Souvenirs, notes et pensées intimes

(2)

Ce qu'on appelle le plaisir d'une bonne action est mensonge ! - et n'est pas différent de celui de l'homme qui digère, l'héroïsme c'est différent. Mais je dis que quand vous avez donné un sou à un pauvre et que vous dites alors que vous êtes heureux, vous êtes un imposteur, vous vous trompez vous-même. Il y a plus des 3/4 d'orgueil dans toute bonne action, reste un quart pour l'instinct, pour le mouvement animal fatal, pour le besoin à remplir, pour l'appétit réel.

Il y a deux sortes de vanité.
La vanité publique, et la vanité privée, que l'on appelle bonne conscience, respect humain, estime de soi. Tant il est vrai qu'il y a en chaque homme deux hommes, celui qui agit et celui qui critique, la vie intime c'est le perpétuel enjôlement de celui qui agit sur celui qui critique. Si vous ne commettez pas telle bassesse, que vous fassiez tel acte de délicatesse, savez-vous pourquoi ? c'est pour pouvoir vous dire, en vous regardant dans votre miroir, voilà l'homme, le fameux homme qui a fait cela. Combien de femmes rougissent aux compliments qu'on leur adresse et qui s'en donnent des plus forts en particulier.
Combien de poètes qui s'inclinent avec humilité devant les autres et qui seuls se redressent hautement, se trouvent du génie dans les yeux, sur le front, - combien de gens qui s'habillent pour s'admirer, qui sourient pour se voir sourire - qui parlent en se mirant - qui sont vertueux pour pouvoir s'estimer ? N'avez-vous jamais été assez enfant pour chercher des poses qui vous allaient, assez amoureux de vous pour vous embrasser la main, rien que pour voir ce que cela faisait ?
Je puis parler de l'orgueil en grand maître et je ferai là-dessus un beau chapitre à quelque jour.

Il m'arrive parfois des révélations historiques tant certaines choses me surgissent clairement. La métempsycose est peut-être vraie. Je crois quelquefois avoir vécu à différentes époques, en effet j'en ai des souvenirs.

Je n'ai aimé qu'un homme comme ami et qu'un autre c'est mon père.

Après un bal, après un concert, une grande réunion quelconque d'hommes et qu'on est rentré dans la solitude on éprouve un immense ennui et une mélancolie indéfinissable.

Le 18e siècle n'a rien entendu à la poésie, rien entendu au coeur humain - il a compris tout ce qui était de l'intelligence.

Entre artiste et poète une immense différence - l'un sent et l'autre parle, l'un est le coeur et l'autre la tête.

L'avenir politique est une machine, ou peut-être au contraire sommes-nous à la veille d'une barbarie. Il me plairait assez de voir toute la civilisation s'écrouler comme un échafaudage de maçon avant que l'édifice ne soit construit. Quel dommage la philosophie de l'histoire serait à recommencer.
Je voudrais être aux portes de Paris avec cinq cent mille barbares et brûler toute la ville, quelles flammes, quelle ruine, quelle ruine des ruines.

Je n'ai aucun amour pour le prolétaire t je ne sympathise pas avec sa misère mais je comprends et j'entre avec lui dans sa haine pour le riche.

Les richesses n'ont qu'un avantage c'est de vivre sans s'inquiéter de l'argent.

Le secret pour être heureux c'est de savoir jouir, jouir à table, jouir au lit, jouir d'être debout, d'être assis - jouir du plus pâle rayon de soleil, du plus mince paysage, c'est-à-dire aimer tout de sorte que pour être heureux il faut déjà l'être - pas de pain sans levain.

Le stoïcisme est la plus sublime des stupidités.

La modestie, la plus orgueilleuse des bassesses.

Il y a quelque chose de supérieur au raisonnement c'est l'inspiration. Quelque chose qui juge mieux que le jugement c'est le tact qui n'est autre que l'inspiration donnée pour les choses physiques, pour la vie active.

Il y a quelque chose de plus fin que le goût. Ce n'est pas assez d'avoir du goût pour quelque chose - il faut en avoir le palais. Boileau à coup sûr avait du goût et un bon goût attique délicat, un petit bec fin en poésie, une friandise de jolie femme. Mais Racine en avait le palais, il en comprenait la saveur, la fleur, l'ambre du parfum, l'essence la plus pure du je ne sais quoi qui charme, qui chatouille et qui fait sourire. Ce sens-là pour ceux qui l'ont est plus infaillible qu'un et un font deux.

Vendredi 28 février 1840
Je viens de relire ce cahier et j'ai eu pitié de moi-même.

3

Si vous commencez votre livre en vous disant, il faut qu'il éprouve ceci, cela, qu'on en sorte religieux, ou impie, ou érotique, - vous ferez un mauvais livre, parce qu'en le composant vous aurez contrarié la vérité, faussé les faits. Les idées découlent d'elles-mêmes par une pente fatale et naturelle. Si dans un but quelconque vous voulez leur faire prendre un cours qui n'est pas le leur, tout est mal, il faut laisser les caractères se dessiner en leurs conséquences, les faits s'engendrer eux-mêmes. Il faut que tout cela pousse de lui-même, et il ne faut pas le tirer par la tête à droite ou à gauche, je prends des exemples.
Les Martyrs. - Gil Blas - Béranger.

Aujourd'hui 21 mai jour de froid sans pluie, on dirait qu'il va neiger et les feuilles sont aux arbres. Jour de lassitude et d'angoisses, c'est un besoin d'écrire, de s'épancher et je ne sais quoi écrire ni quoi penser. Il en est pourtant ainsi toujours des instincts obscurs, je suis un muet qui veut parler. Ah mon orgueil, mon orgueil personne ne te connaît, ni ma famille ni mes amis ni moi-même. Après tout je lui rapporte tout et peut-être me trompé-je.
Depuis que j'écris cette page, je sens que je ne dis pas ce que je veux dire, je n'ai pas trouvé la pente par laquelle il faut que ce que j'ai déborde. Je suis maintenant dans une bizarre position à la veille de sortir de mes classes et d'entrer dans ce qu'on appelle le monde, tous les souvenirs de ma vie passée reviennent et mes huit années de collège repassent sous mes yeux. Il me semble pourtant qu'il y a vingt ans que je suis entré un soir à trois heures en veste bleue. Ce fut un temps d'un inconcevable ennui et d'une tristesse bête mêlée à des spasmes de bouffonneries. J'écrirai cette histoire-là quelque jour car je suis affamé de me conter à moi-même. Tout ce que je fais c'est pour me faire plaisir. Si j'écris, c'est pour me lire, si je m'habille c'est pour me sembler bien, je me souris dans la glace pour m'être agréable. Voilà le fond de toutes mes actions. Est-il un meilleur ami que soi-même ? Si je me juge favorablement, je me juge aussi impitoyablement. Car il y a des jours où j'ambitionnerai la réputation du plus mince vaudevilliste, je m'exhausse et me rabaisse. Ce qui fait que je ne suis jamais à ma vraie hauteur. Dernièrement, j'ai relu
Smarh, la désillusion que j'en ai eue a été complète : tout ce qui m'avait paru chaud est froid, tout ce qui me semblait bon est détestable. Le futur me ravit, le présent est peu de chose, le passé me désespère et je ne gagne point d'expérience. J'aime beaucoup à penser à l'avenir, j'y ai pensé toujours et jamais il ne s'est accompli un seul fait que j'avais espéré, attendu, craint, etc.

La force est quelque chose dont on jouit en la perdant.
Quand j'ai commencé ceci je voulais en faire une copie fidèle de ce que je pensais, sentais, et cela n'est pas arrivé une fois tellement l'homme se ment à lui-même : on se regarde au miroir mais votre image est inversée, bref il est impossible de dire vrai quand on écrit. On se touche, on se rit, on se minaude, il se passe quelquefois des pensées opposées tandis qu'on écrit la même phrase, hâtez-vous vous tronquez, retenez-vous vous alambiquez et relâchez.

La mélancolie est une volupté qu'on excite. Combien de gens s'enferment pour se faire plus triste, vont pleurer au bord du ruisseau, prennent de propos délibéré un livre sentimental. Nous nous bâtissons et nous débâtissons sans cesse.

Il y a des jours où l'on voudrait être athlète, et d'autres où l'on voudrait être femme. Dans le premier cas c'est le muscle qui palpe, dans le second c'est la chair qui soupire et qui s'embrasse.

Ce qui me manque avant tout, c'est le goût, je veux dire tout. Je saisis et je sens en bloc, en synthèse, sans m'apercevoir du détail, les tutti me vont, tout ce qui pointe ou bosse le va, hors là rien. Le tissu, la contexture m'échappent, j'ai les mains rudes et je ne sens pas bien le moelleux de l'étoffe mais je suis frappé de son brillant. Les demi-teintes ne me vont pas. Aussi j'aime l'épicé, le poivré ou le sucré, le fondant aussi mais le délicat point. La couleur, l'image avant tout. Je manque de concision et encore plus de précision. Point d'unité, du mouvement mais point de poésie réelle, de l'invention mais pas le moindre sentiment du rythme car c'est là ce qui me manque le plus - et surtout un style long pétri de prétention.

L'art dramatique est une géométrie qui se parle en musique. Le sublime dans Corneille et dans Shakespeare me fait l'effet d'un rectangle. La pensée se termine en angles droits.

Montaigne est le plus délectable de tous les écrivains. Ses phrases ont du jus et de la chair.

Quand on a lu le marquis de Sade et qu'on est revenu de l'éblouissement on se prend à se demander si tout ne serait pas vrai, si la vérité n'était pas tout ce qu'il enseigne - et cela parce que vous ne pouvez résister à cette hypothèse à laquelle il vous fait rêver d'un pouvoir sans bornes et de puissances magnifiques.

Nous ne sommes pas indignés de deux jeunes chiens qui se battent, de deux enfants qui se frappent, d'une araignée qui mange une mouche. Nous tuons un insecte sans y penser. Montez sur une tour assez haut pour que le bruit se perde, pour que les hommes soient petits. Si vous voyez de là un homme en tuer un autre vous n'en seriez guère ému, moins ému à coup sûr que si le sang rejaillissait sur vous. Imaginez une tour plus haute et une indifférence plus grande - un géant qui regarde des myrmidons, un grain de sable au pied d'une pyramide et imaginez les myrmidons qui s'égorgent et le grain de poussière qui se soulève, qu'est-ce que tout cela peut faire au géant et à la pyramide ? Maintenant vous pouvez comparer la nature, Dieu, l'intelligence infinie en un mot enfin à cet homme qui a 100 pieds, à cette pyramide qui en a cent mille. Pensez d'après cela à la misère de nos crimes et de nos vertus, de nos grandeurs et de nos bassesses.

Une plaisanterie est ce qu'il y a de plus puissant, de plus terrible. Elle est irrésistible. Il n'y a point de tribunal pour en rappeler ni la raison ni le sentiment. Une chose en dérision est une chose morte. Un homme qui rit est plus fort qu'un autre qui a une épée. Voltaire était le roi de son siècle parce qu'il savait rire - tout son génie n'était que cela. C'était tout.

La gaieté est l'essence de l'esprit. Un homme spirituel est un homme gai, un homme ironique, sceptique qui sait la vie. La philosophie et les mathématiciens c'est la raison, c'est avec la force la fatalité des idées. Le poète c'est de la chair et des larmes, l'homme facétieux est un feu qui brûle.

La pièce la plus immorale du théâtre est le Misanthrope. Elle en est la plus belle.

O la chair la chair, démon qui revient sans cesse, vous arrache le livre des mains et la gaîté du coeur, vous fait sombre, féroce, égoïste et sans grandeur - on le repousse il revient, on y cède avec enivrement, on s'y rue, on s'y étale, la narine s'ouvre, le muscle se tend, le coeur palpite, on retombe l'oeil humide, ennuyé, brisé, c'est la la vie, un espoir et une déception.

(piteux)

Le marquis de Sade a oublié deux choses, l'anthropophagie et les bêtes féroces, ce qui prouve que les hommes les plus grands sont encore petits. Et par-dessus tout il aurait dû se moquer du vice aussi, ce qu'il n'a pas fait et c'est là sa faute.

- Pastiche -

C'était au crépuscule, Assur était couché sur un lit de pourpre, l'odeur des orangers en fleurs, le vent de la mer, mille voix qui s'éteignent venaient à lui, il entendait aussi au bout de la cour des esclaves les lions et les tigres qui rugissaient dans leurs cages en voyant le soleil se coucher sur les montagnes et ils jetaient leur bave sur les barreaux et ils hennissaient car c'était là où leurs compagnes les attendent au fond des clairières sous les aloès. - Assur aussi hennissait et ses narines s'ouvraient aspirant déjà le supplice qui lui gonflait le coeur d'espoir. - Il se lève, il va au balcon de son plus haut belvédère à la rampe d'or. Il s'accoude et il regarde. Son regard va tout au bout et se promène de coté comme une flèche que l'on fait tourner le long de l'arc avant qu'elle ne parte. L'air est lourd, il étouffe, il a soif, il veut du sang. Son balcon est garni de têtes décharnées, les nuits, les aigles et les vautours viennent s'y abattre et becqueter dans les crânes gras. Il entend le bruit de leurs ailes de dessous son toit quand le dos de sa concubine craque sous lui et se ploie comme l'osier, quand il boit le sang fumant dans une main toute blanche de satin.
Que va-t-il faire maintenant qu'il se réveille gorgé encore de l'orgie de la nuit, va-t-il se donner à ses mignons ou se faire encenser par ses mages ? - Assur redescend lentement et il lui semble qu'une fée lui donne la main, c'est la fée des joies du triple enfer qui respire la vapeur des champs de bataille, elle a une robe blanche tachetée, de belles dents d'acier, des bras qui étouffent, une main qui caresse. Elle le conduit jusque dans ses galeries, les lumières brûlent encore dans les cristaux, les points d'eau murmurent, il y a des cadavres et des verres qui gisent sur le plancher, il y a des soupirs qui montent et des membres qui se frappent insensés sur la terre. Par ses ordres tout est enlevé, balayé, les voluptueux esclaves laissent couler des arrosoirs les essences qui ravissent, on tend les rideaux de gaze rose, on allonge les sofas où le coeur de l'homme s'amollit et se pâme sous les baisers, où les gorges se gonflent et palpitent si bien. Voilà que les femmes sont amenées, pleurantes, vêtues de noir avec des roses dans les cheveux, une porte secrète a laissé sortir les mignons nus. Assur rit avec ses yeux, les embrasse, se fait porter dans leurs bras. On entend les trois soeurs qui sanglotent, on entend un grattement de griffes sur les portes. Un breuvage extrait...

Nuit du 2 janvier 1841
écrit en revenant du bal.

Qu'il y a longtemps que ceci est écrit mon Dieu !
C'était un après-midi de dimanche, par une heure d'ennui et de colère ; aussi harassé du remède que de la maladie, j'ai quitté la plume et je suis sorti. J'ai été à pied dîner à Déville, j'ai été sur le boulevard avec Maman et nous avons rencontré Ballay, j'étais cynique et furieux !
Comme j'ai vécu depuis et qu'il y a des choses dans l'intervalle compris entre la ligne qui finit là et qui commence ici ! les travaux de mon examen, enfin j'ai été reçu. Je vais tâcher de résumer cette vie de cinq mois qui clôt ce qu'on appelle l'enfance et qui commence ce quelque chose qui n'a pas de main, la vie d'un homme de 20 ans, c'est (surtout dans ma nature) ni la jeunesse ni l'âge mûr ni la caducité, c'est tout cela à la fois, ça y tient par toutes les proéminences, et les saillies, dans mon état calme même, mon tempérament physique et moral est un éclectisme mené tambour battant par la fantaisie par celle des choses.
Quand je me reporte en pensée à mon cher voyage et que je me trouve ici, je me demande bien si je suis le même homme - est-ce le même homme qui allait au bord du golfe de Sagone, et qui écrit ici à cette table, par une nuit d'hiver douce et pluvieuse, humide et pleine de brouillard.
- O l'Italie, l'Espagne, la Turquie.
- Aujourd'hui samedi, - c'était aussi un samedi, certain jour... dans une chambre comme la mienne, basse et pavée de pavés rouges, à la même heure, car je viens d'entendre deux heures et demie sonner. On a dit le temps fuit comme une ombre, il est tantôt fantôme qui vous glisse des mains ou spectre qui vous pèse sur la poitrine.

J'ai été au bal, qu'y faire ? que c'est triste les joies du monde, et c'est encore plus bête que ce n'est triste. J'y ai vu des fillettes en robe bleues, ou en robes blanches, des épaules couvertes de boutons, des omoplates saillantes, des mines de lapin, de belette, de fouine, de chien, de chat, d'imbécile à coup sûr. Et tout cela babillait, jacassait, dansait et suait. Un tas de gens plus vides que le son d'une botte sur le pavé m'entouraient et j'étais forcé d'être leur égal, avec les mêmes mots à la bouche, le même costume. Ils m'entouraient de questions sottes, à qui je faisais des réponses analogues.

On a voulu me faire danser ! les pauvres bons enfants ! les aimables jeunes personnes, que je voudrais m'amuser comme eux !
J'ai la faiblesse d'aller de temps en temps dans l'armoire qui est à la tête de mon lit et de regarder mon habit de toile et d'en fouiller les poches. « Nous nous pipons nous-mêmes » dit Montaigne.

Que fais-je, que ferai-je jamais ? quel est mon avenir ? Au reste peu m'importe. J'aurais bien voulu travailler cette année, mais je n'en ai pas le coeur, et j'en suis bien fâché. J'aurais pu savoir le latin et le grec, l'anglais, mille chose m'arrachent le livre des mains et je me perds dans des rêveries plus longues que les plus longs rayons de crépuscule.

Je voudrais bien savoir le sentiment qui me porte à écrire ces pages, celle-là surtout, celles de cette nuit que je ne destine à n'être lues par personne.
Puisque j'ai jeté de côté le vieux Montluc, je vais résumer dans un programme tout ce que je ne veux pas perdre.
- J'ai été reçu bachelier un lundi matin, je ne me rappelle plus la date.
Café Duprat. Arrivé à la maison, Védié y déjeunait, je me jette sur un lit et je dors. Aux bains le soir. Plusieurs jours de repos. Je dois aller en Espagne avec M. Cloquet. J'étudie l'Espagne autant que je puis, changement, c'est la Corse. Je pars de Rouen par le vapeur, Marion, Ernest, Huet. Chemin de fer. A Paris : je rencontre à l'entrée du Palais Royal, une fille de la rue de la Cigogne, Lise, - visite à Gourgaud nous nous promenons autour de l'étang des Suisse, je lui communique mes doutes sur ma vocation littéraire, il me réconforte. Beau temps, le même jour dîner chez Vasse.
Départ pour Bordeaux. Accident arrivé à la diligence, nos compagnons sont un jeune homme à lunettes, en casquette noire, en paletot bleu, discussion sur un point de philosophie, d'histoire passé Angoulême, et un petit homme qui revenait dans son pays, il a été trois ans parti, il a été à la Nlle Zélande.
Bordeaux, théâtre, une répétition, notre hôtesse. Dîner chez le général Carbonel.
Départ pour Bayonne, une femme maigre et une femme grasse. Conducteur, commis voyageur, j'achète un paquet de cigares.
A Bayonne, son camarade le grand diable en redingote grise avec des parements noirs, un médecin Mr *** qui a l'air de l'homme moral, agriculteur « je fais la médecine par philanthropie. » Marchés pour avoir nos passeports pour Fontarabie. Jeune garçon qui nous y conduit, mine jaune du commissaire qui est à l'entrée du pont de la Bidassoa. - Dans l'auberge où nous mangeons à Béhobie, jeune fille espagnole remarquable par une grande expression de bonté, mal au coeur... orage le soir.
De Bayonne à Pau, basques entassés sous la bâche qui ont chanté toute la nuit, officiers dont l'un adossé à moi, se retourne, me parle littérature Chateaubriand. Mon voisin de gauche, sandales jaunes, son chapeau l'embarrasse, il met son mouchoir rouge autour de sa tête, redingote de velours, nez pointu et retroussé par le bout.
A Pau j'ai froid. Je lis mes notes à M.Cloquet, à Mlle Lise, peu d'approbation et peu d'intelligence de leur part, je suis piqué, le soir j'écris à maman, je suis triste à table, j'ai peine à retenir mes larmes.

Cette nuit que je passe ainsi sans trop savoir pourquoi m'en rappelle une autre semblable, c'était chez le marquis de Pomereu à la Saint Michel. C'était les vacances de ma 4e à ma 3e. Je suis resté toute la nuit à voir danser, et quand on s'est retiré, je me suis jeté sur mon lit, la bougie brûlait et comme maintenant j'avais mal à la tête. Allons homme fort, un peu de courage, ne passeras-tu pas une nuit sans dormir ? Le matin venu je me suis promené en barque.
Dans quelques minutes il sera 4 heures, le coq a déjà chanté, cock crows comme dans Hamlet. - Il me semble qu'il y a déjà huit jours et c'est pourtant il y a trois heures à peine que je voyais le monde aller, cette ronde passer.
Pierrefitte gronde, grotte, Eaux Chaudes, Eaux Bonnes, Tournay, promenade le soir, bains, le femme de la buvette. Adieu à un autre jour, lisons Candide, le sommeil viendrait, comme voilà une nuit bien employée ô projets !

25 janvier, 4 h et demi du soir, le soleil brille encore, mon cadran de fer mire sa silhouette sur le rideau de ma fenêtre.
Aujourd'hui mes idées de grand voyage m'ont repris plus que jamais c'est l'Orient toujours. J'étais né pour y vivre. Ayant ouvert au hasard l'Itinéraire ABC, j'y ai vu ceci :
« un troisième (soldat français resté en Egypte et devenu mameluk) grand jeune homme maigre et pâle avait vécu longtemps dans le désert avec les Bédouins et il regrettait singulièrement cette vie. Il me contait que quand il se trouvait seul dans les sables sur un chameau, il lui prenait des transports de joie dont il n'était pas le maître » - Cela m'a fait réfléchir longtemps. Quand j'y pense je voudrais chaque jour davantage pouvoir tomber dans l'extase des Alexandrins. - Ce silence du désert qui a des bruits si beaux pour ses fils effraie les hommes des terres pluvieuses, ceux qui respirent le charbon de terre et qui vivent les pieds dans la boue des villes. D'Arcet me l'a avoué - plusieurs fois il s'est mis en marche tout seul et il n'a pas osé continuer. - Botta que j'ai vu à Rouen et qui y a si longtemps vécu vantait la liberté de l'Arabe, et l'abbé Stéphani compatriote de son père disait « c'est là la liberté, la vraie, vous autres vous ne savez pas ce que c'est - et à ce qui suit j'ai fait un bon de jalousie - ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes armes, ils avaient un harem, des esclaves, des chevaux de race. »

Je n'ai pas travaillé ce mois de janvier, je ne sais pourquoi, - une inconcevable paresse. Je n'ai point d'os (au moral), il y a des jours où je me précipiterais sur des épées nues, ceux là où je 'ai pas la force de remuer un livre.
Les gens qui ont 40 ans passés, les cheveux un peu gris, point d'enthousiasme parmi tous les lieux communs rebutants dont ils vous abreuvent ont coutume de vous dire, « vous changerez jeune homme, vous changerez », de sorte qu'il n'y a pas une phrase sur la vie, l'art, la politique, l'histoire, qui ne soit accompagnée de ce refrain. Je me rappelle que Mr Cloquet qui quoiqu'homme d'esprit dit beaucoup de platitudes m'engagea un jour à mettre par écrit sous forme d'aphorismes toutes mes idées, de cacheter le papier et de l'ouvrir dans 15 ans, « vous trouverez un autre homme, me dit-il », comme ça peut être un fort bon conseil, je vais le suivre.

I

Quant à ce qui est de la morale en général, je n'y crois point, c'est un sentiment et non une idée nécessaire.

II

Je ne conçois pas l'idée d'un devoir. Ceux qui la proclament seraient je pense embarrassés de la concilier avec celle de liberté.

III

En politique, en l'histoire, dans les relations humaines, tout ce qui arrive doit arriver, il faut le comprendre et non le blâmer. Il n'y a rien de bête comme les haines historiques.

IV

Je conçois tous les vices, tous les crimes, je conçois la férocité, le vol, etc. Il n'y a que la bassesse qui me révolte. Peut-être si je voyais les autres en serait-il de même.

V

Quant à la vertu des femmes, j'y crois plus que certaines gens très moraux et très édifiants parce que je crois à l'indifférence, à la froideur et à la vanité, ce dont ces Messieurs ne tiennent aucun compte.

VI

Je me sens très profondément honnête homme, c'est-à-dire dévoué, capable de grands sacrifices, capable de bien aimer et de bien haïr les basses ruses, les tromperies.
Tout ce qui est petit, étroit me fait mal. J'aime Néron, je suis furieux contre la censure.

VII

J'attends tout le mal possible des hommes

VIII

Je crois que l'humanité n'a qu'un but c'est de souffrir.

IX

L'histoire du monde c'est une farce.

X

Une grande pitié pour les gens qui croient au sérieux de la vie.

XI

Je n'ai jamais compris la pudeur.

XII

Un grand dédain pour les hommes en même temps que je me sens beaucoup de dispositions à me faire aimer d'eux.

XIII

Je n'ambitionne point les succès politiques, j'aimerais mieux être applaudi sur un théâtre de vaudeville qu'à la tribune.

XIV

Il est dommage que les conservateurs soient si misérables et que les républicains soient si bêtes.

XV

Ce qu'il y a de supérieur à tout c'est l'art, un livre de poésie vaut mieux qu'un chemin de fer.

XVI

Si la société continue à aller de ce train il n'y aura plus dans 2000 ans ni un brin d'herbe ni un arbre ; ils auront mangé la nature - regarder le monde actuel me semble un horrible spectacle. Nous n'avons pas même de croyance au vif. Le marquis de Sade qu'on regarde comme un monstre s'est endormi pour toujours avec calme comme un sage. Il avait une foi, il est mort heureux. Et les sages d'aujourd'hui, comment meurent-ils ?

XVII

Le christianisme est à son lit de mort. Le retour qu'il a eu n'en était (je crois) que la dernière lueur. Nous le défendrons bien par opposition à toutes les bêtises philanthropiques et philosophiques dont on nous assomme mais quand on vient à nous parler du dogme en lui-même, de religion pure, nous nous sentons fils de Voltaire.

XVIII

On m'a prédit beaucoup de choses 1° que j'apprendrai à danser 2° que je me marierai, nous verrons. - je ne le crois pas.

XIX

Je ne vois pas que l'émancipation des nègres et des femmes soit quelque chose de bien beau.

XX

Je ne suis ni matérialiste ni spiritualiste, si j'étais quelque chose ce serait plutôt matérialiste - spirituel.

XXI

J'aime le célibat des prêtres - quoique je ne sois pas plus mauvais qu'un autre, la famille me parait quelque chose d'assez étroit et d'assez misérable. La poésie du coin du feu et celle des boutiquiers, franchement (malgré les poètes qui nous en bernent tant) il n'y a là dedans rien de bien grand.

XXII

Je me sens plus d'attachement pour mon chien que pour un homme.

XXIII

Il y a des jours où je suis pris de tendresse à voir des animaux.

XXIV

Ce qu'on pourrait m'offrir de mieux maintenant ce serait une chaise de poste et la clé des champs.

XXV

Dans la disposition où je me trouve, je ne serais pas indigné si je trouvais mon domestique me volant. Je ne pourrais pas m'empêcher de l'approuver en moi-même car je n'y vois pas grand mal.

XXVI

Rien ne me parait mal.

XXVII

Il n'y a ni l'idée vraie ni l'idée fausse. On adopte d'abord les choses très vivement, puis on réfléchit, puis on doute et on reste là.

XXVIII

Personne n'aime mieux que moi les éloges, et les éloges m'ennuient.

XXIX

J'aime à voir le grison appeler sa dignité humaine avilie, ravalée, abaissée, non pas par haine des hommes mais par antipathie pour l'idée de dignité.

30

Avenir de l'humanité, droits du peuple, autant de balivernes absurdes.

31

Je ne crois à rien et je suis disposé à croire à tout, si ce n'est aux sermons moralistes.

32

Voici des choses fort bêtes 1° la critique littéraire quelle qu'elle soit, bonne ou mauvaise 2° la société de tempérance 3° le prix Montyon 4° un homme qui vante l'espèce humaine, un âne qui fait l'éloge des longues oreilles.

33

Voici une idée à proposer : prendre toutes les statues pour en faire des monnaies, s'habiller avec la toile des tableaux, se chauffer avec les livres.

34 corollaire du précédent

La bêtise et la grandeur moderne sont symbolisées dans un chemin de fer

35

La civilisation est une victoire contre la poésie.

36

Souvent je voudrais pouvoir faire sauter les têtes des gens qui passent et dont la mine me déplaît (Un autre jour je finirai ces formules.)
- Repris le 8 février -
J'ai une maladie morale intermittente, hier j'avais des projets de travail superbes. Aujourd'hui je ne puis continuer, j'ai lu 5 pages d'anglais sans les comprendre, c'est à peu près tout ce que j'ai fait et j'ai écrit une lettre d'amour - pour écrire, et non pas parce que j'aime. Je voudrais bien pourtant me le faire accroire à moi-même, j'aime je crois en écrivant. Pendant quelques jours, j'ai eu la ferme résolution de faire en sorte qu'au bout de six mois vers juillet je susse l'anglais, le latin et de pouvoir lire le grec. A la fin de cette semaine je devrais savoir par coeur le IVe chant de l'Enéide.
Je ne lis pas grand chose. J'aurais besoin de m'accrocher plus profondément que je ne fais à tout ce qui m'entoure - à la famille, à l'étude du monde - toutes choses dont je m'écarte, et je ne sais pourquoi, que je voudrais me forcer à ne pas aimer (le monde est de trop dans la phrase), je les prends et je les quitte dans mon coeur seulement. Il y a des jours où je voudrais briller dans les salons, entendre mon nom proclamé avec éclat et d'autres où je voudrais bien m'avilir et m'obscurcir, être notaire au fond de la Bretagne. Cheruel s'est aperçu de mon singulier état d'esprit ; mais il y a un peu d'affectation aussi dans mon fait. Je joue toujours la comédie ou la tragédie, je suis si difficile à connaître que ne ne me connais pas moi-même.
A quoi bon écrire ceci, c'est ce que je ne saurais dire - Adieu Gustave, à un autre jour, quel qu'il soit, qu'il arrive, il y en aura d'autres de passés au tamis.

 

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