La Tentation de Saint-Antoine

version de 1849

(11)

L'Orgueil

Regarde !

 

Antoine, examinant de tous côtés.

Est-ce possible ?

 

L'Orgueil s'avance, la Foi étend les bras pour lui barrer le passage ; l'Orgueil, éclatant de rire, ouvre son manteau et lui frappe le visage avec le serpent qu'elle tient caché dans sa poitrine. L'Orgueil entre et les Vertus s'enfuient sans qu'Antoine s'en aperçoive.
Il reste quelque temps tout ébahi à regarder de côté et d'autre, n'aperçoit plus rien et se rassure. Alors il pousse un soupir de satisfaction en s'essuyant le front.
Antoine reste seul, assis par terre, la tête dans ses mains. L'Orgueil est debout derrière lui, les Péchés et le Diable sont cachés, la Logique et la Science se tiennent en dehors, des deux côtés de la porte.

 

Antoine, rêvant.

Que vais-je devenir maintenant ?

 

La Logique.

Puisqu'elles sont déjà venues, sans doute qu'elles reviendront ! Ne te désespère pas, les plus forts parfois faiblissent, et toi, quand tu faillirais quelque peu, tu n'es qu'un homme, après tout ! Il ne faut pas vouloir posséder la perfection.

 

L'Orgueil, lui chuchotant à l'oreille.

Eh ! Eh ! La perfection ! Que te manque-t-il tant pour y atteindre ?

 

La Logique.

Car la perfection n'appartient qu'aux anges, et cette inaltérable pureté du coeur, que tu te désoles de n'avoir point, n'a pas été concédée à la faiblesse de l'homme ; il faut qu'il vive dans l'incertitude avant d'acquérir la connaissance, qu'il flotte dans les ténèbres pour mieux aspirer à la lumière et en jouir plus délicieusement ensuite quand il l'aura. Voilà comme les bons jours succèdent aux mauvais, le désespoir alterne avec la joie ; souvent, quand on se croit près de périr tout à coup on est sauvé. Puis la sécheresse du coeur préserve l'esprit de la présomption, et, dénuée des jouissances de l'extase qui gratifient, dès ici-bas les dévotions heureuses, l'âme n'en conquiert que plus de mérites de ce qu'elle obtient moins de faveurs. Rassure-toi donc quand tu te sentiras vide, car au moment même où il te semble ne plus aimer Dieu, c'est peut-être alors que tu l'aimes davantage, ce tourment seul l'indiquerait ; repose-toi là-dessus, ne t'inquiète pas tant de l'avenir, Dieu le règle, tout arrive par son ordre ; les pensées qu'il fait naître en toi, c'est qu'il veut qu'elles y naissent, et puisqu'il est bon il ne peut t'induire dans le mal. Or tu ne peux supposer qu'il ne soit bon, car s'il était méchant il faudrait le haïr et non l'adorer ; mais puisqu'il est la bonté même et que tout émane de lui, il n'y a donc rien dans tout cela dont il faille avoir peur.

 

La Science.

Le vent s'est calmé, les cités sont loin, le désert partout s'étend autour de toi, et le sable sous la lune scintille comme des grains d'acier. L'oeil, fendant l'espace, navigue à l'aise dans les horizons ; là-bas, l'odeur des foins, maintenant, circule avec la brise ; la clarté des nuits blanchit le tronc des arbres, et les bêtes attentives, allant boire aux fontaines, regardent sur la mousse l'ombre des fleurs qui remue. Au milieu des pâturages les troupeaux immobiles mouillent dans la rosée leurs fanons qui pendent, les oiseaux sont endormis, les grands fleuves coulent.

 

La Logique, derrière lui.

Contemple-la, la majesté de Dieu qui repose sur la terre ! Les lacs sont plus purs que l'eau des bénitiers ; sous le dôme des cieux ainsi que des lampes les étoiles sont suspendues. Ecoute chanter les océans sonores, et comme des lèvres en prières frissonner les feuilles des bois ; respire en paix, verse ton âme dans l'azur, promène par les espaces ton désir infini.

 

L'Orgueil.

Car le soupir que tu pousses te retombe sur le coeur, et la pensée se blesse aux murs. Qu'as-tu besoin de rester dans les temples ? La main des hommes a-t-elle donc pu enfermer Dieu ? Et plus que toutes ces pierres n'es-tu pas toi-même le Temple saint où réside sa grâce ?

 

La Logique.

Pour te rapprocher de lui davantage, franchis donc ce qui te sépare de ses oeuvres, sors de ta chapelle, rallume ton amour à ces feux qui luisent, sors donc, hume l'air !

 

Antoine sort de sa chapelle.

Comme la nuit est douce ! Comme le temps est pur ! Comme les étoiles scintillent ! Il y en a beaucoup, ce soir ; c'est beau, la création ! Et dire que si on vivait mille ans on ne se lasserait point d'admirer tout ça ! Vraiment il faut avoir le coeur bien dur pour n'être pas attendri de reconnaissance envers le Seigneur, lorsqu'on se prend à considérer l'harmonie de l'univers : ces beaux astres qui luisent pour que nous les regardions, ces grandes forêts pleines de choses utiles, ces fleuves qui portent des bateaux, ce désert, ces montagnes avec ce petit endroit-ci tout exprès pour moi. Et l'homme même, quelle merveille ! Ces pieds qui sont si bien faits pour marcher, ces mains qui s'ouvrent et se referment, ces yeux qui voient, et cette tête...

Il prend sa tête.

.. cette tête ronde remplie d'un tas de pensées. Qu'il fait bon de vivre ! Quelquefois je me désole, pourquoi donc ? Je ne suis pas bien malheureux, et même le Seigneur est plein de bonté pour moi. Il est vrai que j'observe ses commandements, je prie, je veille, je jeûne, et même, chose étrange, ma santé depuis le temps que je mène ce genre de vie ne s'en est pas altérée, car je suis encore aussi vigoureux que qui que ce soit, je porterais bien de lourds fardeaux et je suis capable de faire de grandes courses à pied.

Il se promène doucement, l'Orgueil marche derrière lui dans son ombre.

Comment les autres hommes peuvent-ils pourvoir à leur salut, avec leurs femmes, leurs enfants et tous les tracas de la vie ? Voilà ce qui m'étonne. Moi, grâce au ciel, rien ne me dérange, et n'ayant que moi-même à songer, l'unique soin de mon âme me préoccupe. Le matin, d'abord, je commence par faire ma prière ; puis je me mortifie avec ma discipline ; comme j'en ai l'habitude, la douleur est supportable ; ensuite je mange, je récite mon bénédicité, je donne à manger au cochon, cela m'amuse ; puis je jardine un peu, j'arrose mes légumes, je range, je balaie ma case ; après quoi je me mets à l'ouvrage, j'aime à voir un grand tas de paniers à côté de moi ; enfin arrive l'heure de l'oraison, elle s'écoule doucement, car à force de m'y être exercé, il me semble parfois que Dieu m'écoute et agrandit mon âme.

On entend rire le Diable.

Bientôt peut-être je ne vivrai plus, tôt ou tard le Seigneur m'appellera ; je lui apporterai, je l'espère bien, une âme pure de tout péché, j'irai donc dans le paradis, je verrai Jésus-Christ, la Vierge, les anges, les bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, tous les martyrs, les chérubins et les séraphins ; ils me recevront avec grande joie et nous causerons ensemble.
J'ai été bien tourmenté tantôt,... oui, cruellement... le Seigneur m'a soutenu, mais j'y ai mis beaucoup du mien. Oh ! Je ne laisserai plus les mauvaises pensées m'approcher, je sais maintenant comment elles s'y prennent. Que j'étais sot, tantôt ! Oui, bien sot, bien sot !

Il rit. Son pied heurte quelque chose de sonore.

Qu'est-ce donc ? ... une coupe ! Il la ramasse. D'où vient-elle ?

Il mouille son doigt et frotte la coupe.

C'est de l'argent.

Il la retourne et regarde le dedans.

Une obole ! ... quoi ! Une autre ? Une troisième ? Encore ? ... Oh ! Oh ! Quelle couleur !

La coupe devient verte.

Mais c'est de l'émeraude ! De l'émeraude ! ... voilà de l'or maintenant !

La coupe se remplit d'or.

Les pièces sont toutes neuves... comme elles reluisent !

La coupe devient transparente.

Quoi ! C'est du diamant !

Des rubis, des topazes, des turquoises, des améthystes et des perles fines ruissellent de la coupe ; Antoine, qui tremble de tous ses membres, la laisse tomber ; elle se brise, il considère les pierres précieuses répandues par terre ; puis tout à coup :

Non... non... je n'y toucherai pas...

Il donne un coup de pied dans la coupe, la vision disparaît. On entend un bruit de grelots et de pas étouffés, Antoine écoute, le grelot se rapproche.
Antoine s'avance au bout de l'esplanade et se penche sur le rocher pour mieux voir.
Ce sont des gens qui voyagent, il y a trois dromadaires et cinq cavaliers ; les hommes endormis laissent retomber leur tête au pas de leur monture qui chemine dans la nuit.
Le bruit des trois grelots se rapproche, ils vont passer sous la montagne, là, en bas ; leurs ombres s'allongent sur le pan de la roche, quelque chose a sonné sous l'ongle d'un chameau.

Qu'est-ce donc ? Cela brille.

 

Le Diable paraît derrière Saint-Antoine et chuchote :

C'est un poignard... noue ta robe, appuie ta sandale... ici, tiens ! Sur cette pierre qui fait saillie : il y a, tout le long du précipice, de place en place, des trous naturels pour mettre les pieds.

 

Antoine, au bord de l'abîme.

La tête me tourne.

 

Le Diable.

En t'appuyant des genoux, laisse-toi couler doucement entre les parois de la gorge, tu tomberas sur du sable, tu te relèveras vite... avance donc, regarde !

A part.

S'il descend, je lui tords le cou !

Antoine se penche encore plus pour voir la caravane.

Tu courras après eux, tu ramasseras le poignard, tu prendras ton élan ; de la main gauche t'accrochant à la queue du chameau, tu sauteras sur sa croupe, et de la droite, sous l'omoplate, un seul coup... à l'autre ! à l'autre ! à l'autre !

 

Antoine, tremblant, se recule.

Pourquoi la curiosité m'a-t-elle poussé là ? Quand donc serai-je tranquille ? Je ne puis vivre une minute sans perdre mon âme ; j'ai dans la tête comme des miasmes de vin, des senteurs de femme, des bruits de métal ; toutes les impuretés, toutes les folies, toutes les cupidités me remplissent, me torturent... en prières donc, misérable !

Il court à sa chapelle. La chapelle a disparu.

Comment ? Tout à l'heure cependant... ah ! N'importe ! Ceci du moins ne m'échappera pas !

Il saute sur sa discipline et s'en donne de grands coups contre le thorax.

 

Le Cochon se réveillant en sursaut, essaie de faire quelques pas,
il chancelle et se secoue les oreilles.

Quel rêve ! J'en ai le coeur malade !
J'étais au bord d'un étang ; je me suis approché pour boire, car j'avais soif ; l'onde aussitôt s'est changée en lavure de vaisselle, j'y suis entré jusqu'au ventre. Alors une exhalaison tiède, comme celle d'un soupirail de cuisine, a poussé vers moi des restes de nourriture qui flottaient sur cette surface grasse ; plus j'en mangeais, plus j'en voulais manger, et je m'avançais toujours, faisant avec mon corps un long sillon dans la bouillie claire, j'y nageais éperdu ; je me disais : dépêchons-nous ! La pourriture de tout un monde s'étalait autour de moi pour satisfaire mon appétit, j'entrevoyais dans la fumée des caillots de sang, des intestins bleus et les excréments de toutes les bêtes, et le vomissement des orgies, et, pareil à des flaques d'huile, le pus verdâtre qui coule des plaies ; cela s'épaississait vers moi, si bien que je marchais presque enfonçant des quatre pattes dans cette vase collante, et sur mon dos continuellement ruisselait une pluie chaude, sucrée, fétide. Mais j'avalais toujours, car c'était bon. Bouillant de plus en plus et me pressant les côtes, cela me brûlait, m'étouffait ; je voulais fuir, je ne pouvais remuer ; je fermais la bouche il fallait la rouvrir, et alors d'autres choses d'elles-mêmes s'y poussaient. Tout me gargouillait dans le corps, tout me clapotait aux oreilles, je râlais, je hurlais, je mangeais, et je ravalais tout. Pouah ! Pouah ! ... j'ai envie de me briser la tête pour me débarrasser de ma pensée.

Il se frappe le crâne contre les pierres.

 

Antoine, se fustigeant.

Aïe ! N'importe ! Pas de lâcheté ! Oh ! Que les pointes sont piquantes ! Tant mieux ! ... courage ! ... oh ! là ! ... tiens, pécheur, tiens, souffre donc, pleure donc, crie donc, corps débile ! Mes dents sont toutes serrées et voilà que les convulsions me saisissent encore... encore... ah ! Mon Dieu ! Eh bien ! Je compterai jusqu'à cent, jusqu'à mille.

Il s'arrête.

Non, tu ne me vaincras pas, faiblesse de la chair ! ... saigne ! Saigne !

Il recommence.

Mais... je ne sens plus rien ! ... les piquants peut-être s'accrochent à ma tunique, retirons-la.

Par un mouvement d'épaule il défait sa robe, qui tombe jusqu'à sa ceinture,il reprend sa flagellation, les coups résonnent.

Bien ! Sur la poitrine, dans les dos, sur le bras, sur la figure, partout ! J'ai besoin de battre, ça m'assouvit de me faire souffrir... plus fort donc ! ... est-ce que j'ai peur ? Oh ! Oh ! ... mais, mais, mais... ça change, j'ai envie de rire... hah ! Hah ! Hah !

Le Diable reparaît.

Je sens comme si des mains sous ma peau me chatouillaient tout le corps... déchirons-le ! Oh ! Là ! Oh ! Mes nerfs se rompent... eh bien ?

Il s'arrête.

C'est peut-être la satisfaction de l'âme qui atténue la souffrance de la chair ? Je veux l'en écraser, pas de grâce pour elle, va ! Va !

Il se fustige avec frénésie. Le Diable, placé derrière contre son dos, lui a pris le bras et le fait aller d'un mouvement furieux.

Malgré moi mon bras continue... qui me pousse ? Où vais-je ? Quels supplices ! Quelles délices ! Je n'en peux plus, mon être se fond de plaisir, je meurs !

Il s'évanouit.

A ce moment trois femmes apparaissent devant Saint-Antoine.
La première, blonde, grande, svelte, s'enveloppe dans une étroite écharpe de gaze noire, qui, s'enroulant autour de son corps, laisse saillir la couleur blanche de la peau entre les spirales de la draperie, passe sur la tête et revient sous les coudes ; de la main droite elle tient un poignard, de la gauche un masque.
La seconde, pâle comme du marbre, noire de cheveux, toute nue, maigre, avec des yeux hardis et un collier d'amulettes ; l'un de ses bandeaux, dénoué, tombe sur sa poitrine.
La troisième, énorme (vue en raccourci) marche sur le derrière en s'appuyant de la paume des mains les cuisses écartées, ricanant ; une chevelure crépue, d'un roux cendré, frisée en boucles nombreuses étagées les unes sur les autres, entoure comme une crinière sa face aux yeux ronds, à la lèvre épaisse, au nez camus ; ses mamelles pendent jusqu'à sa ceinture, où s'amassent les plis de son jupon retroussé, dont la doublure écarlate enlumine son ventre gros, où coule la sueur.
Elles font le cercle autour de l'ermite.

 

La Femme Au Poignard

vient sourire au nez de Saint-Antoine, tourne la tête de côté et montre ses dents en roulant des yeux.

Je suis l'Adultère, le coeur de l'homme se trempe à mon haleine, et toujours je voltige dans les sommeils, tel qu'un papillon renfermé dans la moustiquaire des lits ; d'un bout du monde à l'autre bout, j'attire les corps qui doivent se joindre ; entre les volontés se glisse ma fantaisie, et jusque dans l'amour heureux je creuse des abîmes où tournoient d'autres amours.
T'ont-ils conté ce qu'ils rêvaient, les adolescents pensifs ?
L'épouse se relève nu-pieds et s'avance à tâtons dans le couloir obscur ; sa chemise, humide de la moiteur de son corps, agite en passant la flamme de la veilleuse ; frissonnante elle sourit, et le doigt sur la bouche fait signe qu'elle a peur de l'enfant qui se retourne en son berceau.
Je me délecte dans la suavité des perfidies ignorées. à moi les enlacements émus, les grands baisers au clair de lune, et les belles fuites à travers champs, avec des galops fous, du vent dans les manteaux et les étreintes qui n'en finissent pas ! Je possède aussi les frénésies qui trament le crime, les philtres, les suicides et les lâches poisons versés par des mains douces.

 

La Femme Au Bandeau Dénoué frappe dans ses mains et crie :

Je suis la Fornication. Les fourmilières grouillent d'amour, la femelle du léopard piaule dans les bambous, et la rauque prostituée chante à voix basse des mots impurs sur le seuil de sa maison. C'est l'heure où s'allument les lampes, que balance au plafond le vent chaud des nuits d'été. Voilà que se défont les vêtements et que les femmes nues s'étalent sur les grands lits. Déroule ma chevelure, tu verras comme elle est longue ! J'ai la taille mince, le flanc large ; mieux que l'acier bondit mon jarret souple, et je fais craquer mes os quand je me renverse sur les hanches. A mon chevet fume la coupe des enchantements, dont il suffit d'avoir bu pour n'en pas perdre le goût ; je me sers des parfums qui mettent en amour, et les rouges phallus se dressent dans ma main. Viens dans les bois sacrés, pleins des senteurs du mélèze ! Nous nous coucherons au soleil, nous roulerons notre délire au pied des idoles peintes.

 

La Femme Crépue se traîne sur sa croupe.

Je suis l'Immondicité, la déesse des caprices obscènes et des accouplements bestialitaires.
J'ai vu dans les villes des femmes pâles qui languissaient pour d'autres femmes, des enfants tout en pleurs parmi la caresse des vieillards, et des jeunes hommes qui marchaient comme des filles et qui souriaient au coin des rues. Ce qu'il me faut, c'est la porte bien close, pour accomplir en paix les lubricités taciturnes ; j'aime la bouffissure des tissus, les exagérations d'organes, les hermaphrodismes monstrueux, la sueur aigre, les dégoûts irritants.
Au delà des voluptés gît la volupté ! Il est large le cercle des joies inconnues ! Comme l'esprit la chair est infinie, et, depuis qu'ils la creusent, les fils d'Eve n'en ont pas trouvé le fond. Arrive, arrive ! Regarde donc ! De ma poitrine pendent mes mamelles, comme un flot monte et s'abaisse mon ventre gras, à deux mains je manie mes chairs.

Antoine veut fuir, l'Adultère lui souffle au visage, la Fornication l'étreint à bras le corps, l'Immondicité, en face de lui, ricane d'un rire retentissant.

 

Antoine, éperdu.

Au secours ! à moi ! Tout disparaît ! La terre tourne ! ... hô ! Hâhh !

Il tombe en défaillance, le cochon pousse un cri, les ombres des Péchés capitaux s'agitent sur les côtés.
Antoine reste évanoui au premier plan.
Une rue plantée de platanes ; à gauche, dans l'angle, une maison dont la porte entrouverte donne accès sur un couloir fermé par une barrière.
On voit l'intérieur d'une petite cour ceinte d'un double rang de colonnes d'ordre dorique, supportant les logements du premier étage. Entre les colonnes, au fond, l'on entrevoit des portes vernissées d'une sorte de laque bleuâtre et piquées de marqueterie de cuivre.
Par terre, au milieu de la cour, il y a des paniers, des coffres, des boîtes de toute grandeur. Vue de dos, agenouillée, une femme vêtue d'une tunique jaune sans manches semble s'occuper à y mettre différentes choses et à ficeler des paquets comme pour un voyage. A côté d'elle, debout, appuyée contre une colonne et la regardant faire, se tient une autre femme tout en blanc ; son vêtement sans ceinture, attaché aux épaules par une agrafe d'or, tombe à grands plis droits, et le bout de ses pieds passe dessous dans des sandales découvertes. Deux larges nattes blondes, tressées en losanges réguliers, lui partant du sommet du front, passent sur le milieu de ses oreilles et vont s'attacher derrière sa tête à un tortis de perles fines, d'où retombe en petites boucles tout le reste de sa chevelure.

 

La Courtisane.

Dépêche-toi, Lampito ! Tu n'auras point fini, il faut partir au petit jour, avant même que les matelots ne soient éveillés.

 

La Femme à Genoux sanglote.

C'est donc vrai, maîtresse ?

 

La Courtisane reprend.

As-tu mis l'onguent de Délos dans les boîtes de plomb ? Et mes sandales de Patara dans le sachet pour la poudre d'iris ?

 

Lampito.

Oui, maîtresse. Voici encore la lysimachia pour les cheveux, les oeufs de fourmis pour les sourcils, et les racines d'acanthe pour le visage.

 

La Courtisane.

Cache au fond, sous mes robes de Sybaris, les planchettes de sapin qui resserrent la taille ; n'oublie pas non plus le calcul d'onagre que m'a vendu le mage, ni l'ecbolada d'Egypte qui prévient les accouchements.

 

Lampito.

Ah ! Maîtresse, je ne te reverrai donc plus !

Elle pleure.

 

La Courtisane.

Mets encore tout ce que j'ai de nard, de rhodinum, de safran et d'huiles d'amandes, surtout, car là-bas, m'a-t-on dit, elles sont mauvaises. Puisqu'il a juré de m'emmener, depuis ce jour où il s'aperçut au réveil que sa barbe sentait bon pour avoir dormi la nuit la tête sur ma poitrine, je dois faire que toujours mon corps transpire de molles odeurs.

 

Lampito.

Il est donc bien riche, ô maîtresse, ce roi de Pergame ?

 

La Courtisane.

Oui, Lampito, il est riche. Il faut songer à l'avenir, je ne veux pas, quand je serai vieille, aller mendier chez mes amants d'autrefois de la saumure et du pain, devenir la complaisante des matelots. Dans cinq ans, dans dix ans, j'aurai beaucoup d'argent, Lampito ; je reviendrai, et si je ne puis comme Phryné faire relever les murs de Thèbes, comme Lamia bâtir un portique à Sicyone, ou comme Cleiné la joueuse de flûte, garnir la Grèce de mes statues d'airain, j'aurai, je l'espère, de quoi nourrir rien que de gâteaux syracusains mon roquet de Syracuse. Je prendrai un train de maison à la mode persique, avec des paons dans ma cour, et des robes de pourpre d'Hermione brochées de feuilles de lierre d'or, et l'on dira : " c'est Demonassa la Corinthienne qui est revenue vivre parmi nous ; heureux celui qu'elle aime ! " car la femme riche, ô Lampito, est toujours désirée.

 

Lampito.

O maîtresse, la jeunesse d'Athènes va dépérir d'ennui.

Saint-Antoine se voit lui-même, voit un autre Saint-Antoine qui passe et repasse dans la rue devant la maison de la courtisane.

 

La Courtisane.

Qui marche dans la rue, Lampito ? J'entends des pas.

 

Lampito.

Maîtresse, c'est sans doute le vent qui souffle dans les platanes.

 

La Courtisane.

J'avais peur que ce ne fût l'espion des Archontes ; s'ils savaient que je dois partir, ils m'arrêteraient.

 

Lampito.

Mais au carrefour doré, trois mules t'attendent, avec un guide sûr qui connaît les défilés.

 

Le Faux Antoine, dans la rue.

Entrerai-je ? N'entrerai-je pas ?

 

Lampito.

Ah ! Sans toi que les festins seront tristes ! On n'entendra donc plus ton rire argentin rebondir sous le plafond sonore des salles circulaires ! Aucune ne savait, comme toi, dans la bibasis dorienne, soulever à temps égaux son jupon rayé, ni danser la martypia d'une façon plus merveilleuse. Quand tu tournais autour des lits, la tête renversée, le bras droit étendu, en faisant dans tes mains sonner tes crotales noires, le vent rapide de ton écharpe remuait les cheveux sur le front des convives, qui se penchaient entre les flambeaux pour voir passer ta danse.

Le faux Antoine s'arrête sur le seuil et regarde par la porte entrebâillée.

 

La Courtisane.

Qui donc soupire dehors, Lampito ?

 

Lampito.

Ce n'est rien, maîtresse ; sans doute les tourterelles qui roucoulent sur la terrasse.

 

Le Faux Antoine.

Si j'entrais ?

 

Lampito.

Tu buvais du mendès dans les coupes carchésiennes, tu t'asseyais sur les genoux des grands, et chacun, te prenant par la taille, voulait que tu lui dises quelque chose : - les philosophes échauffés dissertaient sur le beau, les peintres, avec de grands gestes, s'ébahissaient de ton profil, et les poètes pâlissant se sentaient frissonner sous leurs tuniques.
Ce ne sont pas des Barbares qui peuvent non plus t'applaudir, lorsque tu t'allonges comme un nageur sur l'épigonion aux quarante cordes d'or, ou quand, sous l'archet d'ivoire, ronfle ta cithare creuse, et que ta bouche aux doux accents s'ouvre pour les mélodies de la muse !
O Démonassa ! Toi qui as des sourcils courbes comme l'arc d'Apollon, et dont le visage est beau comme la mer tranquille, tu n'auras plus les longues Thesmophories se déroulant avec des choeurs sur le chemin d'Eleusis, ni le théâtre de Bacchus qui glapit de la voix des mimes, ni le port où l'on se promène les soirs.

 

La Courtisane.

Mais, Lampito, quelqu'un frappe à la porte.

 

Lampito.

Non, maîtresse, c'est l'auvent qui bat contre le mur.

 

Le Faux Antoine, tenant le marteau.

Mon coeur bat... je n'oserai pas... pourtant...

 

La Courtisane, se promenant de long en large,
entre les colonnes, la tête baissée, les bras ballants.

Hélas ! Hélas ! Il faut partir ! Adieu les longues causeries de l'atelier avec les bons sculpteurs, au bruit des ciseaux de fer qui sonnaient sur les marbres de Paros ! Le maître, nu-bras, pétrissait la brune argile ; du haut de l'escabeau où je posais debout, je voyais son vaste front se plisser d'inquiétude ; il cherchait sur mon corps la forme conçue, et il s'épouvantait en l'y découvrant tout à coup plus splendide même que l'idéal ; et moi, je riais à voir l'art se désespérer à cause du dessin de ma rotule et des fossettes de mon dos.

Le faux Antoine pousse la porte.

 

Lampito, se jetant sur Démonassa.

Maîtresse ! Maîtresse ! C'est l'étranger qui m'avait dit de n'en rien dire !

La vision disparaît.

 

Antoine se réveille, râlant.

Hah !

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