Les romanciers au théâtre,
Gustave Flaubert

par Paul Alexis

I

Voici un grand écrivain, l'immortel romancier de Madame Bovary, de l'Education sentimentale, de Bouvard et Pécuchet, qui fut en même temps l'incomparable artiste de Salammbô et de la Tentation de saint Antoine.

J'ai cru qu'il serait intéressant et profitable - non pour sa mémoire qui est au-dessus de ces choses, mais pour nous tous qui rêvons de conquérir les planches - d'examiner comment il se comporta à l'endroit du théâtre, et, aussi, comment le théâtre se comporta envers Gustave Flaubert.

II

Très jeune, il s'était pris d'une enfantine passion théâtrale. Ça lui était venu au collège, raconte sa nièce, Mme Caroline Commanville, dans les Souvenirs intimes publiés avec la Correspondance de Flaubert (Première série, 1830-1850, Charpentier éditeur). Au collège de Rouen, où il entra en huitième, vers neuf ans, « II ne fut pas ce qu'on appelle un élève brillant. » La discipline l'horripilait, il attrapait force pensums, ne remportait de prix qu'en histoire, était déjà en proie à des mélancolies.

La lecture d'un drame de Victor Hugo, dévoré au dortoir, en cachette, le remplit d'un beau feu dramatique. D'ailleurs, le 31 décembre 1830, (il était né le 13 décembre 1821) n'écrivait-il pas à son jeune ami, Ernest Chevalier et avec une orthographe et une ponctuation embryonnaires : « Je t'en veirait aussi de mes comédie. Si tu veux nous associer pour écrire moi, j'écrirait des comédie et toi tu écriras tes rêves... » Puis, au même, cinq semaines plus tard, le 4 février 1831 : « Je t'avais dit que je ferais des pièces mais non je ferai des Romans que j'ai dans la tête qui sont la belle Andalouse, le bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le curieux impertinent, le mari prudent. J'ai rangé le billard et les coulise (les coulisses. ) II y a dans mes proverbes dramatiques plusieurs pièces que nous pouvons joué... » Ce billard et ces coulise doivent être expliqués. Non seulement Flaubert écrivait déjà des « pièces » mais, les jours de sortie, il les jouait lui-même, avec sa soeur Caroline et ses petits camarades dans une salle de billard consacrée à cet usage. Poussé tout au fond, le billard servait de scène et les acteurs y montaient par un escabeau. La soeur de Flaubert, Caroline était la grande costumière, improvisait des péplums avec des châles, inventait les décors, songeait aux accessoires.

Et cet Ernest Chevalier était à la fois premier rôle et grande utilité ; en son absence, le billard ordinairement chômait. Le futur auteur de la Bovary revenait alors à la Belle Andalouse, à Cardenio, au Mari prudent, et aux autres Romans « qu'il avait dans la tête ». Puis, repris par le démon du théâtre, il écrivait au même, au bout d'un an : « Mon intrépide, tu sais que je t'avais dit dans une de mes lettres que nous n'avions plus de spectacle, mais depuis quelques jours nous avons remonté sur le billard, j'ai près de 30 pièces et il y en a beaucoup que nous jouons nous deux Caroline. » Et encore, deux jours après, le 3 Avril 1832 : « Victoire, Victoire, Victoire, Victoire, Victoire ! Tu viendras un de ces jours, mon ami, le théâtre, les afiches, tout est prêt. Quand tu viendras Amédée, Edmond, Mme Chevalier, maman 2 domestiques et peut-être des élèves viendront nous voir joué, nous donnerons 4 pièces que tu ne connais pas, mais tu les auras bientôt apprises. Les billets de 1ere, 2e et 3e sont faits il y aura des fauteuils, il y a aussi des tois, des décorations. La toile est arrangée. Peut-être il y aura-t-il 10 à douze personnes. Alors il faut du courage et ne pas avoir peur. Il y aura un factionnaire à la porte qui sera le petit Lerond et sa soeur sera figurante... » Enfin, aux vacances de l'année suivante, le 11 septembre 1833, Flaubert, ayant alors près de douze ans, écrivait à son cher Ernest : « Tu m'engages à faire des répétitions, mais je ne puis beaucoup travailler aux pièces toi n'y étant pas, c'est égal nous verons, c'est le principal. - je tacherai de faire de mon mieux que le théâtre soit soigné. Un des fils de M. Viard m'a donné une fort bonne idée pour les portes de côté c'est d'y mettre des baguettes et la manière dont elles doivent être mises aura un résultat excellent. Tâche, cher Ernest, de venir me voir. Quant à moi, le sort en est jeté je ne puis venir t'embrasser. L'homme propose et Dieu dispose comme dit M. Delamier à la fin de la dernière scène de la pièce intitulée le Romantisme empêche tout. »

Qu'on ne me prête pas le ridicule de l'insinuation que ce précoce penchant pour les émotions d'auteur et d'acteur révélait une vocation théâtrale. Pas plus, certes, que le roman Isabeau de Bavière, auquel il travaillait l'année suivante, ne pouvait faire présager Madame Bovary ! Je ne conclus pas, je me contente de rapprocher des faits. Et je commence par l'enfant et ses jeux, parce que tout,chez un pareil écrivain me paraît attachant, passionnant, de nature à faire rêver ou réfléchir . Continuons.

A treize ans et demi, ce même enfant à propos de la censure si chère aujourd'hui à nombre d'auteurs dramatiques arrivés, écrivait au même camarade : « Je vois avec indignation que la censure dramatique va être rétablie et la liberté de la presse abolie ! Oui cette loi passera car les représentants du peuple ne sont autre qu'un tas immonde de vendus. Leur but c'est l'intérêt, leur penchant pour la bassesse, leur honneur un orgueil stupide, leur âme un tas de boue ; mais un jour, jour qui arrivera avant peu, le peuple recommencera la troisième révolution ; gare aux têtes, gare aux ruisseaux de sang. Maintenant on retire à l'homme de lettres sa conscience, sa conscience d'artiste. Oui, notre siècle est fécond en sanglantes péripéties. Adieu, au revoir, et occupons-nous toujours de l'art qui plus grand que les peuples, les couronnes et les rois, est toujours là, suspendu dans l'enthousiasme avec son diadème de Dieu. »

Les années passent. Adolescent, maintenant Flaubert sait l'orthographe, lit beaucoup, se passionne pour Rabelais, Rousseau (les Confessions), Byron. Mais la plume lui tombe des mains : « Je n'écris pas ou presque pas, je me contente de bâtir des plans, de créer des scènes, de rêver à des situations décousues, imaginaires, dans lesquelles je me plonge. » Et il a des découragements : « ...des moments étranges de lassitude... Que sais-je, rien. A peine si j'ai le temps de fumer. J'ai le coeur rempli d'un grand ennui. » Puis, vers dix-sept ans, voilà qu'il se met à écrire un mystère, dont l'enfantement est douloureux ; plus tard, ses vraies oeuvres ne le tourmenteront pas davantage : Je ne sais si je t'ai dit que je faisais un mystère : c'est quelque chose d'inouï, de gigantesque, d'absurde, d'inintelligible pour moi et les autres... Maintenant je ne sais s'il faut continuer mon travail, qui ne m'offre que des difficultés insurmontables et chutes, dès que j'avance... » Au bout de deux mois, il se décourage tout à fait : « ...ce que j'en ai fait est absurde sans la moindre idée, je m'arrêterai peut-être là ! Tant pis, j'aurai entrevu du moins l'horizon sublime mais les nuages sont venus... »

Voici le scénario de ce mystère. Satan et un homme (Smar) après s'être, de compagnie, promenés en bien des endroits, dans l'infini d'abord, puis sur la terre, (au bord de la mer pendant une tempête, et chez les sauvages et dans les villes : chez le roi, chez le pauvre, chez des gens mariés, dans une église ; enfin aux bords du Gange pour y connaître tour à tour la volupté et l'ambition) finissent par tomber l'un et l'autre amoureux de la même femme ; mais ils sont supplantés par Yuk, un comique, le dieu du grotesque. Cette femme, c'était « la Vérité » et le tout devait finir « par un accouplement monstrueux. »

« Voilà un plan chouette et quelque peu rocailleux » ajoutait le jeune Flaubert dans la lettre où il raconte son plan à un ami. Un autre jour, il traitait sa conception de « salmigondis ». Au fond, il devait en être enchanté et trouver tout cela superbe. S'il n'acheva jamais ce mystère, la Tentation de saint Antoine en sort un peu, et la dernière oeuvre de l'écrivain, Bouvard et Pécuchet, également. Les trois, la jeune pousse hâtive et stérile, comme le beau fruit mûri à point, comme le fruit prématurément cueilli par la mort, sont des produits de la même sève philosophique.

Des années s'écoulèrent encore. Gustave Flaubert sortit du collège, fut un moment étudiant en droit à Paris, puis voyagea, aima, travailla, eut son prodigieux début, Madame Bovary, fut acquitté après un procès retentissant, écrivit lentement ses autres livres en peinant comme un boeuf. Oui, il devint un grand romancier. Mais le théâtre ? Qu'était devenue la grande passion théâtrale de son enfance ? Celui qui, collégien de dix ans, avait joué ses propres pièces comme Shakespeare et Molière, ne rêvait donc plus « billard » et « coulise » ? Oh ! j'ai peine à le croire. Jeune homme, dans une heure d'amertume et de découragement, il écrivait : « Quant à écrire ? Je parierais bien que je ne me ferai jamais imprimer, ni représenter. Ce n'est point la crainte d'une chute, mais les tracasseries du libraire et du théâtre me dégoûteraient. » Et il fut représenté pourtant : seulement quatre soirs ! Les tracasseries du théâtre, il dut les connaître. Cette chute, qu'à dix-huit ans à peine il semblait pressentir, elle arriva. Reste à savoir dans quelles conditions elle se présenta, et si elle était juste.

III

Après avoir d'abord « joué » au théâtre, comme on joue aux barres ou à la toupie, à la suite d'enfantins essais tragiques et comiques, Flaubert, plus tard, devenu écrivain, mais bien avant Madame Bovary, avait, en collaboration avec deux amis, Louis Bouilhet et M. le comte d'Osmoy, écrit une grande féerie : le Château des Coeurs.

Cette féerie présentait sans doute des difficultés de mise en scène, mais sans être injouable comme on l'a prétendu. D'ailleurs, je n'admets pas qu'une pièce soit injouable ; et, metteur en scène ou décorateur, je confesse que les « difficultés » m'enflammeraient.

Tandis que, en fait de féeries, tant de platitudes ineptes ont toujours été montées royalement par les directeurs, n'hésitant jamais à « ponter » sur le vide et la nullité et superstitieux au point de croire que la niaiserie porte bonheur, le manuscrit du Château des Coeurs a dormi au moins un quart de siècle dans un tiroir. J'eusse dû prier le dernier survivant de m'envoyer à ce sujet un relevé complet de la circonspection et de la naïveté éditoriales. Mais, dans un billet de Flaubert à George Sand, daté « Mardi 4 h. 1870. », je lis : « Autre histoire : hier Raphaël et Michel Lévy ont entendu la lecture de la Féerie. Applaudissements, enthousiasme. J'ai vu le moment où le traité allait être signé séance tenante. Raphaël a si bien compris la pièce, qu'il m'en a fait deux ou trois critiques excellentes. Je l'ai trouvé d'ailleurs un charmant garçon. Il m'a demandé jusqu'à samedi pour me donner une réponse définitive. Puis, tout à l'heure, lettre (fort polie) du dit Raphaël où il me déclare que la Féerie l'entraînerait à des dépenses trop considérables pour lui. Enfoncé derechef. Il faut se tourner d'un autre côté. »

Ça, c'est le refus du directeur poli, charmant, doucereux, qui vous porte un vif intérêt, vous donne d'excellents conseils, mais qui, en définitive, ne reçoit point votre pièce. D'autres poussent même la gentillesse jusqu'à la recevoir platoniquement en parole. Mais la pièce n'est pas jouée davantage pour cela : c'est vous qui l'êtes, joué ! Terrible, le directeur poli. Mieux vaut cent fois l'autre, son antithèse, le directeur pète-sec, brutal mais expéditif. Le Château des Coeurs eut également droit à cette variété.

Un jour, après avoir retouché sa féerie, sans doute pour tenir compte des « excellents conseils » de Raphaël, après l'avoir refondue et entièrement réécrite, Flaubert la porta chez le directeur Hostein. Le lendemain, - pas plus tard ! - un domestique, l'histoire ne dit pas s'il était en livrée, se présenta chez le romancier, un rouleau de papier sous le bras. Le rouleau était le manuscrit de la malheureuse féerie, que ce domestique venait rendre, sans lettre, en disant :
- Monsieur m'a dit de dire à monsieur que ce n'est pas ça qu'il lui fallait.

Textuel ! Voilà au moins de la netteté et de la franchise, sans temps perdu, ce qui équivaut probablement à de la politesse en Amérique. Notez que feu M. Hippolyte Hostein n'était pas le premier directeur venu, qu'il a laissé un nom dans sa partie.. Et hâtons-nous d'ajouter, à son actif, que, à la fin d'une de ses dernières directions, celle de la Renaissance, il eut au moins le courage de recevoir Thérèse Raquin, qu'il joua d'ailleurs en plein été, le 11 juillet 1873, trop tard pour relever une affaire compromise.

Quant au Château des Coeurs, il fut remis dans un tiroir, et pour longtemps. Flaubert, qui avait conservé une affection pour cet essai de sa jeunesse, disait quelquefois : « Je mourrais content si je voyais le tableau du Royaume-du-Pot-au-feu au théâtre. » Enfin, quand il comprit qu'il n'aurait jamais cette satisfaction, peu de temps avant sa mort, il se décida à publier sa féerie dans la Vie moderne. M. Emile Bergerat, alors rédacteur en chef de cette revue, reçut même une lettre indignée au sujet des illustrations qu'il avait cru devoir intercaler dans le texte. Outre que Flaubert n'avait jamais admis qu'on manquât de respect envers la littérature, en recourant, pour augmenter l'effet d'une oeuvre, aux procédés d'un art inférieur, il était désolé qu'on lui ait gâté son Royaume-du-Pot-au-feu.

Mais un jour pendant qu'il était à Croisset, sa domestique, venue à Rouen, vit, étalé dans une vitrine, le numéro de la Vie moderne qui contenait le portrait de son maître. Le bon Flaubert pardonna alors à M. Bergerat, en se disant que c'était le « commencement » de la gloire. Il mourait quelques semaines après !

IV

Après le Château des Coeurs, en collaboration avec ses amis Bouilhet et d'Osmoy, Gustave Flaubert avait travaillé avec Louis Bouilhet tout seul à une grande comédie, le Sexe faible. A la mort de celui-ci, Flaubert, exécuteur testamentaire et chargé de tirer parti des oeuvres posthumes, commença par publier les Dernières Chansons de l'auteur de Mélaenis, avec une préface de lui (datée 20 juin, 1870.) Puis, tout de suite après la guerre et la Commune, il s'occupa de faire jouer Mademoiselle Aïssé.

« Je vais tâcher d'en finir avec Aïssé, » écrit-il en 1871 à George Sand. Et, quelques jours après, à la même : « Aïssé m'occupe énormément, ou plutôt m'agace. Je n'ai pas vu Chilly et j'ai donc à faire à Duquesnel. On me retire positivement le vieux Berton et l'on me propose son fils. Il est fort gentil, mais il n'a rien du type conçu par l'auteur. Les Français ne demanderaient peut-être pas mieux que de prendre Aïssé. Je suis fort perplexe et il va falloir que je me décide. Quant à attendre qu'un vent littéraire se lève, comme il ne se lèvera pas, moi vivant, il vaut mieux risquer la chose tout de suite. - Ces affaires théâtrales me dérangent même beaucoup...» Puis, à la même, après la représentation : « Votre petite lettre du 4 janvier (1872), qui m'est arrivée le matin de la première d'Aïssé, m'a touché jusqu'aux larmes, chère maître bien aimé. Il n'y a que vous pour avoir de ces délicatesses. - La première a été splendide, et puis, c'est tout. Le lendemain, salle à peu près vide. La presse s'est montrée, en général, stupide et ignorante. On m'a accusé d'avoir voulu faire une réclame, en intercalant une tirade incendiaire. Je passe pour un rouge (sic) ! vous voyez où on en est ! - La direction de l'Odéon n'a rien fait pour la pièce ! Au contraire ! Le jour de la première c'est moi qui ai apporté de mes mains les accessoires du premier acte ! Et à la troisième représentation, je conduisais les figurants. - Pendant tout le temps des répétitions, ils ont fait annoncer dans les journaux la reprise de Ruy Blas etc, etc. Ils m'ont forcé à étrangler la Baronne tout comme Ruy Blas étranglera Aïssé. Bref, l'héritier de Bouilhet gagnera fort peu d'argent. L'honneur est sauf, c'est tout. »

Enfin, dans une autre lettre de 1872, faisant la récapitulation : « Savez-vous ce que Aïssé et les Dernières Chansons ont rapporté à l'héritier de Louis Bouilhet ? Tout compte fait, il y aura à payer quatre cents francs. Je vous épargne le détail de la chose, mais c'est ainsi... N'importe, cette dernière histoire m'a énervé comme une trop forte saignée. Il est humiliant de voir qu'on ne réussit pas, et quand on a donné pour rien tout son coeur, son esprit, ses nerfs, ses muscles, et son temps, on retombe à plat, écrasé.- Mon pauvre Bouilhet a bien fait de mourir... »

Même pour le compte d'un autre, d'un ami mort, quelle légitime amertume ! Quel avertissement de ne pas se risquer soi-même dans la galère ! Mais ce sont là des leçons dont on profite peu, généralement. Quand le théâtre nous tient, c'est comme un vice. Assiter aux déboires d'autrui inspire fatalement l'envie de courir pour soi les mêmes risques : on caresse en secret l'espoir d'être plus heureux. Ainsi, au sortir des déceptions de cette « affaire théâtrale », à peine délivré de l'Odéon, et heureux de n'avoir « plus rien à démêler avec cet établissement », le voilà tout disposé à se battre pour son propre compte. Oh ! plus sur les mêmes planches cette fois, et ce, malgré un changement de directeur, puisqu'il écrit de Bagnères-de-Luchon à la même, sa grande confidente : « Le Sieur xxx est définitivement nommé. Tous les gens qui ont affaire à l'Odéon, à commencer par vous, chère Maître, se repentiront de l'appui qu'ils lui ont donné. » Et, trois mois plus tard, en octobre : « Je vous souhaite trois cents représentations pour Mademoiselle de la Quintinie. Mais vous aurez bien des embêtements à l'Odéon. C'est une boutique où j'ai rudement souffert, l'hiver dernier. »

Flaubert ne se doutait pas alors qu'il ne tarderait pas à souffrir davantage au Vaudeville. Dès avril 1872, sans doute pour ne pas laisser l'héritier de Louis Bouilhet sous le coup de cet onéreux « tout compte fait », et afin de satisfaire M. Carvalho, qui lui avait demandé si l'auteur d'Aïssé n'aurait laissé aucune pièce en prose, il se mit à retoucher le Sexe faible. « Je ne suis pas maintenant dans une littérature aussi haute. Tant s'en faut ! je bûche et surbûche le Sexe faible. En huit jours, j'ai écrit le premier acte. Il est vrai que mes journées sont longues. J'en ai fait une la semaine dernière de dix-huit heures et Cruchard (Flaubert !) est frais comme une jeune fille, pas fatigué, sans mal de tête. Bref, je crois que je serai débarrassé de ce travail-là dans trois semaines. Ensuite, à la grâce de Dieu. - Ce serait drôle si la bizarrerie de Carvalho était couronnée de succès ! Quelle vilaine manière d'écrire, que celle qui convient à la scène ! Les ellipses, les suspensions, les interrogations et les répétitions doivent être prodiguées, si l'on veut qu'il y ait du mouvement, et tout cela en soi est fort laid. - Je me mets peut-être le doigt dans l'oeil, mais je crois faire maintenant quelque chose de très rapide et facile à jouer. Nous verrons. »

Il en est avec les directeurs comme avec les femmes dans le mariage : bien des unions mal assorties commencent par des lunes de miel. Celui-ci commença par se montrer charmant, comme de juste : « J'en ai fini avec l'art dramatique. (Illusion touchante de l'auteur dramatique en herbe, qui, âgé de 52 ans alors, avait publié Madame Bovary, Salammbô et l' Education sentimentale ! Comme si l'on en avait jamais fini !) « Carvalho est venu ici, samedi dernier, pour entendre la lecture du Sexe faible, et m'en a paru très content. Il croit à un succès. Mais je me fie si peu aux lumières de tous ces malins là, que, moi, j'en doute. » Oh ! qu'il avait raison de douter des « lumières » de tous ces malins là ! Mais n'était-ce pas du contentement même de M. Carvalho qu'il aurait dû se méfier. Continuons notre enquête. Grâce à cette renseignante et précieuse correspondance avec George Sand, il ne nous sera pas très difficile de voir claire dans l'âme d'un directeur.

Donc, en juillet 73 : « J'en ai fini avec le Sexe faible, qui sera joué. Telle est du moins la promesse de Carvalho. En janvier, si l'Oncle Sam, de Sardou, est rendu par la censure ; dans le cas contraire, ce serait en novembre. » Puis, dès septembre, même année 1873 : « Le Vaudeville s'annonce bien. Carvalho, jusqu'à présent, est charmant. Son enthousiasme est même si fort que je ne suis pas sans inquiétudes. Il faut se rappeler les bons Français qui criaient « A Berlin ! » et qui ont reçu une si jolie pile. (Parole prophétique !) Non seulement le dit Carvalho est content du Sexe faible, mais il veut que j'écrive tout de suite une autre comédie dont je lui ai montré le scénario, et qu'il voudrait monter l'autre hiver. Je ne trouve pas la chose assez mûre pour me mettre aux phrases. D'autre part, je voudrais bien en être débarrassé avant d'entreprendre l'histoire de mes deux bonshommes (Bouvard et Pécuchet) » - Eh bien ! remarquez en passant combien l'auteur du Sexe faible avait raison de ne pas être sans inquiétudes. Un coeur directorial enthousiaste, voilà qui est suspect ! Maintenant, règle générale : quand l'enthousiasme monte, atteint - comme celui dudit M. Carvalho - jusqu'à la commande d'une nouvelle pièce, la pièce primitive n'est jamais jouée par ledit.

Et, dans l'espèce, le bon Flaubert commit une faute en cédant à la tentation de lire son scénario à ce directeur du Vaudeville : « Comme j'avais pris l'habitude, pendant six semaines, de voir les choses théâtralement, de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis à construire le plan d'une autre pièce ! laquelle a pour titre : le Candidat. Mon plan écrit occupe vingt pages. Mais je n'ai personne à qui le montrer. »

Il eût mieux fait de le montrer à son jardinier de Croisset, ou à sa cuisinière. Ce « malin » de M. Carvalho n'eût pas eu les mêmes facilités pour ne pas exécuter sa promesse primitive formelle : « Quant à Cruchard, Carvalho lui a demandé des changements qu'il a refusés. Vous savez que Cruchard, quelquefois, n'est pas commode. (Carvalho devait le savoir aussi, comptait même la-dessus.) Le dit Carvalho a fini par reconnaître qu'il était impossible de rien changer au Sexe faible sans dénaturer l'idée même de la pièce. (Le bon apôtre, que ce directeur !) Mais il demande jouer d'abord le Candidat, qui n'est pas fait et qui l'enthousiasme - naturellement. Puis, quand la chose sera terminée, revue et corrigée, il n'en voudra peut-être plus. Bref, après l'Oncle Sam, si le Candidat est terminé, il le jouera. Si non, ce sera le Sexe faible. - Au reste, je m'en moque, tant j'ai envie de me mettre à mon roman, qui m'occupera plusieurs années. Et puis le style théâtral commence à m'agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continue m'irrite à la manière de l'eau de Seltz, qui d'abord fait plaisir et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie. D'ici au mois de janvier, je vais donc dialoguer le mieux possible, après quoi, bonsoir ; je reviens à des choses sérieuses. »

Pauvre grand Flaubert ! Infime M. Carvalho ! Il est à croire que, si l'écrivain eût commencé par lui apporter le Candidat ce directeur, passant par les mêmes attitudes - l'enthousiasme d'abord, simulé ou sincère, puis le doute, les conseils intempestifs, etc, - eût fini par jouer le Sexe faible. Tandis que ce fut le Candidat que M. Carvalho, sur la fin de sa direction, se décida enfin à mettre en répétitions, en décembre 1873, non sans lui avoir fait subir certain tripatouillage : « Voici maintenant ce qu'il advient de votre P. Cruchard - Cruchard est très occupé, mais serein, ou serin ? et fort calme, ce qui étonne tout le monde. Oui, c'est comme ça. Pas d'indignation ! pas de bouillonnements ! Les répétitions du Candidat sont commencées, et la chose paraîtra sur les planches au mois de février. Carvalho m'en à l'air très-content ! Néanmoins, il a tenu à me faire fondre deux actes en un seul, ce qui rend le premier acte d'une longueur démesurée - J'ai exécuté ce travail en deux jours et le Cruchard a été beau ! Il a dormi sept heures en tout, depuis jeudi matin, jour de Noël, jusqu'à samedi, et il ne s'en porte que mieux. » Et cependant le bon Flaubert, aussi bon qu'il était grand, avait la simplicité et la modestie d'ajouter à la fin de la même lettre : « ... Du reste, je n'ai pas à me plaindre du Vaudeville. Tout le monde y est poli et exact ! Quelle différence avec l'Odéon ! »

Mais laissons là un moment le Vaudeville, et les répétitions du Candidat, pour en finir avec le Sexe faible.

Peu de temps après l'insuccès du Candidat, M. Camille Winschink, alors directeur du Théâtre Cluny, qui venait de recevoir les Héritiers Rabourdin, entendit parler du Sexe faible, demanda à connaître la pièce, et offrit avec empressement de la jouer.

Certainement dégoûté du théâtre, n'ayant toujours plus ce beau feu, qui, lorsqu'il s'était mis à refaire le Sexe faible, lui faisait dire : « Je tiens dix sujets de pièce ! » mais sollicité tout de même par le désir bien naturel de prendre une revanche, même sur une scène peu importante, Flaubert hésitait.

Et, une après-midi d'hiver, devant quelques intimes, réunis dans le salon de son éditeur, M. Georges Charpentier, (qui demeurait alors quai du Louvre,) il fit une lecture. Etaient présents : M. et Mme Georges Charpentier, M. Alphonse Daudet, M.et Mme Emile Zola, M. Catulle Mendès, M. Maurice Dreyfous etc. Ne connaissant pas encore Flaubert à cette époque, je n'y étais pas ; mais le soir même, un des assistants me parla longuement de la lecture de la pièce;

D'abord, l'auteur survivant du Sexe faible lut mal, paraît-il. Lui, d'ordinaire un éclatant liseur, lyrique, à la fois vibrant et sonore, il voulut lire simple cette fois, et ne donna de sa comédie qu'une impression voilée, généralement grise et morne comme cette fin de jour d'hiver. Les scènes se succédaient et s'allongeaient au milieu d'une attention glacée. Quand la nuit tomba, les lampes qu'on apporta tout allumées, ne répandirent pas plus de vie ni plus de chaleur sur les derniers actes. Quand Flaubert se tut, les éloges d'amitié que chacun lui prodiguait, ne le trompèrent pas une seconde. En effet, dans toute lecture de ce genre, une sorte de courant mystérieux ne tarde pas à mettre celui qui lit en communication avec ceux qui écoutent, et renseigne exactement le premier sur la sensation des autres. La plupart des effets comiques de la pièce n'avaient pas porté. - « J'ai compris... » dit tout bas Flaubert à un des assistants, retiré un moment avec lui, dans une embrasure de la fenêtre.

Quant à la pièce elle-même, voici ce que j'en sais depuis cette époque. Le « sexe faible », c'est l'homme. Deux ou trois intrigues parallèles se déploient, contribuant chacune à montrer toute la puissance de « l'éternel féminin. » Ainsi, l'on voit au premier acte la nièce d'un vieux général avoir une jeune femme de chambre fort jolie, fort distinguée. L'oncle, lui, est un homme de devoir et de principes, qui ne badine pas avec l'honneur. Mais voilà que la séduisante femme de chambre exerce une influence troublante sur le vieux dur à cuire. Et, à la fin de l'acte, la camériste s'étant piquée au doigt, voilà mon puritain empressé comme un rhétoricien ému. Chérubin sexagénaire, au cri que se pousse la blessée, il se précipite sur elle et, je crois même, suce la gouttelette de sang produite par la piqûre. A l'acte suivant, l'ex-camériste, devenue une cocotte très à la mode, mène comme un tonton le vieux général ; je ne sais plus si elle se fait épouser. Pièce satyrique en somme, longue et même « un peu confuse » m'a-t-on affirmé, d'un comique littéraire et cruel. Qu'importe qu'elle n'ait pas porté sur les quelques personnes qui l'entendirent, voici quatorze ans, par une après-midi d'hiver ! une lecture, même faite comme celle-là devant un auditoire supérieur, n'a jamais rien prouvé. « J'ai compris ! » suis-je aussi tenté de m'écrier comme Flaubert. J'ai compris qu'il ne faut jamais lire, à moins que ce soit forcément. Une lecture, bonne ou mauvaise, ne prouve absolument rien. Ce qui est à craindre, quand on commet cette imprudence, arriva justement. Flaubert, ébranlé par cette épreuve inutile, douta de son oeuvre. Et, la crainte de ne pas trouver à Cluny une interprétation suffisante se greffant sur ce doute, il retira sa pièce. Et, comme il n'avait plus que six ans à vivre, le manuscrit du Sexe faible, remis dans un tiroir, n'en sortit plus, doit y dormir encore. Un joli résultat ! L'édition définitive des oeuvres de Flaubert ne fait que mentionner le Sexe faible qui n'a donc jamais été imprimé. Pourquoi ? J'en induis que les héritiers de l'écrivain n'ont pas renoncé à tout espoir de faire représenter cette comédie. Je les approuve et les conjure de ne pas tarder davantage, dussent-ils frapper à la porte hospitalière du Théâtre Libre.

(A continuer)

Revue d'aujourd'hui. 15 février 1890.

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