La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(12)

La scène change.

 

Le Diable.

A d'autres maintenant !

 

Une lande déserte au soleil couchant.
Le sol uni, tout brun, moucheté de place en place par les bouquets vert pâle des aloès, va montant doucement jusqu'à des collines qui pressent leurs dos bombés, et l'on voit à l'horizon, tout au fond, très loin, des montagnes dont la base est déjà perdue dans l'ombre, tandis que leurs pics aigus se dressent en bleu dans de grands ciels violets.
Il y a des tentes sur les collines, avec des troupeaux de moutons noirs ; on entend dans l'éloignement crier les pasteurs.
Des nappes d'une lumière dorée se versent sur l'herbe jaune, entre les plis sombres du terrain plat ; dans les rayons du soleil horizontal, des cercles irisés tournoient, s'abaissent, rasent le sol, puis disparaissent.
Un sentier battu serpente sur la lande.
Une femme vient s'asseoir au bord ; pour mieux voir elle met sa main ouverte devant ses yeux, et elle regarde en silence, comme si elle attendait quelqu'un. Ses yeux noirs brillent dans la fente de son voile blanc ; il passe à plusieurs tours sur la figure, et écarte de sa tête ses gros anneaux d'or, en lui relevant le bout des oreilles.
Le vent des montagnes, qui fait frissonner là-bas les longues toisons des brebis et lève en tourbillons la poussière grise du chemin, colle sur elle sa robe d'été ; la forme de son corps saillit à travers le tissu mince, qui est de couleur jaune.
Par le sentier un homme s'avance, c'est un pasteur vêtu d'un manteau blanc que fixe autour de sa tête un cercle d'airain ; il porte un bâton recourbé et marche dans des sandales de peau de bouc qui amortissent le bruit de ses pas.
Il la regarde, ils se regardent, l'homme sourit, la femme soupire. Il s'approche d'elle, ils sont face à face, ils chuchotent à voix basse.
Antoine n'entend pas ce qu'ils se disent.
L'homme retire de son doigt une bague d'argent et la donne à la femme voilée, avec le cercle d'airain qui est sur sa tête, ainsi que son bâton recourbé ; elle passe la bague à son doigt, le cercle à son bras et prend le bâton. " Tout de suite, si tu veux " , dit-elle.

 

Le Pasteur répond :

Mais où ?

 

La Femme Voilée.

Là, par terre !

 

Le Pasteur.

Plus loin ! Les crottes de bouc abîmeraient ta belle robe.

Ils s'écartent.

 

La Femme.

Tiens ! Ici.

 

Le Pasteur.

On nous verrait.

 

La Femme.

Dépêche-toi donc ! Vite, vite !

 

Le Pasteur.

Il doit y avoir par là quelque ancienne citerne abandonnée, nous nous mettrons dedans, nous serons bien.

 

La Femme.

Tu es sot comme un enfant, pasteur à barbe longue !

 

Le Pasteur, riant.

Quelle joyeuse fille tu fais, toi ! Je voudrais bien voir ta figure ! Qu'est-ce que j'aurai à baiser si tu gardes ton voile ?

 

La Femme.

Tu mettras ta bouche sur mon cou, et tu baiseras mon sein nu ; il est dur comme une grenade et blanc comme la lune.

 

Le Pasteur.

Je vais défaire mon manteau pour l'étendre sous toi.

 

La Femme.

Non, l'herbe est douce, tu le rouleras comme un oreiller pour le mettre sous ma tête.

Elle s'accoude, sa robe qui bouffe tout autour d'elle s'accroche par la frange aux épines, le pasteur jette son manteau, elle s'y couche sur le dos, le pasteur s'abaisse sur elle.
On ne les voit plus.
Un côté du ciel blanchit, la nuit vient, et les montagnes disparaissent dans la vapeur qui monte des gorges et couvre la campagne d'une teinte laiteuse étalée. L'air est humide, on dirait qu'il pleut, le gazon semble vert ; un coteau se découvre à la lueur oblique de la lune qui élargit lentement sur les ténèbres sa lumière nacrée.
L'écho vous apporte des bruits vagues, comme seraient des aboiements venus du fond des bois ; ils se suivent, se prolongent, faibles d'abord, puis saccadés, joyeux, et, sur cette vaste rumeur de temps à autre clapotent des voix claires, tel parmi les flots un flot qui saute ; cela s'accroît, se dissémine, se répète. C'est sans doute, au loin, une chasse sur la bruyère, après le cerf haletant perdu dans le brouillard et qui s'arrête immobile à écouter tous ces cris venir à lui parmi les herbes ; puis cela passe, s'affaiblit, s'en va.
Tout à coup, dévale au galop sur le penchant de la côte une meute immense qui jappe en courant ; la lune frappe sur le dos des chiens ondulant tous à la fois d'un seul mouvement.
Il apparaît des arbres, les collines s'écartent, le fond de la vallée se hausse, et de grands feuillages entourent une eau tranquille étalée sur l'herbe fine. L'onde, qui cache ses bords sous des banques étroites de gravier ou des touffes de cresson pareilles à des édredons verts, va se perdant parmi les troncs d'arbres, dont les bas rameaux trempent dans l'eau ; les grosses racines sorties sont couvertes de mousses, les branches supérieures se courbent en dômes et ça et là dans les trouées passe un jour livide qui chatoie sur les feuilles, les éclairant, les découpant, éparpille dans l'ombre des étincelles d'argent, brille à la pointe des herbes, se heurte contre les cailloux, allonge des moires sur le sable humide. Il s'élève du lac des fumées légères, s'allongeant comme des gazes dans la transparence du crépuscule ; la rosée coule le long des écorces, on entend des gouttes tomber sur l'eau, un grand saule traverse tout avec une liane qui retombe escalopée d'un bout à l'autre.
Des aboiements, lointains d'abord, éclatent, deux lévriers passent leurs museaux par les branches, en tirant sur la corde que retient du doigt Diane chasseresse, court vêtue. Elle marche en regardant derrière, son petit carquois lui bat sur le dos, elle tient un arc de la main gauche, le bas de sa tunique voltige sur sa cuisse ronde ; la fraîcheur du matin a rendu rose sa figure ovale, couronnée de cheveux bruns humides. Elle jette sur l'herbe son arc et son carquois, attache à un troène ses chiens qu'elle apaise, et, s'appuyant sur une seule jambe, se met à défaire le lacet de sa chaussure crétoise.
Les nymphes accourent, en s'appelant par leurs noms ; elles retirent leurs vêtements qu'elles accrochent aux branches des arbres, elles rient d'être nues, elles se pressent les unes contre les autres en frissonnant, elles dénouent leurs cheveux, elles se baissent pour tâter l'eau, elles s'y plongent jusqu'aux reins et s'en jettent au visage.

(Les faire rire, Antoine pris d'envie de rire, gaillardise, verdeur, vive la joie ! )

Des flambeaux passent derrière les feuilles, un, deux, trois, cinq ; les lumières grandissent, et tout s'enfuit comme emporté dans une grande flamme.
Alors se découvre sous un ciel noir une salle immense, éclairée par des candélabres d'or.
Des piédestaux de porphyre, supportant des colonnes à demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont s'alignant à la file, en dehors des tables qui se prolongent jusqu'à l'horizon, où apparaissent, dans un lointain lumineux, des architectures énormes, pyramides, coupoles, escaliers, perrons, des arcades avec des colonnades et des obélisques sur des dômes. Couvertes de mets qui fument comme des holocaustes sur des autels, les tables ont entre elles et ça et là, debout, des choeurs de musiciens couronnés de violettes, qui jouent sur des lyres en chantant d'une voix vibrante.
Au fond, plus haut, seul, coiffé de la mitre et vêtu d'écarlate, mange et boit le roi Nabuchodonosor.
Sa chevelure est tressée, sa barbe aussi.
Il y a, derrière lui, sa statue étouffant des peuples dans ses bras et portant un diadème de pierres creuses qui contiennent des lampes et projettent à l'entour des rayonnements de toutes couleurs.
Aux quatre coins de sa table, quatre prêtres, en manteaux blancs et en bonnets pointus, tiennent de grands encensoirs dont ils encensent. Par terre, se traînent les rois captifs, sans pieds, ni mains, auxquels il jette à manger et qui se battent à coups de dent pour attraper les morceaux ; devant lui, à une table plus basse, sont assis ses frères et ses parents, les prétendants à l'empire, qui portent sur leurs yeux un bandeau bleu, étant tous aveugles ; plus bas enfin, à une troisième table, les jeunes gens d'Israël, Misach, Sidrach, Abdenago et Balthasar. Les esclaves courent portant des plats, des femmes circulent versant à boire, les corbeilles crient sous le poids des pains, le vin coule des urnes ; on défonce les cuves ; des jattes d'ébène remplies de lait s'alternent avec des vases d'airain remplis d'eau ; et un dromadaire, chargé d'outres percées, passe et revient, laissant couler de la verveine pour rafraîchir les dalles. Les couteaux d'acier miroitent, les roses s'effeuillent à la chaleur, les pyramides de fruits s'écroulent, les coupes de cristal résonnent, les candélabres tordent leurs flammes dans la nuit noire comme des panaches vermeils, le fouet des esclaves claque dans l'air.
Les chanteurs chantent, les danseuses dansent, les belluaires, en souriant, amènent leurs bêtes, les acrobates crient et retroussent leurs bras. Des panthères sautent dans des cerceaux, des serpents se déroulent sur les colonnes, des baladines pirouettent sur la pointe des poignards. Il y a des jongleurs nègres qui font glisser le long de leurs reins de grosses boules d'argent ; d'autres, la taille renversée, portent au bout du poing des poids de fer ; de dessous des cloches d'or, il s'envole des oiseaux ; des enfants nus, se lancent des pelotes de neige, qui s'écrasent en tombant sur les argenteries blanches ; des femmes, en caleçon jaune, les cheveux retenus dans des filets, marchent sur les mains en vomissant du feu par les narines, les cymbales retentissent, les encensoirs se balancent ; le roi boit, il est rouge, il est ivre, il essuie, avec sa manche, les parfums gras qui coulent sur son visage ; il mange dans les vases sacrés, il commande, il crie, il roule des yeux ; on est pâle autour de lui.
Il y a tant de monde assemblé, tant d'aromates fumant dans les trépieds, tant de vins, tant de viandes, tant de parfums, tant d'haleines, que des nuages flottent sur le festin.
Les prophètes, couverts de peaux de chèvre, paraissent au milieu de la salle et lèvent les bras vers le colosse d'or ; le roi rit, il frappe dans ses mains, il appelle des soldats.
Les lions rugissent, secouant la tête sous les gouttes de résine qui leur tombent des torches sur les oreilles, les serpents se mettent à ramper parmi les tables. A force de jouer, les doigts se coupent contre les lyres, les archers tirent de l'arc, les flèches volent, les épées brillent ; on égorge les prophètes, on adore le roi, il se roule par terre, il beugle.
Les convives s'enfuient, les lumières s'éteignent.
Antoine se relève, il écoute dans la nuit.

 

Poètes et Baladins.

Ohé ! Ohé !
Nous nous tenons en équilibre au milieu des airs, nous vagabondons par les chemins, nous nous précipitons la tête en bas pour amuser ceux qui nous regardent. Quelque chose nous pousse à faire ce métier.
Nous avalons des lames tranchantes, nous mettons sur nous des fardeaux qui nous écrasent, nous vivons avec des choses dangereuses.
Il a fallu du temps pour aller dans les pays éloignés chercher les bêtes féroces, et de la force pour les vaincre, et de la ruse, croyez-nous, pour assouplir leurs bonds aux cadences de la musique, pour les faire rugir à volonté et se traîner sur le ventre.
Tous, peut-être, n'étaient pas nés pour porter sur le front des pyramides humaines et pour avoir à leur chevet, sans cesse, des griffes furieuses qui grattent la cloison.
Comme on fait d'un vaisseau dans lequel on chasse des pointes à coup de maillet, dont on flambe les bois, que l'on resserre avec des vis, nous nous sommes enfoncé dans l'âme un tas de choses dures et nous l'avons cerclée avec du fer pour qu'elle file droite dans ses voyages, que ses mâts élastiques aient une volée plus haute, et que fièrement, au soleil, elle sépare bien les flots de sa carène vernie. Oh ! Nous avons souffert dans notre jeunesse, et nous nous regardions dans des miroirs, pour étudier les grimaces qui font pleurer les multitudes.
Nous célébrons dans des chansons la liberté et les combats, mais les tyrans s'immortalisent en payant bien, et quand les vaincus sont loués c'est qu'ils ont crié très fort.
Tout en buvant de l'eau, nous ajustons des rimes sur le vin et les festins, et nous n'avons pas d'amour, nous qui faisons rêver d'amour ! Le soldat rubicond braille nos hyperboles en marchant à la charge, les libertins naïfs envient notre gaieté, et les femmes abusées, sanglotant sur nos poitrines, nous demandent comment nous fîmes pour exprimer si bien ces tendresses qui les ravagent et que nous semblons même ne pas comprendre !
Ohé ! Ohé !
Nous avons des couronnes de papier peint, des sabres de bois, du clinquant sur nos habits ; si notre coeur tout vide bondit comme un ballon gonflé, c'est qu'il se soulève aux moindres brises, n'ayant rien qui le ramène à terre. Du matin au soir nous jouons les rois, les héros, les brigands ; nous nous mettons des bosses dans le dos, des nez postiches sur le visage, et de grandes moustaches pour faire peur.
Les faux diamants brillent mieux que les vrais ; les maillots roses valent les cuisses blanches ; les perruques sont aussi longues que les chevelures, aussi odorantes quand on les graisse, aussi gentilles quand on les frise, aussi chatoyantes de reflets métalliques quand le soleil passe à travers ; le fard rehausse la joue d'ardeurs violentes, les appâts de coton excitent à l'adultère, et le galon d'or de nos guenilles, qui claque au vent quand nous dansons dans les carrefours, fait faire des réflexions philosophiques sur la fragilité des choses humaines.
Nous chantons, nous crions, nous rions, nous pleurons, nous bondissons sur la corde avec de grands balanciers, et nous battons du tambour, nous faisons ronfler nos phrases et traîner nos manteaux. L'orchestre bruit, la baraque en tremble, des miasmes passent, des couleurs tournent, l'idée se bombe, la foule se presse, et, palpitants, l'oeil au but, absorbés dans notre ouvrage, nous accomplissons la singulière fantaisie qui fera rire de pitié ou crier de terreur.
Assourdis de notre vacarme, assombris par nos joies, ennuyés par nos tristesses, nous en suons, nous en râlons, nous en bavons, nous en avons des convulsions, des rhumatismes et des cancers.
Y a-t-il assez longtemps que, nous traînant par le monde, nous exhibons éternellement la même facétie ! Ce sont toujours des singes, des perroquets, des adjectifs et des rubans, des femmes colosses et des pensées sublimes ! Que de fois nous avons regardé les étoiles en répétant le même refrain ! Et secoué la rosée d'avril et gazouillé les romances de la fauvette ! Avons-nous assez comparé les feuilles aux illusions, les hommes à des grains de sable, les jeunes filles à des roses ? Comme nous avons abusé de la lune, du soleil, de la mer ! Si bien que la lune en est pâlie, que le soleil en est moins chaud, et que, même l'océan en semble plus petit.
Nous avons quitté nos familles, le pays est oublié, et nous portons nos dieux dans nos charrettes de voyage. Quand nous passons par les pays, on se met aux fenêtres, on laisse les charrues, et les mères par la main retiennent leurs enfants, de peur que nous ne les emportions avec nous. On a craché sur nos guitares, on a couvert de boue les arabesques de diamant qui se chamarraient sur nos poitrines, la pluie des gouttières a coulé le long de nos dos, tout le désespoir de la vie a ruisselé sur notre âme, et nous avons été dans la campagne pour y pleurer tout seuls.
Ohé ! Ohé !
Essuyons sur l'herbe la poussière qui salit nos brodequins d'or, relevons la tête, soyons beaux, soyons fiers ; tournons, tournons sur nos chevaux de manège, qui galopent sans bride et ruent du sable à la face du peuple applaudissant. L'idée, comme eux, avec des pompons roses à la crinière, nous porte sur sa croupe où nous restons debout. Humons la fumée de ses naseaux, et claquons des doigts, et frappons du talon pour qu'elle coure plus vite encore.
Chantons, imitons la voix de tous les êtres, depuis le reniflement du rhinocéros jusqu'au bourdonnement de la mouche ; bariolons-nous de plumes d'oiseaux, teignons-nous du suc des plantes, couvrons-nous de coquillages, de palmes vertes, de médailles et d'oripeaux ; tapons sur des chaudrons, amusons-nous, égosillons-nous, tordons nos corps dans des poses hors nature, lançons-nous en l'air comme nos boules de cuivre, et que notre âme, partant avec nos cris, s'envole bien loin, dans une hurlée titanique.
Ohé ! Ohé !

Le soleil paraît tout à coup et l'on revoit la demeure d'Antoine telle qu'elle est ; seulement la plate-forme est agrandie, il y a plus d'espace, l'horizon est plus reculé.
Une lumière blanche poudroie dans l'air, les rochers se fendent de sécheresse, le cochon halète comme s'il allait mourir, Antoine ruisselle de sueur.
Il relève la tête et il voit en face de lui trois cavaliers, montés sur des onagres, vêtus de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure. Ils ne bougent, les onagres non plus qui, abaissant leurs grandes oreilles, tendent le cou et montrent les gencives en écartant les lèvres. Antoine se retourne et il voit derrière lui trois autres cavaliers semblables sur de pareils onagres, alignés de même, dans la même posture.
Les cavaliers restent immobiles, le flanc des bêtes bat fort, comme si elles venaient de courir.
Antoine se relève. Alors les onagres, tous à la fois, s'avancent d'un pas et frottent leur museau contre lui, et essaient de mordillonner son vêtement.
Un bruit de tam-tam que l'on frappe à grands coups, le sautillement d'une clochette, des clameurs qui se prolongent, des voix qui crient : " Par ici ! Par ici ! C'est là ! " ; et des étendards paraissent entre les fentes des rochers, avec des têtes de chameaux en licol de soie rouge, des mulets chargés de bagages et des femmes empaquetées de voiles violets, montées à califourchon sur des chevaux pie.
Les bêtes se couchent sur le ventre, les esclaves se précipitent sur les ballots et en dénouent les cordes avec leurs dents ; on jette des fleurs, on déroule des tapis, on étale par terre des choses qui reluisent.
Accourt du fond un éléphant blanc caparaçonné d'un filet d'or, qui trotte d'un pas rapide en secouant le bouquet de plumes d'autruches attaché à son frontal. Sur son dos, parmi des coussins de laine, jambes croisées et coude enfoncé dans des édredons, oeil à demi clos et se balançant la tête, il y a une femme si splendidement vêtue qu'elle envoie des rayons tout autour d'elle. Derrière, à la croupe, debout sur un pied, un nègre, en bottines rouges avec une jaquette d'étoffe d'argent et des bracelets de corail, tient à la main une grande feuille ronde dont il l'évente en souriant.
La foule se prosterne, l'éléphant plie les genoux, et la reine de Saba, se laissant glisser le long de son épaule, descend sur les tapis étalés par ses esclaves et s'avance vers Saint-Antoine.
Sa robe de brocart d'or, entourée à partir du genou d'un triple falbalas de perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit rehaussé d'applications de couleur qui représentent les douze signes du Zodiaque.
Elle est montée sur des patins à talon haut, dont l'un est noir et semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune sur le cou-de-pied, tandis que l'autre, tout blanc, est semé de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu.
Elle a de grandes manches ouvertes, bordées d'une garniture de diamants et de plumes de colibris, qui laissent voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d'un bracelet d'ébène ; ses mains sont chargées de bagues à chaque phalange, et se terminent par des ongles pointus si fins, si longs, que le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles.
Une chaîne d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long des joues et s'entrecroise sur son front pour s'enrouler en spirales tout autour de sa chevelure, qui est rassemblée en cône sur le sommet de sa tête et poudrée de poudre bleue, puis descend, repasse sur les épaules, et vient se rattacher sur sa poitrine à un petit scorpion d'acier, qui allonge la langue entre les deux seins.
Sans la lumière du jour qui la pénètre, sa peau, d'un ton nacré, serait plus blanche encore ; deux grosses perles blondes tirent ses oreilles ; ses yeux sont longs, le bord de ses paupières est peint en noir ; elle a sur la pommette gauche une tache brune naturelle, et elle respire en ouvrant la bouche toute grande, comme si son corset la gênait.
Elle marche, tenant un parasol vert à manche d'ivoire, entouré de sonnettes vermeilles qu'elle fait sonner pour s'amuser, et ce sont douze négrillons, six de chaque côté, tous crépus et vêtu de cotillons plissés, qui portent la longue queue de sa robe traînante, dont un singe, pareillement habillé, tient l'extrémité, qu'il tire à lui, tout en la soulevant de temps à autre comme pour regarder dessous.

 

La Reine de Saba.

Bel ermite ! Bel ermite ! Mon coeur défaille !
Sais-tu qu'à force de frapper du pied, dans mon impatience, il m'est venu des calus au talon, et que j'ai cassé un de mes ongles ? J'envoyais des hommes sur le sommet des montagnes, qui passaient la journée à regarder si tu viendrais, et des chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes les routes en demandant à chaque passant : l'avez-vous vu ?
A la nuit tombante, je retirais mon coude de dessus la balustrade et je descendais de ma tour, c'est-à-dire que mes servantes me portaient dans leurs bras, car je m'évanouissais chaque soir quand se levait l'étoile de Sirius. On me faisait revenir en brûlant des herbes sèches, et on m'introduisait dans la bouche, avec une spatule de fer, une confiture des Indes qui a la vertu de rendre les rois heureux, et dont j'ai mangé tant de tartines que j'en ai les dents tout agacées.
La nuit, ne va pas croire que je dormisse ; je restais tournée du côté de la muraille, les yeux ouverts, et je pleurais. à la longue, mes larmes en tombant ont fait à la tête de mon lit deux trous sur le marbre, comme sont les petites flaques d'eau de mer dans le creux des rochers.
Pourquoi donc n'es-tu pas venu, hein ? Tu me l'avais promis, pourtant ! Moi qui t'aime, c'est mal ! Car je t'aime, oh ! Beaucoup !

Elle lui prend le menton, Antoine recule.

Ris donc, bel ermite, ris donc, ris donc ! Moi, je suis très gaie d'abord, et tu t'amuseras ; je chante très bien, je pince de toutes sortes d'instruments, et je sais une foule d'histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres.
Je suis partie en hâte, nous avons fait du chemin en peu de temps, va ! Regarde la corne du pied des chameaux, elle est toute usée, et voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue.

Antoine regarde ; en effet les onagres sont étendus sans mouvement.

Depuis trois lunes entières ils ont été d'un train égal, avec un caillou dans les dents pour couper le vent, le cou toujours tendu et galopant toujours ; on n'en retrouvera pas de pareils ! Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, fils d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah ! S'ils vivaient encore, nous les attellerions à une litière et nous nous en retournerions bien vite chez nous... comment ? Tu n'es pas prêt ? A quoi songes-tu ? Et puis d'où vient donc que tu gardes cette vilaine robe de moine ? Ah ! Quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je t'épilerai.
Mais tu as l'air triste, est-ce que tu ne m'aimes plus ? Tu es peut-être chagrin de quitter ta hutte ? Moi, j'ai tout quitté pour toi, j'ai déserté mon royaume et je n'ai plus voulu du roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, vingt mille chariots de guerre et une belle barbe... tiens, regarde ! Je t'ai apporté mes petits cadeaux de noces ; choisis, prends ce que tu veux.

Elle se promène entre les rangées d'esclaves et de marchandises ; sur un signe de sa main les esclaves exhibent ce qu'elle indique.

Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, du cinnamome et du silphium bon à mettre dans les sauces ; cette racine en paquets est le malobathre de Limyrica, que les peuples jaunes ont coutume de mâcher pour se rafraîchir la bouche ; il y a là dedans des broderies d'Assur, du lin d'Egypte, de la pourpre des îles d'Elisa ; et cette boîte de bronze remplie de neige contient une outre de chalibon, vin réservé pour les rois d'Assyrie et qui se boit pur dans une corne de licorne. Ces plaques d'or ovales, c'est pour mettre aux oreilles des éléphants ; ces carcans d'argent, c'est pour attacher aux pieds des chevaux quand on les laisse paître dans les prairies... voilà des colliers de chien de Nisibis, avec des agrafes de Carthage, des housses de Dan et des filets à pêcher, de la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas, animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins pour s'asseoir viennent du pays d'Emath, et ces franges à manteau, de Palmyre, capitale du désert ; ce tapis en laine fine de Babylone représente l'engendrement d'Orion, avec les dieux agenouillés sur la peau de boeuf et s'occupant, de la main, à fabriquer leur fils ; ce tissu mince, qui craque au toucher avec un bruit d'étincelles, est la fameuse toile jaune apportée par des marchands de la Bactriane, qui ne veulent pas dire la route qu'ils prennent ; on sait seulement qu'il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage ; ils partent jeunes et ils reviennent vieux : je t'en ferai faire des robes pour porter à la maison.
Défaites les crochets de cet étui en sycomore, et apportez-moi la petite cassette d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant.

On retire d'une boîte quelque chose de rond recouvert d'une peau, et on apporte à la reine un petit coffret ciselé.

Veux-tu voir le bouclier de Gian-Ben-Gian, celui qui a bâti les pyramides ? Le voilà ! Il est composé de sept peaux de dragon mises l'une sur l'autre, serrées avec des pointes de diamant, et qui avaient été tannées dans de la bile de parricide ; il représente d'un côté toutes les guerres qui ont eu lieu depuis l'invention des armes, et de l'autre, toutes les guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde ; la foudre dessus rebondit comme un caillou. Si tu es brave, tu le passeras à ton bras et tu le porteras à la chasse.
Mais si tu savais ce que je porte dans ma petite boîte ! Tu la vois bien, n'est-ce pas ? Retourne-la ! Essaie à l'ouvrir ! Personne n'y parviendrait ; l'ouvrier qui l'a faite a été mis à mort sans qu'on sache ce qu'il est devenu, moi seule connais ce qu'il y a dedans, et moi seule peux l'en tirer... embrasse-moi, je vais te le dire.

Elle prend Saint-Antoine par les deux joues et l'attire à elle, il la repousse.

C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête, il me demandait des choses que je lui refusais ; enfin, nous conclûmes un marché, et alors il se leva de suite, sortit à pas de loup de son palais, et s'en fut dans le temple y prendre...

Elle pirouette sur ses talons.

Ah ! Ah ! Ah ! Bel ermite ! Tu ne le sauras pas ! Tu ne le sauras pas !

Elle fait sonner son parasol.

Et j'ai bien d'autres choses encore, va ! J'ai des trésors enfermés dans des galeries où l'on se perd comme dans un bois, j'ai des palais d'été en treillage de roseaux, des palais d'hiver en marbre noir ; les murailles sont couvertes de toiles peintes figurant des paysages, les jardins ressemblent à des peintures ; j'ai des troupeaux à large toison, dont les cornes sont si larges qu'ils ne peuvent passer par les sentiers. Au milieu de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces d'argent, couvertes de nacre, blanches comme des poissons, dont les fruits rouges brillent au soleil, et dont les rivages chargés de coquilles font de la musique au battement des flots se roulant sur leurs grèves ; la nuit, leur verdure assombrie se mire dans l'eau limpide ; cerclées d'un brouillard bleu, elles semblent suspendues. Mes cuisiniers prennent des oiseaux dans mes volières et pêchent le poisson dans mes viviers ; j'ai des artistes qui creusent mon portrait sur des pierres dures, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des fondeurs haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des plantes à des vinaigres et battent des pâtes ; j'ai des ouvriers à l'aiguille qui perdent leurs yeux à force de travailler vite, des couturières qui coupent des étoffes toute la journée, des coiffeuses qui sont à chercher sans cesse des coiffures nouvelles, et des vernisseurs attentifs versant sur mes lambris des reines bouillantes qu'ils refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un harem, des eunuques de quoi faire une armée ; j'ai des armées, j'ai des peuples, j'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos des trompes d'ivoire.
J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples de chameaux à la douzaine, des cavales qui ont la crinière plus longue que des chevelures ; j'ai des girafes qui marchent en liberté dans mes allées, et avancent la tête sur le bord de ma fenêtre quand je relève ma jalousie.
Assise dans une coquille et traînée par des dauphins verts, je me promène dans les grottes marines, écoutant tomber l'eau des stalactites ; le courant m'entraîne en des contrées inconnues, je vais au pays des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus beaux, puis je remonte sur la terre et je rentre chez moi.

La reine de Saba, allongeant les lèvres, fait une petite moue et pousse un sifflement aigu. Alors un grand oiseau descend du ciel et, s'abattant droit sur elle, vient se poser sur le sommet de sa tête dont il fait tomber la poudre bleue sur ses épaules. Son plumage de couleur orangée, rayé de lignes noires qui s'entrecroisent, semble fait d'écailles métalliques taillées au ciseau ; sa tête, grosse comme le poing et garnie d'une huppe d'argent, représente une figure humaine ; il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue de paon qu'il arrondit derrière lui.
Il saisit dans ses dents le parasol de la reine de Saba, qui se referme seul, chancelle quelque temps avant de bien prendre son aplomb, puis déploie toutes ses plumes et reste immobile.

La Reine de Saba.

Merci, beau Simorg-Anka ! Toi qui m'as appris où demeurait mon bien-aimé ! ... car c'est lui qui est venu me conter à l'oreille le chemin qu'l fallait prendre... merci, beau Simorg, merci, merci, messager de mon coeur !
Il traverse les immensités, il vole comme le désir.
Jadis il portait les tablettes que j'envoyais à Salomon et m'en rapportait la réponse.
En quatre coups d'ailes il va de Riema à Jérusalem, et il fait le tour du monde dans sa journée ; le soir, il revient, il se pose aux pieds de ma couche, il me raconte ce qu'il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux, et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.

La reine passe ses bras autour du cou de Saint-Antoine.

Oh ! Si tu voulais ! Si tu voulais ! Quel bonheur nous mènerions ensemble !
J'ai un pavillon sur un promontoire, au milieu d'un isthme entre deux océans ; il est lambrissé de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, s'ouvre aux quatre vents du ciel ; les têtes des palmiers et des chênes couvrent la pente de la colline, comme des dômes qui descendent jusqu'au rivage ; d'en haut je vois arriver mes flottes qui reviennent du septentrion et du midi, et les peuples tributaires qui montent avec des fardeaux sur leurs échines. Nous vivrions là, nous dormirions sur du duvet plus mou que des nuées, nous boirions des boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes !
Viens ! Viens !

Les yeux de la queue de Simorg-Anka se mettent à tourner tous à la fois.

Mais je meurs ! Je meurs !

Antoine l'écarte de lui avec des secousses de bras.

Ah ! Tu me repousses, tu me dédaignes ! Eh bien, adieu ! Adieu ! Adieu !

Elle pleure et s'éloigne à pas lents, le cortège se met en marche. Tout à coup elle se retourne :

Bien sûr ? ... une femme si belle, qui a un bouquet de poils entre les deux seins !

Elle rit, le cortège s'arrête, elle regarde Saint-Antoine et recommence à pleurer.

Oh ! Je t'en prie ! Si j'ôtais ma chemise, tu changerais d'avis !

Elle rit très haut, le singe qui tient le bout de sa robe, bondit, en la soulevant à bras tendu.

Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras, tu t'ennuieras, prends-y garde ! Moi, je m'en moque ! La, la, la, la... Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! Oh !

Elle se remet à pleurer et s'en va, la figure dans les mains, en sautillant à pieds joints ; les esclaves défilent devant Saint-Antoine, les chevaux, les dromadaires, l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les négrillons, le singe et les courriers, qui vont à pied tenant leurs lis cassés. Antoine regarde s'éloigner la reine de Saba, qui disparaît peu à peu en poussant toujours une sorte de hoquet convulsif, sans qu'on puisse distinguer si elle sanglote ou si elle ricane.

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