La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(13)

Antoine.

Suis-je éveillé ? Il me semble que ma tête, séparée de mon corps, sautille au hasard et... voyons ! Remettons-nous ! Je suis seul... oui, personne n'est avec moi, mais...
Oh ! Tout ce que j'ai vu, comment faire pour savoir si je l'ai pensé ou si je l'ai vu vraiment ? Quelle est la limite du rêve et de la réalité ? Où en suis-je ? C'est ici, c'est moi, voilà la case,... mais la chapelle ? ... eh bien ! Eh bien ? Ah ! Je chercherai plus tard, c'est trop difficile... comment ? Le soleil brille et tout à l'heure il y avait des étoiles ! Est-ce le matin ? Est-ce le soir ? Tantôt j'étais dans la nuit, et je ne me rappelle pas... non, c'était il y a une minute, il ne s'est rien passé depuis... c'est que j'ai pensé très vite, et mes idées auront rempli le temps.

Les ténèbres reparaissent.

Voilà la nuit en effet... tout est bien... oui, je me promenais tout à l'heure en songeant à... non, je me mortifiais avec ma discipline... c'est cela ! Pourtant je n'avais pas encore vu ces deux choses qui remuent là-bas et qui se rapprochent... qu'est-ce donc ? On dirait deux bêtes, l'une rampe sur le ventre tandis que l'autre voltige... je ne distingue pas, elles paraissent très grosses... quoi ? Elles approchent ! Ah ! Mon Dieu !

A travers le crépuscule se montre le Sphinx ; il allonge ses grandes pattes, replie sa queue et se couche sur le ventre ; les bandelettes qui retombent de sa tête encadrent son poitrail haletant d'un souffle rauque.
Sautant, volant, crachant du feu par les narines, et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts tournoie, aboie ; les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux poils de son dos ; de l'autre ils pendent jusque sur le sable, et remuent au balancement de tout son corps.

 

Le Sphinx est immobile et regarde la Chimère :

Ici, Chimère ! Arrête-toi !

 

La Chimère.

Non, jamais !

 

Le Sphinx.

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort.

 

La Chimère.

Ne m'appelle plus ! Ne m'appelle plus ! Puisque tu restes toujours muet et que jamais tu ne te déranges de ta posture.

 

Le Sphinx.

Cesse donc de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements dans mon oreille, car tu ne fondras pas mon granit, tu n'ouvriras pas mes lèvres.

 

La Chimère.

Ni toi non plus, tu ne me saisiras pas, Sphinx terrible, qui dardes sur l'horizon ton grand oeil éternel.

 

Le Sphinx.

Pour demeurer avec moi tu es trop folle.

 

La Chimère.

Toi, pour me suivre tu es trop lourd.

 

Le Sphinx.

Je te dévorerais dans ma gueule.

 

La Chimère.

Je t'étoufferais dans mes replis.

 

Le Sphinx.

Que tu es belle, ô Chimère !

 

La Chimère.

Que tu es grand, ô Sphinx !

 

Le Sphinx.

Il y a longtemps que je vois au bout du désert passer tes ailes déployées.

 

La Chimère.

Il y a longtemps que je galope sur les sables et que je vois le soleil brunir ta figure sérieuse.

 

Le Sphinx.

La nuit, quand je marche dans les corridors du labyrinthe, que derrière moi s'ouvrent et se ferment d'elles-mêmes les portes des tombeaux, et que j'écoute le vent bramer dans les galeries où passe la lune traînant contre les murs sa clarté silencieuse, j'entends le bruit de tes pattes grêles sautiller sur les dalles sonores. Où vas-tu, que tu fuis si vite ? Tu t'échappes par les fentes des pierres et disparais dans les espaces ; mais moi, je reste au bas, sur la marche des escaliers, à regarder les étoiles dans les vasques de porphyre.

 

La Chimère.

Je vais au delà des mers, au bout des solitudes, dans un pays sans nom, où le soleil est plus chaud. De l'air ! De l'air ! Du feu ! Du feu ! Je me roule dans l'azur, je plane sur les monts, je cours sur la pointe des flots, je jappe dans les gouffres ; de ma queue traînante je raye les plages, je mâche dans ma gueule les pierres de la lune, et dans les plis de mes ailes je porte la graine des cèdres que je secoue sur les montagnes.
En me couchant sur la terre, mon ventre a creusé les vallées, et les collines ont pris leur course selon la forme de mes épaules.
Je soupire dans les roseaux des fleuves ; par les soirs d'été, je fais tourner les cercles violets qui dansent sur les marécages, et j'allonge des ombres derrière les pas du voyageur.
Mais toi, toujours accroupi, ne détournant jamais la tête et grondant comme un orage, je te retrouve immobile, ou bien du bout de ta griffe dessinant des alphabets sur le sable.

 

Le Sphinx.

C'est que je garde mon secret, je rumine les choses, des théories confuses bourdonnent en moi, comme le sang des existences qui battrait dans mes tempes ; je songe et je calcule, je dilate ma prunelle dans la contemplation de l'infini. Cependant je sens monter sur moi la poudre du désert, et je vois se ronger atome par atome le grès des pyramides. Pour ne pas l'oublier, je me répète, dans mon silence, le mystère des créations, ce que m'a conté le temps, ce que m'ont dit les pluies du ciel, ce que chantait la caravane des empires qui a défilé à mes pieds. Ils ont passé comme les cigognes, et sans les suivre je les ai vus tous qui disparaissaient dans l'horizon. Parfois le vent du soir, rasant les sables, me chasse au visage des plumes d'oiseau avec la cendre des nécropoles, et tout à coup je tressaille à des souvenirs qui me reviennent. Tout dure ; sur le sommet des montagnes tombe la neige, l'océan dans son grand lit se balance encore, le chacal piaule près des sépulcres, les blés se courbent aux mêmes brises, les momies sans pourrir se tiennent rangées dans leur souterrain, les obélisques tiennent encore, je vois la poussière qui tourbillonne, le soleil qui luit, j'entends le vent qui souffle.

 

La Chimère.

Moi, je suis légère et joyeuse ; je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes, avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines ; je leur souffle à l'âme les éternelles manies, projets de bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour, et les résolutions vertueuses. Autour du flambeau des poètes je voltige en délire, mon haleine passe dans leur chevelure, et ils bondissent au contact soudain des pensées qui les frôlent ; d'une voix faite pour eux j'apporte à leur oreille l'harmonie des mondes, j'évoque les formes de leurs oeuvres, qui passent à la file comme des fantômes de rois, couronne en tête et les bras étendus ; je leur murmure des rythmes, je leur étale des couleurs, je les fonds en tendresses, je les déchire avec des énergies d'un autre monde, et il leur apparaît à travers un crépuscule d'or des colosses terrifiants qui les font crier d'enthousiasme.
J'ai bâti des architectures étranges, dont j'ai découpé les toits à coups de dents et ciselé les feuillages avec l'ongle de mes pattes ; le long des tours j'ai percé de trous sans nombre les escaliers qui montent, j'ai choisi sur les grèves des cailloux de couleur pour en composer des mosaïques ; c'est moi qui ai suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna ; j'ai inventé les idoles à quatre bras, les religions dévergondées, les coiffures ambitieuses. Je pousse les matelots aux voyages d'aventure ; ils aperçoivent à travers la brume des îles merveilleuses, des dômes d'or, des pâturages, des fruits rouges, des femmes qui dansent, et, roulant dans la tempête, ils se délectent de toutes ces ivresses qui chantent à travers leur agonie, malgré le bruit des grands flots se refermant sur le navire sombré.

 

Le Sphinx.

O fantaisie ! Fantaisie ! Emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer et délasser ma tristesse.

 

La Chimère.

O inconnu ! Inconnu ! Je suis amoureuse de tes yeux ; comme une hyène en chaleur, je tourne autour de toi et je flaire ta croupe, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore. Ouvre la gueule, lève tes pieds, grimpe sur mon dos.

 

Le Sphinx.

Mes pieds depuis qu'ils sont à plat sur le sol ne peuvent plus se relever, le lichen comme une dartre a poussé sur ma gueule ; à force de songer, je n'ai plus rien à dire.

 

La Chimère.

Tu mens, Sphinx hypocrite ! J'ai vu ta virilité cachée. D'où vient toujours que tu m'appelles et me renies ?

 

Le Sphinx.

C'est toi, caprice indomptable, qui glisses et tourbillonnes.

 

La Chimère.

Est-ce ma faute ? Par où ? Comment ? Laisse-moi faire.

Elle aboie :

Houahô ! Houahô !

 

Le Sphinx.

Tu remues, tu m'échappes...

Il grogne.

Hoeum ! Hoeum !

 

La Chimère.

Essayons ! ... tu m'écrases !

Elle aboie.

Houahô ! Houahô !

La Chimère aboie, le Sphinx gronde, des papillons énormes se mettent à bourdonner dans l'air, des lézards s'avancent, des chauves-souris voltigent en faisant des cercles avec leurs petits, les crapauds sautent et roulent leurs gros yeux, des lucioles brillent, des vipères sifflent, des chenilles rampent, de grandes araignées marchent.

 

Antoine, épouvanté.

Une terreur horrible me pénètre. Oh ! J'ai froid ! Ma peau tremble sur mon corps ! ... comme il y en a ! On dirait une pluie qui suinte à larges gouttes ; il y en a par terre des traînées visqueuses avec des baves qui luisent.

 

Le Cochon.

Miséricorde ! Ces vilaines bêtes-là vont m'avaler tout cru !

 

Antoine.

Elles augmentent, sur ma tête, à mes côtés, partout, partout ; je n'ose marcher, car je roulerais sur ces corps qui se traînent, et en tombant j'écraserais avec mes mains ces choses molles qui palpitent ; et je n'ose respirer, car j'avalerais toutes ces ailes pointues qui vibrent ; elles sonnent dans mes oreilles... j'étouffe, je n'y vois plus, je n'entends plus... qui donc souffle ces haleines, puantes comme un brouillard d'hiver ? Quels grincements ! Quels soupirs ! Je vois des gros yeux qui tournent, des membres qui se tordent, des seins qui bondissent comme des vagues, et des hommes légers plus transparents que des bulles d'air.

En effet, des formes de toute sorte paraissent, semblant se dédoubler les unes de dedans les autres ; à mesure qu'elles augmentent, elles deviennent plus distinctes.

 

Les Sciapodes.

Nous sommes les Sciapodes paresseux, qui, tout à plat sur le dos, vivons à l'abri de nos pieds larges comme des parasols ; la cuisse droite levée en l'air, les bras contre le corps, nous restons sans agir ; nos chevelures ont poussé comme des lierres et, s'étalant sur le sol, s'y sont accrochées par des racines. Notre ciel et notre horizon, c'est le dessus de nos pieds ; nous regardons le soleil à travers eux, nos veines qui s'entrecroisent et notre sang rose qui circule.

 

Antoine.

Ils sont peut-être heureux ces drôles-là !

 

Les Nisnas.

Nous n'avons qu'un oeil, qu'une joue, qu'une narine, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié du corps, qu'une moitié du coeur, n'étant que des moitiés d'homme ; et nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants. Nous avons au patron de nous-mêmes arrangé toutes choses, pour qu'elles puissent tenir dans nos demi-cerveaux ; il faut que les gazons soient raccourcis et que les chiens soient tondus.

 

Les Astomi.

Prenez garde ! Ne soufflez pas trop fort, vous nous feriez mourir ; notre vie ne tient à rien, les gouttes de pluie qui tombent creusent des trous sur notre crâne, un grain de poussière nous écrase. Délicats et vaporeux, nous nous nourrissons de lumière, de parfums, de musique ; mais les fortes odeurs nous donnent des maladies, les ténèbres nous rendent fous, les sons faux nous déchirent.

 

Les Blemmyes.

Eh bien ! Nous autres, nous sommes gaillards et bien portants. N'ayant point de tête, nos épaules en sont plus larges, et il n'y a pas de mulet, de chameau, de boeuf, ni de rhinocéros en bronze qui soit capable de porter ce que nous portons. Le mal de dent nous est inconnu, puisque nous n'avons pas de mâchoire ; rien ne nous scandalise la vue, puisque nous n'avons pas d'yeux.
Des espèces de traits et comme une vague figure empreinte sur nos poitrines, voilà tout ! A la place de l'estomac, nous sentons bien, il est vrai, grouiller quelque chose ; nous pensons des digestions, nous subtilisons des sécrétions. Dieu, pour nous, repose en paix dans les chyles intérieurs. D'un mouvement sec et toujours le même, comme celui de la navette qui glisse sur son métier, et qui n'est navette que pour cela et qu'à cause de cela, nous marchons droit notre chemin ; rien ne nous distingue, ne nous égare, ne nous arrête ; nous traversons toutes les fanges ; sans y tomber nous côtoyons les abîmes, car le vertige n'est pas pour nous, et c'est là ce qui fait que nous sommes les gens les plus laborieux, les plus heureux et les plus vertueux.

 

Antoine.

Mais qui soupire ainsi avec des bruits de baisers et des gémissements mélancoliques ?

 

Le Cochon, reniflant.

Tiens ! On sent bon, on dirait l'odeur des marronniers.

 

L'Hermaphrodite, à plat ventre sur son matelas.

Je languis, mon coeur bat, j'espère, je me retourne, je m'agite, j'ai beau baiser mes bras et humer mes membres, je n'apprends rien de ce que cherche mon désir. J'ai vu dans les sources que ma figure était belle, mes cheveux pourtant ne descendent point jusqu'à mon dos. Pourquoi donc mes cuisses sont-elles grêles et mes hanches si larges ? Je voudrais sur la poitrine avoir du poil comme les satyres. Oh ! Si j'étais femme, que je palperais mes seins charnus ! J'ai passé toute la nuit à regarder ma chair.
Il me semble toujours que dans les plis de mon corps va se découvrir peut-être un sexe inattendu... viens, viens, toi que je ne sais pas ! Cherche sur moi, fais attention. Je t'aimerai, sous ta lèvre douce écloront les félicités inconnues qui me tiennent en angoisse.

 

Les Pygmées.

Petits bonshommes, nous grouillons sur la terre comme la vermine sur le dos d'un gueux ; nous avons chaud, nous nous tassons, nous pullulons, nous engendrons ; notre race est éternelle. On a beau nous détruire, nous écraser sous l'ongle, nous brûler, nous noyer dans l'eau, nous abattre à coups de rotin, nous reparaissons continuellement, toujours plus vivaces et plus nombreux, terribles par la quantité.
Notre empire est superbe ; avec bonne chance on y fait fortune, avec un caractère on s'y trouve heureux. Nous avons des penseurs, des vidangeurs, des courtisanes, des naturalistes et des chapeliers ; on sort et l'on rentre, on s'attable et l'on rit, on se couche, on se chamaille, et l'on s'aime ; on a des idées, on raisonne, on s'exalte ; les coquilles de noix traversent le ruisseau, les matelots sont pâles, car la tempête est affreuse ; les chasseurs, dans l'herbe, font la chasse aux puces ; et sous l'arbre qui nous abrite, des révolutions se passent, sans troubler le moineau qui chante dans son feuillage ni les fourmis qui se traînent sur son écorce.
Vois-tu nos maisons, nos ponts, nos aqueducs, nos régiments, nos forums ? Vois-tu à la classe les marmots pygmées qui étudient, les maîtres pygmées qui braillent, les petits livres, les petites plumes ? Vois-tu les pygmées-poètes chantant les pygmées-rois, et les pygmées-voleurs, les pygmées-dédaigneux et les pygmées-sombres, les pygmées-médecins qui vont voir les pygmées-malades ? Ils leur tâtent le pouls, ils s'assoient, le malade tire la langue, le médecin roule des yeux, il pose un linge, donne une pilule, puis fait la conversation avec les parents, puis il se lève et reçoit une petite pièce d'argent qu'il fourre dans sa petite poche, pour faire bouillir son petit pot-au-feu. Cependant le petit malade regarde, d'un air triste, partir son petit médecin ; il vient un petit prêtre, et le petit malade crève, et le petit médecin dîne. Alors on fait un petit coffre, on répand de petites larmes, et avec une petite pompe, on va, dans un petit coin de terre, mettre pourrir la petite charogne.

 

Les Cynocéphales

à tête de chien, vivent dans les bois en poussant des cris terribles.

Nous courons après les chèvres, nous les déchirons avec nos ongles, nous dévorons leur chair, nous nous couvrons de leurs peaux ; nous grimpons dans les arbres pour attraper les nids ; nous suçons les oeufs, nous plumons les oiseaux et nous mettons sur notre tête leurs nids renversés pour nous faire des bonnets. S'il passe un tigre ou quelque léopard, nous sautons à cheval sur lui, nous nous accrochons à ses oreilles et nous galopons ensemble. Ou bien, quand les bergers à midi dorment à l'ombre sous les arbres, du haut des branches alors nous lâchons sur eux nos ordures, ou les écrasons dru en leur lançant des fruits. Malheur à la vierge qui va seule aux fontaines ! Les hurleurs la saisissent et la violent avec plaisir ; elle avait rêvé d'autres caresses que nos bras, d'autres baisers que nos morsures ! Tant pis ! Vive la joie ! Hardi ! Compagnons, faisons claquer nos dents blanches ! Agitez les feuillages !

 

Le Sadhuzag, grand cerf noir à tête de boeuf.

Moi aussi, je suis l'hôte de la forêt. Enchanteur mélodieux des peuples qui l'habitent, mes soixante-douze andouillers qui couronnent ma tête sont creux comme des flûtes, je les abaisse et je les dresse à volonté... tiens !

Il fait remuer son bois en avant et en arrière.

Quand je me tourne vers le vent d'ouest et que je les incline sur mes épaules, il en sort des sons qui font venir à moi les bêtes ravies. Alors accourent ensemble la gazelle aux yeux bleus, l'éléphant, l'épervier, les buffles sortant de la vase, le rhinocéros qui se hâte, le renard, les singes, les chats sauvages, les ours ; les chevreuils avec leurs petits s'assoient en rond autour de moi, les serpents montent à mes jambes, les guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et les ibis, pour mieux entendre, se tiennent perchés sur mes rameaux... écoute !

Il renverse son grand bois, d'où sort aussitôt une mélodie ineffable.

 

Antoine.

Quels sons ! Qu'a donc mon coeur ? Il se détache et il vibre. Est-ce que cette mélodie va l'emporter avec elle ?

 

Le Sadhuzag.

Mais quand je me tourne vers le vent d'est et que j'incline devant moi mon bois, touffu comme un bataillon de lances, il en part un bruit terrible et tout fuit : les oiseaux à tire d'aile, les bêtes féroces au grand galop, les reptiles pressant leurs anneaux. Sous le vent qui sort de moi, les arbres se courbent de terreur, les torrents s'arrêtent, le calice des lotus s'éclate en morceaux, la terre se fend, et les herbes de la savane se hérissent toutes droites comme la chevelure d'un homme épouvanté... écoute !

Il abaisse en avant ses rameaux, d'où sort une musique épouvantable.

 

Antoine.

Tout craque, tout hurle, ça siffle dans ma tête comme l'ouragan dans une masure en ruines ; il me semble que je vais mourir. Est-ce que c'est la fin du monde ?

 

La Licorne, caracolant autour de Saint-Antoine en hennissant.

Vois comme je suis jolie ! J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front est blanche par le bas, noire au milieu, rouge au bout.
Des plaines de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie, je vais, je cours, je reviens. Aux poils de mes paturons il s'est accroché des plantes du nord et du midi, un sillon de feu se fait sur mon passage, je dépasse les autruches ; je vais si vite que je traîne le vent.
Je bois aux cascades, je frotte mon dos contre les palmiers, je me roule dans les bambous ; d'un bond j'aime à sauter les fleuves, et quand je passe par Persépolis je m'amuse à casser avec ma corne la figure des rois qui sont sculptés dans la montagne.

La licorne piaffe, saute, rue, hennit.

 

Le Griffon

Lion à bec d'aigle, garni d'ailes blanches ; il a le dos noir, le cou bleu, la poitrine orange.

Moi, je sais les cavernes où ils dorment, les rois oubliés ; ils sont assis sur leur trône, avec la tiare et le manteau ; une chaîne qui sort de la muraille leur tient la tête droite, et leur sceptre est sur leurs genoux ; à côté d'eux, dans des auges de porphyre, les femmes qu'ils ont aimées nagent avec leurs habits dans des liquides inconnus. Dans des salles constellées d'étoiles leurs trésors sont rangés par losanges, par tas et par pyramides ; il y a des lingots qu'on soulèverait avec des leviers, des tonnes pleines d'or, des bassins d'argent qui renferment des diamants. Je suis le gardien de ces merveilles monstrueuses : debout sur les collines chenues, la croupe adossée à la porte du souterrain, la griffe en l'air et veillant jour et nuit, sans cesse, j'épie pour les dévorer ceux qui voudraient venir. C'est un pays blanchâtre, sans verdure et sans rivière, garni de précipices, immobile et ravagé ; le cil noir s'étend sur la vallée, où les ossements des voyageurs s'égrènent en poussière. Cependant si tu veux...

 

Le Phénix, planant, arrête son vol ;
il a des ailes d'or et deux étoiles à la place des yeux.

Là-haut...

Il renverse son col et montre le ciel.

Là-haut est ma demeure, j'y monte sur un rayon de soleil, au milieu des feux célestes je traverse les firmaments ; je vois passer les météores, les planètes faire leur danse avec les satellites qu'elles conduisent ; je suis, sur l'azur, les sillons argentins de la voie lactée répandue, et j'effleure de l'aile des plages lumineuses où je vais becquetant des étoiles.
Quand je suis fatigué, je me couche dans la lune en courbant mon corps selon sa forme ovale. Poussée par les brises, elle me porte assoupi, et j'achève de m'endormir à son bercement monotone. Parfois je la serre dans mes griffes ou la prends à mon bec, et à grands coups d'aile je la traîne par les espaces ; c'est alors qu'elle court si vite, s'arrêtant sur les sommets, descendant les vallées, sautant les ruisseaux, comme une chèvre vagabonde qui broute en liberté dans sa vaste plaine bleue. Durant les calmes nuits as-tu vu sur la mer rouler parmi les flots les paillettes d'or de ma queue qui plongeait dans l'eau ?
Mais quand les jours sont accomplis, quand les astres tournent lentement sur leurs essieux usés, et que la flamme des soleils ne peut plus réchauffer mon sang appauvri, je vais dans l'Yémen prendre la myrrhe fraîche, dont je fais mon nid funèbre que je dépose en un lieu solitaire, révélé par mes ancêtres. Alors je ferme mes plumes et je me mets à mourir. La pluie d'équinoxe tombant sur ma cendre la mêle au parfum tiède encore ; il tressaille, il se gonfle, un ver informe paraît dans la poudre grise, il lui vient des ailes, il lève la tête, il s'envole, c'est le Phénix, fils ressuscité du Père ; il entonne dans l'immensité l'hymne de la vie éternelle. Des astres nouveaux s'ouvrent au sein des cieux ; un soleil plus jeune éclaire un monde plus fort, et les sphères paresseuses se remettent à tourner.

Le Phénix fait des cercles enflammés autour de la tête de Saint-Antoine, il tombe des gouttes de feu, des étincelles jaillissent ; d'autres animaux arrivent, vipères, chats-huants, hiboux, serpents à triple dard, bêtes cornues, monstres ventrus.

 

Le Cochon.

Que je suis malade ! Comme je souffre ! Qu'ils me tourmentent ! Ils sont tous déchaînés contre moi. Oh ! La la ! Ah ! Ah ! Ah !

Il court de côté et d'autre pour échapper aux animaux qui le poursuivent.

Je suis brûlé, asphyxié, étranglé ; je crève de toutes les façons, on me tire la queue, on me déchire les oreilles, on me perce le ventre, on me crache du venin dans l'oeil, on me lance des cailloux, on m'abîme, on m'écorche le dos, et j'ai un aspic qui me mord la verge !

 

Antoine, pleurant.

Mon pauvre cochon ! Mon pauvre cochon !

 

Le Basilique.

Gigantesque serpent violet à crête trilobée, s'avançant droit en l'air.

Prends garde ! Tu vas tomber dans ma gueule ; tout y entre, car je suis le fascinateur, l'irrésistible péril, le dévorateur universel. Si j'avance dans les fleuves, l'eau bouillonne, les rochers où je me pose éclatent, les arbres où je m'enroule s'enflamment, la glace se fond sous mon regard, et quand je passe dans les cimetières, les os des morts se mettent à sauter dans leurs tombeaux comme des marrons dans la poêle.
Et ce n'est pas parce que j'ai faim, c'est parce que j'ai soif que je dévore ainsi. Moi-même je suis brûlé sans relâche, et je cherche partout quelque chose pour me rafraîchir. Ainsi j'ai bu, sans m'en trouver mieux, l'eau des rivières, la rosée des prairies, la sève des plantes, le sang des bêtes ; rien n'y fait. J'ai beau boire des larmes, du soufre, du vitriol, du vin et de la lave, j'ai toujours soif, je suis feu, je bois du feu, mais le feu me fait mal, mais le feu m'attire... tiens ! ça me reprend, il faut que j'avale ta moelle et que je pompe ton coeur ; je n'ai qu'à aspirer, il va venir de lui-même. J'ai deux dents, une en haut, une en bas, tu vas sentir comme ça pince bien au coeur... au coeur...

Le Basilique ouvre la gueule et fait une vaste aspiration, qui attire la poussière, les insectes et les animaux, tel qu'un courant d'air irrésistible ; la robe d'Antoine claque au vent comme un drapeau, il se cramponne des pieds tant qu'il peut pour ne pas succomber.
Des moucherons bourdonnent, les serpents sifflent, les bêtes féroces aboient, de grosses lucioles brillent par terre ; on entend bruire des mâchoires, sonner des écailles, renifler des narines.

 

Le Martichoras

Lion de couleur cinabre, à figure humaine ; il a trois rangées de dents en forme de peigne, une queue de scorpion et des yeux glauques.

Je cours après les hommes, je les saisis aux reins, je bats leur tête contre les rochers jusqu'à ce que la cervelle en saute, je la mange tout seul, à mon aise, allongé sur leur cadavre, me léchant les babines dans la fosse où j'habite.
Ils ont cru, en entendant un bruit de flûte et de trompette, que c'était sans doute quelque cohorte guerrière qui passait au loin en poussant des fanfares ; puis ils se sont approchés pour voir. Pas du tout ! C'était moi qui hurlais pour les faire venir. Alors je les déchire avec mes ongles, je les étouffe avec ma queue, je les dévore avec mes dents ; mes ongles sont tordus en vrilles, ils restent dans les chairs, mais il m'en repousse d'autres au bout des pattes ; mes dents sont taillées en scie, elles cassent la pierre, coupent le bois, traversent le marbre ; ma queue, que je dresse, abaisse, contourne, étends, est garnie de dards aigus que je lance à droite, à gauche, en avant, en arrière ; ils traversent les boucliers, pénètrent les murailles, sont envenimés comme la dent des crotales, plus rapides que des phalariques.

Le Martichoras déploie ses ongles, grince des dents, et jette les épines de sa queue qui se suivent en fusées.
Antoine, sans parler, sans remuer, reste fixe à écouter toutes ces voix diverses et à regarder toutes ces figures.

 

Le Catoblepas,

corps de taureau, terminé par une tête de sanglier, si pesante qu'elle tombe à terre et qu'il ne peut la bouger ; un cou mince et flasque comme un boyau vidé la rattache à ses épaules ; une crinière cendrée à poils durs lui couvre le visage ; il est couché sur le ventre, le groin dans le sable ; on lui voit à peine le bout de ses pieds, qui paraissent être tout au plus des rudiments informes.

Me dérange qui voudra ! Je ne bouge. Toujours je reste ainsi, à sentir sur mon dos la chaleur cuisante du soleil et sous mon ventre la chaleur douce de la terre ; ma tête est si lourde que je ne peux la lever, je la roule au bout de mon cou ; la mâchoire entrouverte j'arrache les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine, cela fait autour de moi un demi-cercle pâle ; mais je mange si lentement qu'elles ont le temps de repousser d'un côté pendant que je suis à brouter l'autre. Une fois pourtant, à force de me lécher les pieds, je me les suis dévorés sans m'en apercevoir. Personne n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières, Antoine, mes paupières grasses, et que tu aperçusses mes prunelles, ne fût-ce que l'instant d'un éclair, de suite tu mourrais !

Antoine.

Oh ! Oh ! Celui-là !

La voix lui manque.

Eh bien ?

Un long silence.

Si j'allais avoir envie de les regarder, ces yeux ! ... pas maintenant, non... mais si l'envie m'en prenait pourtant ? Songer qu'il ne faut qu'une minute, la tentation d'un instant, l'épaisseur d'un cheveu ! Oh ! Oh ! Non, non, non ! ... mais... mais c'est qu'elle me vient, il me semble ? Ah ! J'en ai envie, et il va... oh ! ... quoi ? ... qu'est-ce ? J'entends des grandes eaux qui se précipitent, un vent salé sèche la sueur de mon front, il me semble que l'on marche sur des coquilles.

Il voit venir à lui des crabes aux pinces crochues, des oursins garnis de piquants, des dauphins verts, des poissons endentés ouvrant la bouche et roulant des yeux, s'avançant sur leurs barbes, de grandes huîtres qui bâillent en faisant crier la charnière de leurs coquilles, des seiches crachant leur liqueur noire, des cétacés soufflant par leurs évents, des cornes d'Ammon se déroulant comme des câbles, et des quadrupèdes couverts de poils glauques, qui se dandinent avec lenteur en balançant sur leurs têtes des goémons humides. Ça et là des phosphorescences verdâtres sautillent entre les plis des nageoires, au bord des ouïes palpitantes, sur la crête tranchante des dos, bordent comme des cercles le tour des valves rondes, pendent à la moustache des phoques, ou traînent par terre comme de grandes lignes d'émeraude enflammées qui s'entre-croisent.

 

Les Bêtes De La Mer.

Elles respirent bruyamment.

Nous sommes essoufflées d'avoir gravi la montagne pour arriver jusqu'ici ; la poussière de la route a sali nos écailles, et nous tirons la langue comme des chiens hors d'haleine. Mais comme nous allons bientôt nous replonger dans l'eau, quand nous serons revenues ! Nous t'emmènerons, Antoine, nous n'avons fait le voyage que pour t'avoir. Oh ! Tu seras bien, là-bas, sur les lits de varechs, par les vertes forêts où il y a des fucus plus grands que des chênes. Nous autres, nous passons entre leurs rameaux qui frissonnent au mouvement régulier des vagues profondes, ce sont d'autres feuillages, d'autres prairies, d'autres montagnes ; nous avons des demeures humides, avec des colonnettes de corail, des murs nacrés, et des ruisseaux plus clairs traînant des perles brillantes le long des bancs de gravier où viennent s'asseoir les baleines. Tu ne sais pas nos immensités liquides : la sonde des matelots n'est point descendue jusqu'à nous, des peuples divers habitent les couches de l'océan ; les uns sont au séjour des tempêtes, il leur faut la longue écume se roulant sur la surface que rident les brises de terre ; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes froides, et sans remuer s'y tiennent suspendus ; d'autres, plus loin, frottent leurs poitrines contre le sable des bas-fonds, aspirent par leurs trompes l'eau des marées qui refluent, ou portent sur leurs épaules le poids des sources de la mer. Pareilles à des soleils découpés, des plantes toutes rondes abritent des animaux endormis ; leurs membres poussent avec les roches, le mollusque bleuâtre fait palpiter son corps inerte comme un flot d'azur. Nous vivons libres dans les solitudes salées, accomplissant les fonctions pacifiques de nos effrayantes existences ; le galet seul sait notre âge, et dans nos migrations, quand nous remontons en haut, nous trouvons que les continents ont changé de figure. Nous n'entendons que les eaux s'agiter entre elles, et sur le dôme qui nous abrite nous regardons passer la quille des navires, comme des astres noirs qui glissent en silence.

 

Antoine, stupéfait.

Quelle quantité ! Quelle variété ! Quelles formes ! Il y en a dans la mer, il y en a dans la terre, il y en a dans l'air ! ... mais je ne vois pas tout... elles arrivent, elles tourbillonnent, elles s'amassent, les unes pareilles, les autres dissemblables, petites, grandes, horribles, mélodieuses ; leurs regards ont des profondeurs où mon âme tourbillonne, on dirait que ce sont des âmes. A quoi leur servent tous ces organes ? Comment vivent-elles ? Pourquoi tout cela ? La drôle de chose ! La drôle de chose !

A mesure que Saint-Antoine regarde les animaux, ils grossissent, grandissent, s'accroissent, et il en vient de plus formidables et de plus monstrueux encore : le Tragelaphus, moitié cerf et moitié bouc ; le Phalmant couleur de sang, qui fait crever son ventre à force de hurler ; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur ; le Senagion, du pays de Dist, long d'un parasange ; le Senad à trois têtes, qui déchire ses petits en les léchant avec sa langue ; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par derrière, et dont les génitoires sont à rebours ; le serpent Aksar, de soixante coudées, qui épouvanta Moïse ; le chien Cépus, dont les mamelles distillent une couleur bleue ; la Poephaga, cavale aux vertes narines, qui porte une chevelure de femme à la crinière ; le Porphyrus, dont la salive fait mourir dans des transports lascifs ; le Presteros, qui rend imbécile par le toucher ; le Mirag, lièvre cornu habitant des îles de la mer.
Et d'autres, confus, pêle-mêle, glissant comme l'éclair, emportés comme des feuilles sèches ; il arrive des rafales hurlantes, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des têtes d'alligators portées sur des pattes de canard, des cous de cheval terminés par des vipères, des grenouilles velues comme des ours, des hiboux à queue de serpent, des pourceaux à tête de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des ventres ailés qui voltigent comme des moustiques, des caméléons grands comme des hippopotames, des poulets à quatre pattes, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme des toupies, des chameaux à cornes de bélier, des anguilles sur des pattes de chevreuil, des chats rouges mâchant des mains humaines, des grappes d'abeilles se défilant comme un chapelet, des plaques de teigne qui roulent comme des disques de gazon jaune, des corps de femmes ayant à la place du visage une fleur de lotus épanouie ; et puis des carcasses gigantesques remuant comme des rouages leurs articulations blanches, des végétations qui partent des poitrines telles que des rameaux de chair qui se divisent et s'entrecroisent, des aloès couverts de pustules roses, des limaces traînant leurs coquilles mouchetées, des polypes tout garnis d'yeux, s'accrochant par leurs bras, aspirant l'air par leurs trompes, contractant leurs gaines, ouvrant leurs trous dilatés, se gonflant, se développant, s'avançant.
Et ceux qui ont passé reviennent, ceux qui ne sont pas venus arrivent, ils tombent du ciel, sourdent de terre, dégringolent des rochers. Les Cynocéphales se mettent à aboyer, les Sciapodes se couchent, les Blemmyes travaillent, les Pygmées disputent, les Astomi sanglotent, la Licorne hennit, le Martichoras rugit, le Griffon frappe du pied, le Basilique siffle, le Phénix vole, le Sadhuzag pousse des sons, le Catoblepas soupire, la Chimère crie, le Sphinx gronde ; les bêtes marines se mettent à palpiter des nageoires, les reptiles à souffler leur venin, les crapauds à sauter, les moucherons à bourdonner ; les dents grincent, les ailes vibrent, les poitrines se bombent, les griffes s'allongent, les chairs clapotent ; il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule bouchée s'entre-dévorent.
Tassés, pressés, étouffant par leur nombre, se multipliant à leur contact, ils grimpent les uns sur les autres. Et cela monte en pyramides comme une montagne, un grand tas remuant de corps divers, dont chaque partie s'agite de son mouvement propre, et dont l'ensemble complexe oscille d'accord, bruit et reluit à travers une atmosphère épaisse que raye la grêle, où tombent la neige, la pluie, la foudre, où passent des tourbillons de sable, des trombes de vent, des nuages de fumée et qu'éclairent à la fois des lueurs de lune, des rayons de soleil, des crépuscules verdâtres.

 

Antoine.

Le sang de mes veines bat si fort qu'il va les rompre, ma tête éclate en morceaux, mon âme déborde par-dessus moi. Je voudrais m'en aller, partir, fuir !
Moi aussi je suis animal, la vie me grouille au ventre, et je sens des bouillonnements intérieurs comme il y en a dans les fleuves. J'ai envie de voler dans les airs, de nager dans les eaux, de courir dans les bois. Oh ! Comme je serais heureux si j'avais ces membres forts, puissants, ces robustes existences sous leurs cuirs inattaquables ! Il me semble que j'aurais chaud dans le ventre des baleines, et que je respirerais plus à l'aise sur ces vastes envergures.
J'ai besoin d'aboyer, de beugler, de hurler. Que n'ai-je des nageoires, une trompe ? Je voudrais vivre dans un antre, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps et me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, vibrer comme le son, briller comme le jour, me modeler sous toutes les formes, entrer dans chaque atome, circuler dans la matière, être matière moi-même pour savoir ce qu'elle pense.

 

Tout à coup,

le Diable

paraissant derrière Saint-Antoine et ricanant :

Tu vas le savoir, je vais te l'apprendre !

Sur les côtés, les ombres des Péchés Capitaux réapparaissent, bondissent d'une manière furieuse.
Le Diable se rapproche, baisse la tête, et, fondant sur Saint-Antoine, l'accroche aux reins par ses deux cornes et l'emporte avec lui en criant.

 

Le Cochon, cabré sur ses pattes de derrière
et regardant Saint-Antoine qui disparaît dans les airs.

Oh ! Que n'ai-je des ailes, comme le cochon de Clazomène !

suite

accueil

vie

oeuvres

amis

amours

textes

plan