une vibration perpétuelle, dont chacun est une parcelle ; les corps, à travers leur naissance, leur existence et leur trépas, ne faisant que poursuivre leur rentrée dans l'unité de la poussière d'où ils sont sortis, l'âme, avec ses extensions sans bornes, n'aspire qu'à retourner au Dieu d'où elle est venue.
Antoine. Oh ! C'est donc pour cela qu'il me prend si souvent des envies d'être mort et que je cherche longtemps si je n'ai pas vécu dans d'autres mondes ?
Le Diable. Mais la matière n'est pas d'un côté, l'esprit de l'autre, car il y aurait un infini de matière, un infini d'esprit, deux infinis et qui, étant deux, seraient par conséquent bornés, d'où il n'y aurait plus d'infini ; or, puisqu'il ne peut y en avoir qu'un et l'infini n'étant égal qu'à lui-même, ou plutôt n'ayant pas d'égal, les parties qui sont en lui sont donc égales entre elles. Ce n'est en effet que par rapport à la terre qu'il y a un haut et un bas, un jour et une nuit ; que par rapport à la créature qu'il y a une vie et une mort ; que par rapport au fini qu'il y a des limites, que par rapport à l'esprit qu'il y a des différences. Il n'existe point d'atome plus grand l'un que l'autre, ou il n'y a point d'atome, ou bien tout est atome. Crois-tu que ton âme soit plus une âme que toute autre âme ? Alors elle ne serait plus âme, c'est-à-dire l'infini en toi ! Toutes sont donc pareilles en tant qu'âmes. Mais, puisque la substance contient les modes et que les choses sont en Dieu, où est donc la différence essentielle qu'il y a entre les parties de ce tout, entre le corps et l'âme, la matière et l'esprit, le laid et le beau, le bien et le mal ?
Le Diable monte avec de furieux coups d'aile, ses ailes s'agrandissent toujours, il se développe, ses cornes s'étendent.
Antoine. Comme nous allons vite ! ça m'emporte, je suis aspiré par en haut, je file en droite ligne sans m'arrêter... tiens ! ... mais... cela change encore, je vois maintenant les étoiles tout au-dessous de moi... la lumière a perdu ses rayons... est-ce le vide ?
Le Diable, riant. Ah ! Ah ! Tu t'étonnes de ne trouver ni les neuf cercles qui enlacent l'univers, ni les portes du Cancer et du Capricorne, ni le Zodiaque tel qu'il est peint sur les murailles, ni les roues d'Ezéchiel, ni l'échelle de Jacob avec un ange à chaque degré ?
Antoine, effrayé. Comment ! Il n'y a rien ?
Le Diable. Non, car rien n'est pas ; le vide au contraire c'est l'être même dégagé de tout attribut qui l'encombre. Est-ce que l'idée pure peut se préciser par une formule ? Penses-tu enfermer la substance dans quelque chose ?
Ils montent toujours.
Antoine. Mes yeux ne suffisent plus, mon esprit se fond et craque comme les glaciers au soleil. Irai-je toujours ? Où donc est le but ?
Le Diable. En soi ! Car si avant que tu remontes dans les causes, de si loin que tu tires les genèses, toujours il faudra que tu en viennes à une cause première, à un principe unique, à un Dieu incréé et qui existe parce qu'il existe. Mais le séparer de la création pour expliquer la création, ce n'est pas lui-même l'expliquer davantage ; et il reste maintenant aussi incompréhensible hors d'elle que la création, tout à l'heure, l'était sans lui.
La mélodie d'une lyre, ce n'est ni l'air mis en mouvement, ni la vibration des cordes, ni le son des notes ; elle résulte de tout cela et elle le cause. Eh bien ! Tu ne sépareras pas plus la mélodie de la lyre d'avec tout ce qui contribue à l'effectuer que tu ne disjoindras Dieu du monde, le fini de l'infini, l'attribut de la substance ; et si tu me dis que la mélodie du moins est jouée par quelqu'un, il faudrait savoir comment ce quelqu'un peut jouer, et ainsi de suite.
La mélodie se fait en vertu d'un ordre qui est en elle, d'où elle n'est pas libre. Dieu existe en vertu de lui-même, en dehors de quoi il ne peut être, et alors il n'est pas libre.
Antoine. Pas libre ? Le Tout-Puissant ! Comment donc, puisqu'il est le maître ?
Le Diable. Eh ! S'il est le maître, est-il libre de ne l'être plus ? Peut-il se reposer, s'anéantir ? Peut-il faire qu'autre chose que lui soit Dieu ? Ou devenir autre chose ?
Antoine. Mais... pourtant... cependant... il punit le mal et récompense le bien.
Le Diable. D'après l'ordre, mais qu'il n'a pas posé volontairement, puisque c'est en vertu de cet ordre qu'il existe et que cet ordre le constitue. Par l'effet seul qu'ils sont, les faits engendrent d'autres faits que l'on appelle ordinairement leurs conséquences : telle action en amène une autre, qui en produit une seconde, d'où une troisième, une centième, sans qu'il soit possible d'en arrêter une seule, ni de la faire dévier de sa route ; le bois qu'on brûle devient flamme, puis charbon, puis cendre, successivement ; le lait devient crème, fromage, vermine ; le morceau d'agneau que tu manges, après avoir été en toi sang, chair, humeurs, engraissera la prairie où il paissait et sera rebrouté dans l'herbe qui l'a nourri. L'homme qui fait le mal en reçoit la punition. Que sais-tu s'il ne sera pas récompensé plus tard d'avoir été puni jadis ? C'est son crime qui attirera son châtiment, ce châtiment qui produira par la suite un autre état, ce dernier terme qui en engendrera un suivant. Dieu n'est pas plus libre de ne point punir le mal que tu n'es libre d'avoir l'idée qu'il le doit. Ton âme contient Dieu puisqu'elle pense ; comment ton âme pense-t-elle ? C'est par Dieu. Mais l'infini ne peut être ailleurs qu'en lui-même ; Dieu vit donc dans la vie, se pense dans la pensée ; du moment que tu es, il est en toi ; de l'instant que tu le comprends, tu es en lui ; il est toi, tu es lui, et il n'y a qu'Un.
Antoine. Il n'y a qu'Un ! Il n'y a qu'Un ! J'en suis donc, je fais partie de Dieu, moi ! Ce coeur qui d'amour illimité se gonfle pour lui, c'est donc lui qui est dedans, qui se dilate et s'y retourne ! Ni mon corps ni mon esprit ne sont plus, mon corps est de la matière de toute matière, mon esprit de l'essence de tout esprit, mon âme est toute l'âme ! Immortalité, étendue, infini, j'ai tout cela, je suis cela ! Je me sens Substance ! Je suis Pensée !
Le Diable s'arrête, planant immobile, les ailes étendues ; le souffle de sa poitrine secoue Saint-Antoine à bonds inégaux, puis s'éteint par degrés ; il lâche les mains, Antoine se tient tout seul.
Antoine. Et je n'ai plus peur ; non, je comprends, je vois, je respire dans une plénitude... comme je suis calme !
Le corps du Diable, perdant ses proportions, se pénètre de lumière et s'illumine ; son oeil immense se fait tout bleu comme le ciel, ses ailes disparaissent, et sa figure plus vague devient belle à ravir. Tournant la tête de côté, il regarde Saint-Antoine, qui se penche vers lui du haut de ses cornes.
Le Diable. C'est dans cet infini que se meuvent les choses, l'universalité s'englobe dans l'idée. Quand tu entendais tantôt la musique des sphères, ce n'étaient pas les sphères qui tournaient, mais en toi que se passait cette harmonie que tu croyais entendre ; quand tu t'épouvantais de la hauteur de l'abîme, c'était toi qui faisais l'abîme par l'illusion de ton intelligence, qui admettait des distances dans l'étendue et créait des degrés dans ce qui n'a pas de mesure ; ces clartés où tu te dilatais tout joyeux, c'était toi qui les voyais. Qui te dit qu'elles sont ?
Le regard du Diable se creuse de profondeurs sombres, s'élargit, s'étend et tourbillonne en entonnoir comme un gouffre de la mer. Fixe, béant, éperdu, Antoine de plus en plus se rapproche du Diable, et se met à descendre de marche en marche sur les andouillers de ses cornes.
Le Diable continue vite et à voix basse. Qui te dit qu'elles sont ? As-tu pu acquérir la connaissance, autre chose que ta connaissance ? Pour atteindre à la vérité, autre chose que ton idée de ce qui est vrai ? Peux-tu voir ton oeil autrement qu'avec ton oeil ? Et s'il se trompe ? Si ton âme pose tout et que cette âme soit mensonge, où est la certitude de ce qui est posé ? Que seras-tu ? Qu'y aura-t-il ? Pendant le sommeil de la vie, l'homme, comme un Dieu engourdi, sent confusément qu'il rêve et qu'il se réveillera plus tard ; mais si jamais ne venait le réveil ? Si tout cela n'était que dérision infinie, qu'il n'y eût que néant ? Ah ! Tu ne conçois pas que le néant puisse être ! Mais qui te dit que ce n'est pas l'absurde, au contraire, qui est le vrai, qu'il y ait même quelque chose de vrai ? On ne prouve rien, et quand même on prouverait tout, jamais une preuve n'existe que par rapport au monde qu'elle concerne et à l'intelligence qui la perçoit, et si ce monde lui-même n'est pas, si cet esprit n'est pas ? Ah ! Ah ! Ah !
Antoine, suspendu dans l'air, flotte en face du Diable
et touche son front avec son front.Mais tu es, toi, pourtant ! Je te sens. Oh ! Comme tu es beau !
Le Diable ouvre la gueule toute grande.
Oui, j'y vais, j'y vais !
Le Diable tend les bras pour l'enlacer, Antoine avance les siens vers lui. Dans le geste qu'il fait, sa main, frôlant sa robe, heurte son chapelet ; il pousse un cri et tombe à terre. Il se retrouve devant sa cabane, étendu à plat dos sur le sol, les bras en croix, immobile ; sur les ruines de la chapelle il y a le cochon debout, les pattes écartées, les yeux fixés, le poil hérissé, la queue raide.
Tout est ténèbres, pas un souffle, pas un bruit.
Les deux prunelles du cochon brillent dans l'ombre, on entend les gémissements faibles de Saint-Antoine ; peu à peu cependant il se ranime, palpe la terre autour de lui, rouvre à demi les yeux, et, tournant la tête sur chaque épaule, regarde avec étonnement ce qui l'entoure.Comment se fait-il ? Où étais-je donc ? Mais... ah !
La fatigue le reprend et il redevient immobile, il retombe.
Oh ! Oh ! C'est comme si j'avais du plomb dans ma tête, elle est si lourde que je ne peux pas la remuer, je la sens collée à la terre. Il bâille, s'étire les membres, soupire. Ah ! Qu'on est bien couché ! ... je voudrais pourtant changer de place, ces pierres me font mal. Il essaie, en s'appuyant sur les coudes, mais il retombe. Comme je suis las ! On me tuerait maintenant que je n'aurais pas la force de crier grâce... ah ! ... je souffre à l'estomac, j'ai faim, j'ai bien envie de manger... ah ! Ma foi, non, tant pis !
Il parvient à se tourner sur le côté droit, et il y reste les yeux ouverts, contemplant d'un air stupide les décombres de la chapelle. A la fin son regard rencontre le cochon.
Tiens ! Le cochon ! Il est toujours là, lui ! Je le croyais mort... pourquoi ça ? Je ne sais pas... ah ! Mais comme je suis fatigué ! Qu'ai-je donc fait ? Ah !
Il retombe sur le côté gauche.
Mon coeur ne bat plus, je ne le sens pas, il me semble que je suis comme les cailloux ; j'ai beau vraiment chercher quelque chose dans ma pensée, c'est comme en un vieux puits vide, abandonné, qui a des ronces sur ses bords, et au fond une grande tache noire. Je n'ai souvenir de quoi que ce soit. Est-ce que jamais je ne bougerai de là ? Qu'est-ce donc que l'on entend par l'âme ? En ai-je une ? ... après tout, qu'est-ce que cela me fait ? ... eh bien, si, j'en ai..., ah !
Il retombe.
Cependant je n'ai pas toujours vécu ainsi... autrefois... que je me rappelle... essayons de nous relever, allons ! Un bon coup de reins ! Ouf !
Il se relève tout à coup sur son séant, passe les mains sur sa figure, sa tête retombe sur ses genoux, il prend ses jambes dans ses bras et reste ainsi à réfléchir :
D'où viens-je ? Où vais-je ? Où ai-je été ? Comment suis-je ici ? Pourquoi donc mes mains sont-elles molles et mes genoux brisés ? Et je tremble en dedans de moi, comme la feuille du peuplier qui ne se repose jamais. Quand je chercherais, que j'essaierais, que je me fatiguerais, puisque je ne peux pas ! Puisque c'est plus fort que ma force ! Je ne comprends rien à tout cela, moi !
Il se met à pleurer.
Je ferais mieux de dormir... mais c'est que je n'ai pas sommeil... n'importe ! Recouchons-nous !
Le Cochon. Quand je resterai toujours là, comme un lézard, à regarder le même point, ça ne fera pousser ni une rave ni une grenade. Depuis le temps que j'y suis, les paupières m'en cuisent. Faisons un somme.
suite
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