La Tentation de Saint-Antoine
version de 1849
(10) Une Voix d'enfant. Mère ! Mère ! Attends-moi !
On voit accourir la Science, enfant en cheveux blancs, à la tête démesurée et aux pieds grêles.
L'Orgueil. Ah ! C'est toi, petit ! Bonjour !
Les Péchés. Bonjour, petit. Te voilà ? Tu pleures donc toujours ?
La Science. Attends-moi, mère, donne-moi la main, j'ai couru longtemps, je suis tout essoufflé, je boite.
L'Orgueil lui donne la main, le traîne après elle à tous les mouvements en marchant.
Les Péchés, entourant la Science. Ah ! C'est toi, petit, te voilà ?
La Science. Oui, c'est moi, moi toujours. Mais laissez-moi, je n'ai que faire de vous.
L'Orgueil. Ah ! C'est toi ! Que veux-tu ?
La Science. Ce que je veux ?
Regardant l'Orgueil et se mettant à pleurer.
Oh ! Tu me battrais ! Déjà tu lèves ton bras.
L'Orgueil. Non, parle, conte-moi tout.
La Science, boudant. Eh bien, j'ai faim, na ! J'ai soif, entends-tu ? J'ai envie de dormir, j'ai envie de jouer.
L'Orgueil, souriant et levant les épaules. Bah ! Bah ! Bah !
La Science. Si tu savais comme je suis malade, comme les paupières me cuisent, quels bourdonnements j'ai dans la tête ! ô orgueil, ma mère, pourquoi me contrains-tu à ce métier d'esclave ? Tu me fais casser des pierres et courir après les feuilles, mes ongles sont noirs de toute la poussière que je remue, et je grelotte à la bise avec mes coudes percés. Quand parfois je sommeille un peu, tout à coup j'entends le sifflement de ton fouet qui me claque aux oreilles et qui me balafre la figure-oh ! Laisse-moi finir-je me réveille en sursaut, je prends ma tête dans mes mains, je continue mon ouvrage, mais toujours tu cries : Encore ! Encore ! Continue !
Mais n'as-tu pas peur de me faire mourir ? La fatigue me brise, ma poitrine étouffe, je voudrais plus d'air. Oh ! Laisse-moi donc un peu courir dans la campagne et me rouler sur l'herbe, laisse-moi sauter les fossés, laisse-moi regarder le ciel rose quand je vais sur les collines, laisse-moi tout un jour seulement rêver bien à mon aise sur le sable des rivages ! Tu m'as promis que je serais heureux, que je trouverais quelque chose, mais je n'ai rien trouvé, je cherche toujours, j'entasse, je lis. Pourquoi donc, ô mère, toutes ces plantes que tu me fais cueillir, toutes ces étoiles dont il faut que j'apprenne les noms, toutes ces lignes que j'épelle, toutes ces coquilles que je ramasse ?
Au sourire caché qui plisse le coin de ta lèvre je vois cependant que tu es fière de moi, mais moi, quelle joie ai-je dans la vie ? Chaque matin je recommence, à chaque âge se perd ma mémoire, le vent qui souffle éteint mon flambeau, et je reste pleurant dans les ténèbres.Se penchant à l'oreille de l'Orgueil.
Et puis j'ai peur ! Car je vois passer sur le mur comme des ombres vagues qui m'épouvantent.
J'ai des envies, je voudrais faire quelque chose, et des profondeurs de moi-même tirer une création nouvelle. Si je pouvais pénétrer la matière, embrasser l'idée, suivre la vie dans ses métamorphoses, comprendre l'être dans tous ses modes, et de l'un à l'autre remontant ainsi les causes, comme les marches d'un escalier, réunir à moi ces phénomènes épars et les remettre en mouvement dans la synthèse d'où les a détachés mon scalpel... peut-être alors que je ferais des mondes... hélas ! Je me heurte la tête, je m'arrache les cheveux, d'un bout à l'autre je parcours ma pensée, je la fouille, je la creuse, je m'y perds, je m'y noie, mais il faudrait que j'en sortisse au contraire, tandis que je tourne autour d'elle comme un cheval de pressoir.
J'ai entendu dans les carrières le flot invisible qui, à chaque siècle, hausse les montagnes d'un pouce de plus, et je sais de quelle longueur par minute croissent les toisons sur le dos des troupeaux. Dans les rainures de ma table je regarde les mouches marcher pour connaître ce qu'elles désirent ; quand je retourne dans mes doigts le cerveau de l'homme qui s'aplatit comme une éponge, je suis pris d'étonnements qui n'en finissent pas, en me demandant comment cela faisait pour penser et comment cela va-t-il faire pour se pourrir.
D'où vient la vie ? D'où vient la mort ? Pourquoi marche-t-on ? Pourquoi s'endort-on ? Qu'est-ce qui donne les songes ? Comment poussent les ongles et blanchissent les cheveux ? Par quel travail, dans les valves nacrées et dans les chauds utérus, se forment en silence les perles et les hommes ? Qu'est-ce qui fait que les aigles sans tomber se soutiennent au-dessus des nuées, et que les taupes sans étouffer se promènent sous la terre ? Quelles notes a-t-on prises pour arranger les modulations du vent, les cris de l'oiseau, le frôlement des feuilles, le hurlement de la mer. Je veux savoir tout, je veux entrer jusqu'au noyau du globe, je veux marcher dans le lit de l'océan, je veux courir à travers le ciel, accroché à la queue des comètes. Oh ! Je voudrais aller dans la lune pour entendre sous mes pieds craquer la neige argentée de ses rivages et pour descendre dans ses crevasses souterraines.
L'Orgueil. Je n'entends pas ce que tu dis, tu m'ennuies toujours de tes soupirs.
Les Péchés. Que dit-il ? Que lui faut-il ?
L'Avarice. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Non ! Que peux-tu pour ma misère ? Je te connais, j'ai poli tes diamants, j'ai battu tes pièces d'or, j'ai tissé ta soie sur mes métiers. Qu'est-ce que cela me fait, tes richesses ? Le retentissement de tes splendeurs n'est pas capable de faire lever ma tête.
La Gourmandise. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Non ! Pas de toi ! Que m'importent tes flacons et tes viandes ! Je sais faire pousser la vigne et comment se chassent les bêtes ; tes festins m'ennuient. Manger, c'est toujours la même chose.
L'Envie. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Avec toi ? Non ! Qu'en ai-je besoin ? Je n'ai pas de haine ; par ma porte entrebâillée j'ai entrevu ta figure, et le grincement de tes dents m'a troublé dans mon travail ; va-t'en ! Mais pour t'aider, que désires-tu ? Est-ce du poison pour tuer ceux qui te gênent, ou de la rhétorique pour dénigrer ceux que tu admires ? Laisse-moi.
La Colère. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Non ! Je suis fatiguée de suivre ta traînée sanglante, de passer au tamis la poussière que tu fais, et d'employer ma vie à lire ta longue histoire. J'ai remué la cendre de tes incendies, et c'est à moi que tu t'adresses pour forger ton épée et pour monter tes machines de guerre ; de temps à autre, dans mes rages patientes, tu me soutiendras quelquefois, mais ne frappe plus du poing sur ma table, car plus mélancoliquement ensuite je ramasse mon livre tombé.
La Paresse. Arrête ! Repose-toi !
La Science. Dis au sang qui bat, aux astres qui tournent, d'interrompre leur mouvement. Le puis-je davantage, moi qui suis faite pour compter les pulsations de l'artère et le nombre des soleils ? Comme les planètes qu'elle observe, ma pensée va d'elle-même accomplissant son irrésistible voyage, et sans savoir où nous allons, nous tournons dans des cercles parallèles.
La Luxure. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. J'y ai été, j'en suis revenu. J'ai soulevé ta robe, j'ai entrouvert ton coeur, je connais les faux talons qui te grandissent et les séductions qui t'embellissent ; j'ai étudié l'effet de la lumière des lampes coulant comme une onde à travers le duvet de ton blanc épiderme, et j'ai ouvert les narines à la bouffée d'odeur qui montait de tes seins et me chauffait la joue. Je sais les mots qu'il faut dire, les attractions qui t'appellent, tous les chemins qui mènent à toi, ce qu'on y trouve, ce qui en repousse. N'ai-je pas occupé ma jeunesse à pêcher dans ton ruisseau ? Je t'ai harassée d'ardeurs inquisitives et possédée dans toutes les postures, dans le tapage de l'orgie et dans l'attouchement du premier désir.
O Luxure, tu circules en liberté, belle et levant la tête ; à tous les carrefours de l'âme, on retrouve ta chanson, et tu passes au bout des idées comme la courtisane au bout des rues.
Le désir sous tes pas se lève d'entre les pavés, des rêveries charmantes s'entrouvrent comme des fleurs aux plis remuants de ta robe, et quand tu la retires, on a des éblouissements comme si ta chair était un soleil ; mais tu ne dis pas les ulcères qui rongent ton coeur, et l'immense ennui qui suppure de l'amour. Moi, j'ai effeuillé en riant la rose desséchée de ta première passion, et j'ai vu suer ton fard sous les efforts que tu faisais pour avoir du plaisir ; je suis las de ton visage et de l'imbécillité de tes caresses, va-t'en ! Va-t'en ! J'aime mieux les fucus au flanc des falaises que tes cheveux dénoués, j'aime mieux le clair de lune s'allongeant dans les ondes que ton regard amoureux se noyant dans la tendresse, j'aime mieux la brise que tes baisers, et le frissonnement des grandes plaines que tes tressaillements d'amour ; j'aime mieux le marbre, la couleur, l'insecte et le caillou ; j'aime mieux ma solitude que ta maison, et mon désespoir que tes chagrins.
Les Péchés. Que te faut-il donc ?
La Science. Ce qu'aucun de vous ne possède... Ah ! Je suis triste, bien triste !
L'Orgueil. Console-toi, petit ! Tu grandiras, tu seras fort et robuste, je te ferai boire d'un bon vin amer et coucher sur des herbes sauvages.
Le Diable. Si tu travailles comme il faut, tu auras un beau plumet de plumes de paon, avec une trompette de fer-blanc ! Et je te mènerai aux marionnettes ! A la meilleure place ! Entends-tu ? Sur la première banquette, petit, à côté des lampions, de manière à bien voir tous les bonshommes et les doigts du machiniste à travers la toile.
L'Orgueil, à la Science,
lui essuyant les yeux avec le bas de sa robe.Allons ! Ne pleure plus, sois joyeux, ris donc ; tes chagrins se passeront, tu as eu de pires moments, tu étais si faible quand tu étais petit ! Si tu savais comme je t'ai soigné, bercé, caressé ! Tu es venu au monde respirant à peine, mais moi, avec une joie suprême, de suite je t'ai porté à ma mamelle ; c'est mon lait qui t'a nourri. Va, tu es bien mon fils, mon enfant ; mes entrailles remuent quand tu parles, j'aime à te voir, regarde-moi donc ! Car j éprouve en me mirant dans tes yeux des félicités âcres qui me grattent le coeur.
Le Diable, appelant. Enfant !
La Science. Quoi ?
Le Diable d'un coup d'oeil lui désigne la Foi, qui est dans la chapelle.
Tu la vois, n'est-ce pas ?
La Science. Oui.
Le Diable. Partout où elle sera, tu iras, tu la poursuivras, et quand tu l'auras saisie, il faudra la rouler dans la boue, afin qu'elle ne puisse, si elle se relève, jamais se débarbouiller la figure de l'ignominie de sa chute.
La Science, à part tout en continuant. Ah ! C'est elle, la Foi ! Enfin la voilà ! Depuis si longtemps moi qui l'ai cherchée partout ! Dans les conciles qui sont pleins de son nom, aux agapes des fidèles où l'on se grise en son honneur, à l'église, au cimetière, dans le coeur des prêtres, sur les lèvres des enfants... et je ne la trouvais pas ! Ah ! Tu étais ici !
Le Diable. Tant que tu ne l'auras pas tuée, il n'y aura pour toi ni bonheur ni repos.
La Science, en colère, avec dépit. Ah ! Je le sais bien ! Je le sais bien !
Antoine, se relevant. Quoi ? Il me semble que j'entends une voix nouvelle, une voix vibrante et toute claire, comme le son d'une clochette dans les bois.
La Foi. Non, ce n'est rien, mon fils.
La Science, bas. Comme elle ment !
Le Diable, bas. Par excès de zèle.
Antoine. Mais j'ai entrevu un visage dont la pâleur était douce et dont les yeux luisaient comme une aurore.
La Foi. Sa pâleur est celle du tombeau, sa lueur est celle de l'enfer... s'il revient, ferme les yeux ; s'il parle, bouche tes oreilles.
La Logique. Pourquoi ?
La Foi. Car c'est l'enfant de l'abîme, la malédiction même.
La Charité. Reste enfermé dans l'humilité de ton coeur.
La Logique. Si pourtant on cherche la vérité avec l'humilité du coeur ? ...
Antoine. Dites ! Est-ce donc pécher que...
La Foi, mettant la main sur la bouche d'Antoine
qui veut parler.Tais-toi ! Ne détourne point la tête pour voir l'ombre de ta pensée : au crépuscule du doute elle s'allongerait sans cesse, et tu passerais ta vie, malheureux ! à la voir grandir.
Antoine. Mais d'où cela vient-il ?
La Foi. De la Science.
La Science. Ah ! Tu commences, fille du ciel ? Tu m'exècres donc bien fort ! ... mais si la vérité t'est connue, tends-moi la main, car c'est vers la cause aussi que j'aspire, moi, et ne la comprenant point, je ne la nie pas cependant, tandis que toi tu nies les manifestations qui la témoignent. Tu nies la nature par les miracles, la mort par la résurrection, la liberté par la Providence, et la Providence par l'intervention directe du Seigneur ; tu es la négation, l'étouffement, la haine. Moi, je suis le grand amour inquiet, qui s'avance pas à pas dans ce chemin de l'esprit que tu te plais à bouleverser...
Patience ! Un temps viendra que les choses seront lavées des malédictions dont tu les couvres, ce qui est obscur resplendira, ce qui est informe se complétera, ce qui semble monstrueux apparaîtra superbe ; j'expliquerai le corps comme l'âme, la matière comme l'esprit, le péché comme la pénitence, le crime comme la vertu, le mal comme le bien, et je rajeunirai sans cesse tandis que tu te courberas vers la décrépitude. En vain pour attirer les coeurs tu voudrais t'embellir par l'alléchement de l'idéal, mais à la fin l'art se détachera de toi, comme un collier dont la corde qui se dénoue est usée, et les goujats riront à voir la nudité de ce squelette qu'on aimait. Alors tu te traîneras sur ta béquille, tu branleras du chef en pleurant, tu marmotteras ta colère, et tu resteras comme une pauvresse à la porte de l'église, tapie dans un coin, perdue dans l'ombre et répétant ta complainte.Frappant à la porte.
Recevez-moi ! Ouvrez la porte !
La Foi. Non !
Antoine reste immobile avec les trois Vertus.
La Logique reprend. Alors laissez sortir l'ermite, qu'il vienne à elle !
La Foi. Il se perdrait avec elle.
La Logique. Mais la Science n'est pas le péché, puisqu'elle est l'ennemie des péchés.
La Foi. Pire qu'eux tous !
La Logique. Elle les combat pourtant !
La Foi. Elle les aide aussi.
La Logique. Comment cela ?
La Foi, bas à Antoine en relevant le bas de sa robe. Tiens, vois-tu, c'est elle qui a fait ces trous que je cache en marchant.
On aperçoit, au bas de sa robe, l'étoffe un peu déchiquetée comme par des morsures de rat.
Les Péchés. Nom d'un triple enfer ! Est-ce que nous n'entrerons pas ? Est-ce que ça durera longtemps ?
Le Diable. Vite ! Finissez-en, dépêchez-vous !
Antoine. Oh ! Que la nuit est longue ! Quand donc viendra l'aurore ?
La Charité. Patience, mon fils !
La Logique. Pourquoi ne font-elles rien pour toi ? C'est qu'elles ne le peuvent ; elles te promettent bien l'avenir, qui t'assure de l'avenir ?
La Foi. Moi !
La Logique. La preuve ? Si cela ne déplaisait pas à Dieu, Antoine, tu pourrais pécher.
Silence.
Dieu écoute-t-il la prière ?
Les Vertus. Oui.
La Logique. Prie-le donc pour qu'il admette et bénisse le péché, car puisqu'il est tout-puissant...
Antoine, bas. Que répondre ?
La Foi, bas. A genoux ! à genoux !
Le Diable sautant sur le toit de la chapelle, se met à défaire les tuiles.
Antoine. Le ciel s'ébranle, tout va crouler !
Les Péchés. Ah ! Vous ne résisterez pas ! Il viendra, nous l'emmènerons ! Tu danseras, tu chanteras, tu riras.
Le Diable, arrachant les tuiles. Encore celle-ci ! Encore celle-là !
Antoine. Ah ! Mon Dieu ! Les poutres s'effondrent... délivrez-moi ! - A travers les fentes des murs passent leurs haleines et mon coeur défaille.
Le vent redouble, on entend des roulements sourds.
La Foi. Prie !
Antoine, priant. Père qui êtes aux cieux...
Les Péchés hurlent.
Les Vertus. Continue, va toujours !
Antoine. Père qui êtes aux cieux, fils qui êtes à sa droite, Saint-Esprit... Saint-Esprit... Saint-Esprit... mais je ne peux pas trouver les mots.
Les Vertus. La pensée, la pensée seulement ! Dépêche-toi !
Antoine. Marie, mère du Sauveur, source de grâce, et vous, bienheureux saints...
La Logique. Des saints ! Pourquoi sont-ils saints ?
Antoine. Et vous, Marie-Madeleine...
Le Diable jette des tuiles sur les Vertus.
La Luxure. Marie-Madeleine, qui lavait les pieds du Christ, mais...
L'Avarice. Combien y avait-il de chandeliers sur la table ?
Antoine Oh ! Si j'ai péché, pardonnez-moi !
Lentement.
Si... j'ai... pé... ché...
La Logique. En quoi ?
Les Vertus. Prie donc !
Antoine
Pardonnez-moi, divin Messie, Jésus-Christ, fils de Dieu !
L'Avarice. Et il travaillait avec son père à faire des instruments de labourage.
Antoine. Intercédez pour moi, car vous savez...
La Luxure. Et cette femme était fort belle...
Antoine. Ah ! Je ne peux pas, je ne peux pas ! Elles parlent toutes à la fois.
Les Péchés accoudés dans l'embrasure des brèches, allongent le cou et marmottent.
La Luxure. Comme elle rit, la grande fille brune qui porte des pièces d'or dans ses cheveux crépus ! A l'ombre de la vigne, couchée sur le gazon, elle avance les lèvres pour saisir le raisin mûr ; un grain tombe, il glisse sur sa joue, et, roulant entre ses seins, la chatouille tout entière, depuis le menton jusqu'au nombril.
La Colère. Les chevaux piaffent, secouent leur bride, s'émouchent de la queue ; le clairon sonne, les piques s'abaissent.
La Gourmandise. Au milieu de la viande saignante il y a des lignes noires.
La Logique. Pourquoi maudissait-il le figuier, puisque ce n'était pas la saison des figues ?
La Paresse. Sous le tendelet d'azur les tapis sont étalés, et leurs franges retombent dans l'eau ; l'éventail de plumes balaie sur vous la fraîcheur des soirs ; à travers les paupières fermées, on entrevoit un jour tout rose, et la molle secousse des avirons cadence votre sommeil.
L'Avarice. Clic ! Clac ! Le moulin tourne, la farine saute, le blé emplit les greniers.
La Science. De David à Joseph, Luc compte 4 générations, Mathieu 26.
Antoine. Tiens ! C'est vrai... où êtes-vous ?
Tâtonnant dans l'ombre.
Quelle nuit !
La Foi. Plus sombres encore étaient les nuits où marchaient les rois, quand ils allaient vers le Sauveur, mais l'étoile devant eux sautait de colline en colline.
La Science. Ils s'appelaient Malgalat, Galgalat et Saraïm.
L'Orgueil, à Antoine. Tout le monde ne sait pas cela.
L'Avarice. Cassolettes d'or avec des chaînes, fermoirs d'argent qui retiennent les lourds manteaux, belles ivoireries taillées à jour, un gros diamant dans des plumes blanches ; et des nègres à la porte, de leurs poings chargés de bagues, frappant le museau des dromadaires.
La Luxure. Il y en a qui ont des yeux couleur d'ardoise, d'autres sont pâles comme la lune, avec des regards noirs.
La Gourmandise. Un morceau de pain sec frotté d'ail, qu'on mange tout seul quand on a faim, une belle eau limpide.
La Logique. Ce n'était point le fils de David, puisque Joseph n'était pas son père.
L'Avarice. La pluie tombe, la porte est fermée, le feu flamboie, on est chez soi.
La Colère. La baliste lance des pierres, l'huile ruisselle sur les boucliers polis, on monte les escaliers, on se débat, on tue, les épées dans l'air font des cercles rouges.
La Paresse. Une botte de paille, un tas de cailloux, la neige même avec un manteau, n'importe quoi, tout est bon
La Science. Il avait été en Egypte pour étudier la magie, et il savait des secrets comme les sorciers de Pharaon.
La Luxure. Les mains des femmes, relevées par le bout, galopent en sautillant sur la corde des lyres, tirent un à un le long fil des tapisseries, se bombent en forme de coquille, pour rajuster sur le front les boucles défaites ; passant sous le vêtement, elles s'insinuent dans vos poitrines, elles vous parcourent la chair, légères.
La Science. Le vrai nom de Jérusalem est Kedusha.
Le vrai nom de Jésus est Yeschut.
Le vrai nom de Dieu est Yaho.
La Logique. Il a eu peur du Diable, car il lui a dit : va-t'en !
La Science. Ils étaient quatre mille en armes au Jardin des Oliviers.
La Logique. Pourquoi n'a-t-il pas voulu guérir la fille de la Cananéenne ? Pourquoi n'alla-t-il pas chez Lazare quand il se mourait ? Pourquoi recommandait-il aux siens de ne pas parler de ses miracles ?
Antoine, tirant les Vertus par leur robe. Répondez donc ! Dites quelque chose ! Agissez vite !
La Luxure. Chantant dans les tavernes, priant parmi des tombes, veillant en paix près des berceaux, dans les bois, dans les villes, sur les rivages, par les chemins, portées dans les litières, balancées sur des éléphants, traînées dans des chariots, couvertes de pourpre, couvertes de laine, avec des coquillages autour du cou, avec des clochettes d'or aux oreilles, au théâtre où elles s'assemblent, dans l'atrium où elles s'enferment, près des ruisseaux où elles se mirent, au bord des lits où elles se pâment, inclinées, couchées, habillées, voilées, décolletées, nues, elles sont à toi, les filles de la terre !
La Colère. Le sang vous jaillit aux yeux, il éclabousse les visages, il coule sur les lambris, des plafonds il tombe goutte à goutte.
La Gourmandise. Les gelées miellées tremblent dans les plats, les crèmes pétillent comme l'écume, le gibier emplit la salle d'odeurs sauvages, la croûte des fromages verts se casse sous le couteau, dans les assiettes coloriées.
La Science. Les connais-tu, les amitiés des sages ? Sais-tu ce que c'est que cette tendresse de l'esprit, plus forte que celle des coeurs ? As-tu vu, comme un soleil qui se lève, l'idée luire dans la prunelle des maîtres ? Durant les muets épanchements des intelligences pensives, quand elles s'enlacent l'une l'autre et qu'elles frémissent étonnées à leur contact mutuel, tu n'as pas senti, du fond de ton être, monter des sources fertiles ?
L'Avarice. La salle était haute, avec des étoiles d'argent à sa voûte et des portes de bronze qu'on ne pouvait ouvrir ; au milieu s'amoncelait un grand tas d'or ; sur les côtés, suivant leur taille, les drachmes étaient avec les drachmes, les staters ensemble, et les philippes et les dariques ; mais les piles, trop hautes, s'écroulaient, et les pièces rondes se mettaient à rouler sur les larges dalles plates. On en apportait dans des sacs que l'on versait d'en haut sur des échelles ; par des trappes, sous terre, il en sortait que l'on jetait à la pelletée ; tournant sur leur base, les colonnes s'entrouvraient pour en dégorger leurs flancs pleins ; il en ruisselait en cascades, il s'en échappait en fusées, cela sautillait, clapotait et allait en montant le long des murs, comme un océan d'or et d'argent.
La Logique. S'il savait Judas cupide, pourquoi le tentait-il en lui confiant la bourse ?
La Science. Dieu avait bien tenté Abraham !
La Logique. Quand l'homme succombe, à qui la faute ?
La Luxure. En veux-tu dont les lèvres aspirent le sang dans les baisers qu'elles donnent ? Les seins rebondissent, les cous se renversent, les tailles se ploient.
L'Envie. Puisque saint Pierre a renié Dieu, puisque Aaron a façonné le veau d'or !
La Colère. Les victoires font les poussières épaisses, les chacals piaulent, les rats au nez pointu rongent le crâne des cadavres.
L'Avarice. On ouvre le ventre des vauriens pour en retirer l'argent qu'ils avaient avalé, et les mains frémissent à sentir l'or dans les entrailles, où l'on fouille jusqu'au coude.
La Science. Il n'a pas succombé, lui, car un ange le soutenait dans son angoisse.
La Logique. Il n'était pas pur du péché originel, puisqu'il naquit de la femme.
La Science. Il descendait de Rahab la paillarde, de Bethsabé l'adultère, de Thamar l'incestueuse.
La Luxure. Les soirs d'été, dans les bois, les vierges dansent en rond, en se tenant la main.
La Logique. De quel péché s'est-il lavé dans le fleuve ? Pourquoi avait-il besoin du baptême ? Pourquoi repoussait-il sa mère ? Pourquoi avait-il peur de mourir ?
Antoine, aux Vertus. Vous pâlissez.
Le Diable. Elles succombent.
Les Péchés enjambent par-dessus les brèches.
Les Vertus, tremblantes. Quoi ! Les démons viennent jusqu'à nous !
Le Diable. Où étiez-vous, répondez donc, quand aux secousses de l'aquilon la croix tremblait sur le Calvaire et que le Christ mourant râlait dans la tourmente ? Comme une tunique usée que l'on déchire de haut en bas, son âme se fendait et flottait dans le vent, avec ses cheveux sanglants qui fouettaient son front livide ; il écoutait glapir le corbeau, qui de ses ailes faisait des cercles noirs autour de lui, et, à ses pieds, les femmes en pleurs qui sanglotaient. C'est qu'il n'avait plus les festins pacifiques pleins de rayonnements et de douceurs, ni les foules palpitantes qui pour entendre sa voix s'échelonnaient sur les collines, ni les vastes campagnes où il allait levant la main quand il marchait au bord des sillons avec ses disciples qui le suivaient ; il eût voulu défaire ses membres des clous qui les attachaient, et retirer la couronne d'épines qui lui entrait dans les oreilles, mais, roulant sur ses épaules sa tête endolorie, il sentait son oeuvre achevée et la mort venir.
La Science. Hély ! Hély ! Lamma sabacthani ! ! !
La Logique. Pourquoi prier ? Si ce que tu implores est une chose juste, Dieu te la doit ; si elle est injuste, tu l'outrages en la demandant.
Antoine. Cependant... la grâce...
L'Orgueil, franchissant d'un bond les degrés de la chapelle. Mais tu l'as, la grâce, tu l'as !
Les Vertus reculent.
Antoine. Comment ! Quoi ! Les tentations qui sont là ! ...
L'Orgueil et le Diable échangent des signes rapides.
L'Orgueil. Elles n'y sont plus.
Les Péchés disparaissent aussitôt.
suite
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