Souvenirs, notes et pensées intimes
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I Pourquoi lorsque nous ne sommes pas dans les mêmes sentiments que ceux que nous abordons nous sentons-nous gauches, embarrassés à nous-mêmes. J'ai vu dernièrement un homme qui m'annonçait l'agonie de son frère, il me serrait la main affectueusement et moi je me la laissais serrer, je l'ai quitté en riant d'un air niais comme j'aurais souri dans un salon.
Cela m'a déplu sur le champ. Cet homme-là m'humiliait. C'est qu'il était plein d'un sentiment et que j'en étais vide. Je l'ai revu hier, - il est bête pourtant à faire pitié mais je me suis haï et trouvé détestable pendant et instant.
La volupté se plaît d'elle-même. Elle se savoure comme la mélancolie, jouissances solitaires d'autant plus grandes que leur sujet est elles-mêmes et leur objet elles-mêmes. L'amour au contraire veut du partage. La volupté est égoïste et réfléchie et sérieuse au dernier point, elles jouissent, elles abusent d'elles-mêmes, elles se regardent et se complaisent, c'est comme un onanisme du coeur.
Il y a des grands hommes qu'on aurait voulu voir et admirer, il y en a d'autres avec qui on aurait voulu vivre comme César, Montaigne, Molière, Rousseau...
Les Sciences procèdent par l'analyse. Elles croient que ça fait leur gloire et c'est leur pitié. La nature est une synthèse - et pour l'étudier vous coupez, vous séparez, vous disséquez et quand vous voulez de toutes ces parties faire un tout - le tout est artificiel. - Vous faites la synthèse après l'avoir déplacée. Les liens n'existent plus. Les vôtres sont imaginaires et j'ose dire hypothétiques. Et la science nouvelle, la science des rapports des choses, la science du passage de la cause à l'effet, la science du mouvement de l'embryologie, de l'articulation.
Les idées sont plus positives que les choses.
Si vous m'accordez que l'homme a une âme - je veux que les bêtes en aient, toutes les bêtes - à commencer par le pourceau pour finir à la fourmi, aux animaux microscopiques. Si l'homme est libre les animaux sont libres, ils seront comme lui récompensés ou punis, que d'âmes diverses, que d'enfers, que de paradis eût dit Voltaire - cette réflexion est humiliante. Elle conduit au matérialisme et au nihilisme.
J'aime mieux l'inspiration que la réflexion - le sentiment que la raison, la clémence que la justice, la religion que la philosophie - le beau que l'utile, la poésie avant tout.L'art est plus utile que l'industrie, le beau est plus utile que le bon. S'il en était autrement pourquoi les premiers peuples, les premiers gouvernements ne seraient-ils pas industrieux, commerçants. Ils sont artistes, poètes, ils bâtissent des choses inutiles comme des pyramides, des cathédrales, ils font des poèmes avant de faire du drap. L'esprit est plus gourmand que l'estomac.
D'où vient que je veux que Jésus-Christ ait existé et que j'en suis certain ? c'est que je trouve le mystère de la passion tout ce qu'il y a de plus beau au monde.
La philosophie, science creuse qui ne parle pas au coeur, ni au sens car il n'y a que deux choses, la poésie, la beauté et l'utile, le profitable, si vous voulez être un Dieu soyez poète, si vous voulez être un homme utile soyez chimiste, mécanicien, décrotteur - Voila des résultats, le monde en veut. La philosophie n'en donne pas. Elle est toute pensée. La poésie au contraire est toute action, des images d'actions ou de sentiments. Elle est un monde, elle a ses mers, savanes qui nous perdent, ses ruisseaux qui nous désaltèrent - la philosophie a le gosier séché par la poussière du néant de tous ses systèmes.
- Me dire qu'un prêtre n'est pas utile, qu'un poète n'est pas utile et qu'un astronome l'est plus c'est me révolter.
Il arrivera peut-être un beau jour où toute la science moderne croulera et où l'on se moquera de nous, je le voudrais.
J'aime à voir l'humanité abaissée, ce spectacle me fait plaisir. Quand je suis le(une page manque)
hommes vils dans l'histoire, cela m'amuse et si je faisais un livre ce serait sur les turpitudes des grands hommes. - Je suis content que les grands hommes en aient eu.
Me parler de la dignité de l'espèce humaine c'est une dérision, j'aime Montaigne et Pascal pour cela.
La seule chose qui distingue l'homme des animaux c'est manger sans faim boire sans soif - libre arbitre.
Je hais la discipline.
Esprit de mathématicien esprit étroit.
Coeur de commerçant coeur sec comme le bois de leur comptoir.
La pudeur dans l'art est une idée qui n'a pu venir qu'à un imbécile. L'art dans les écarts les plus impudiques est pudique s'il est beau, s'il est grand. Une femme nue n'est pas impudique. Une main qui cache, un voile qui couvre, un pli qu'on fait sont impudiques.
La pudeur est quelque chose de coeur et non du corps, c'et un vernis qui brille, une peau veloutée au coeur.
Il y a des gens dont un simple geste, une parole insignifiante, un son de voix nous dégoûtent et nous répugnent.
La beauté est divine. Nous aimons malgré nous ce qui est beau, nous haïssons ce qui est laid. Tous les chiens aboient après les mendiants parce qu'ils sont déguenillés. Les enfants sont de même, vous ne les persuaderez pas que quelqu'un qui leur déplaît, qui est laid, soit beau - c'est pour eux impossible. Quand on a voulu représenter les anges on a pris un modèle de femme nue.-J'ai déjà beaucoup écrit, et peut-être aurais-je bien écrit si au lieu de forcer mes sentiments pour les porter à l'idéal et de monter mes pensées sur des tréteaux, je les avais laissé courir dans les champs comme elles sont, fraîches, roses.
- Quand on écrit on sent ce qui doit être, on comprend qu'à tel endroit il faut ceci, à tel autre cela. On se compose des tableaux qu'on voit, on a en quelque sorte la sensation qu'on va faire éclore. On se sent dans le coeur comme l'écho lointain de toutes les passions qu'on va mettre au jour - et cette impuissance à rendre tout cela est le désespoir éternel de tous ceux qui écrivent, la misère des langues qui ont à peine un mot pour cent pensées, la faiblesse de l'homme qui ne sait pas trouver l'approchant et à moi particulièrement mon éternelle angoisse.
- O mon Dieu, mon Dieu, pourquoi donc m'avez vous fait naître avec tant d'ambition, - car c'est bien de l'ambition ce que j'ai. Quand j'avais dix ans, je rêvais déjà de gloire - et j'ai composé dès que j'ai su écrire. Je me suis peint tout exprès pour moi de ravissants tableaux. Je songeais à une salle pleine de lumière et d'or, à des mains qui battent, à des cris, à des couronnes. On appelle l'auteur - l'auteur - l'auteur c'est bien moi, c'est mon nom - moi - moi. On me cherche dans les corridors, dans les loges - on se penche pour me voir - la toile se lève, je m'avance - quel enivrement ! on te regarde, on t'admire, on t'envie - on est près de t'aimer de t'avoir vu - Ah quelle pitié ! quelle pitié d'y songer, quelle plus grande de se l'écrire à soi-même, de se le dire - Oui je suis un grand homme manqué, l'espèce en est commune aujourd'hui quand je considère tout ce que j'ai fait et ce que je pouvais faire - je me dis que cela est peu - et pourtant comme j'ai de la force en moi, si vous saviez tous les éclairs qui m'illuminent - hélas, hélas ! je me dis qu'à 18 ans j'aurais pu déjà avoir fait des chefs-d'oeuvre - je me suis sifflé, humilié, dégradé - et je ne sais pas même ce que j'espère, ce que je veux ni ce que j'ai. Je ne serai jamais qu'un écrivailleur honni, un vaniteux misérable.
O si j'aimais, si j'étais aimé. Comme je serais heureux, les belles nuits, les belles heures. Il y en a pourtant qui vivent de cette vie-là ! pourquoi pas moi. O mon Dieu, je ne veux pas d'autres délices. J'ai le coeur plein de sons sonores et de mélodies plus douces que celles du ciel, le doigt d'une femme les ferait chanter, les ferait vibrer - se confondre dans un baiser, dans un regard - eh quoi n'aurais-je jamais rien de tout cela ? Je sens pourtant mon coeur bien plus grand que ma tête. O comme j'aimerais, venez donc, venez donc - âme mystérieuse soeur de la mienne, je baiserai la trace de vos pas, tu marcheras sur moi et j'embrasserai tes pieds en pleurant.
Si j'ai de suaves désirs d'amour - j'ai eu d'ardents, j'ai de sanglants, j'en ai d'horribles.
- L'homme le plus vertueux a dans le coeur des choses épouvantables.
- Il y a des pensées ou des actions qu'on n'avoue a personne, pas même à son complice, pas même à son ami, qu'on ne se redit pas tout haut.
- Avez-vous quelquefois rougi de secrets mouvements ignobles qui montaient en vous et qui s'abaissaient ensuite vous laissant tout étonné, tout surpris de les avoir eus ?
- J'écris ces pages pour les relire ensuite dans un an, dans 30 ans. Cela me reportera dans ma jeunesse, comme un paysage qu'on veut revoir et on y retourne. On le croyait beau, riant avec des feuilles vertes - du tout, il est séché, il n'a plus d'herbe, déjà plus de sève aux arbres. O je le croyais plus beau, dit-on !
- J'écris parce que cela m'amuse.
- La pensée est la plus grande des voluptés. La volupté elle-même n'est qu'imagination. Avez-vous jamais autant joui que dans des rêves ?
- Je n'attends rien de bien de la part des homes et aucune trahison, aucune bassesse ne m'étonnera.
- J'aime à être en colère - la colère s'amuse d'elle-même.
- Je sens que j'aurai dans le monde une vie ordinaire, sensée, raisonnable, que je serai un bon décrotteur, un bon palefrenier, un bon ressemeleur de phrases, un bon avocat, tandis que j'en voudrai une extraordinaire.
- J'aime à la fois le luxe, la profusion et la simplicité, les femmes et le vin, la solitude et le monde, la retraite et les voyages, l'hiver et l'été, la neige et les roses, le calme et la tempête, j'aime à aimer, j'aime à haïr, j'ai en moi toutes les contradictions, toutes les absurdités, toutes les sottises.
- Je ne compte même pas sur moi. Je serai peut-être un être vil ignoble méchant et lâche, que sais-je ? Je crois pourtant que j'aurai plus de vertu que les autres parce que j'ai plus d'orgueil. Louez moi donc.
- Je passe de l'espoir à l'anxiété, d'une folle espérance à une triste négation, c'est pluie et soleil, mais un soleil de carton doré et une pluie sale sans orage. - O si je menais à bout toutes mes méditations, mes pensées, si je bâtissais quelque monument avec l'échafaudage de tous mes songes, bref serai-je un roi ou un pourceau ?
- Jamais l'homme ne connaîtra la Cause, car la Cause c'est Dieu. Il ne voit que des successions, des causes fantômes, - fantôme lui même il court au milieu d'eux, ils veut les prendre, ils le fuient, il court après, va, vient, ne s'arrête que quand il tombe dans le vide absolu, alors il se repose.
- La morale sans la religion est absurdité qui n'a valeur que dans le cerveau des philosophes.
- J'entends des gens dire : pas de religion mais une morale, c'est dire il n'y a ni récompense, ni châtiment, ni bien, ni mal, il n'y a rien au-delà de la charogne humaine et de la bière en chêne, - soyez vertueux, souffrez - humiliez vous, faites des sacrifices - soyez vicieux, tuez, pillez - vous n'en serez ni plus ni moins heureux dans l'éternité.
- Le temps est moins dans l'éternité, que le saut d'une puce dans le temps - et vous pensez à la gloire et au bonheur de vivre d'abord sur la terre puis dans la mémoire des hommes.Il y a un axiome assez bête qui dit que la parole rend la pensée. Il serait plus vrai de dire qu'elle la défigure. Est-ce que vous énoncez jamais une phrase comme vous la pensez ? Ecrivez-vous un roman comme vous l'avez conçu ? Si les phrases produisaient les pensées, je vous ferais des tableaux que vous verriez comme s'ils étaient faits au pinceau, je vous chanterais des airs vagues et pleins de délices que j'ai dans la tête. Vous sentiriez les odeurs à quoi je pense. Je vous dirais toutes mes rêveries, et vous ne savez rien de tout cela parce qu'il n'y a pas de mots pour le dire. L'art n'est pas autre chose que cette éternelle traduction de la pensée par la forme.
Je suis jaloux de la vie des grands artistes, joie de l'orgueil, joie de l'art, joie de l'opulence, tout à eux. J'aurais voulu seulement être une belle danseuse - ou un joueur de violon, comme j'aurais pleuré, gémi, aimé, sangloté.
Il y a des joies tristes et des tristesses gaies.
Il y a un sourire indéfinissable, c'est celui que nous éprouvons devant un objet d'art, les sons d'un violon nous font sourire, la muse qui est en nous ouvre ses narines et aspire l'atmosphère éthérée.
L'esprit de Montaigne est un carré, celui de Voltaire un triangle.
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II Aujourd'hui, qu'ai-je donc ? est-ce satiété, est-ce désir, désillusion ou aspiration vers l'avenir ? J'ai la tête malade, le coeur vide. J'ai d'ordinaire ce qu'on appelle le caractère gai, mais il y a des vides là-dedans, des vides affreux, où je tombe brisé, rompu, anéanti ! Je n'écris plus - autrefois j'écrivais. Je me passionnais pour mes idées, je savais ce que c'était qu'être poète, je l'étais en dedans du moins, dans mon âme comme tous les grands coeurs le sont. Qu'importait la forme - toujours défectueuse elle rendait mal ma pensée - musicien sublime je jouais avec un rebec, je sentais de beaux éclats, des choses suaves comme des baisers sans bruit qui murmuraient silencieusement. Si j'avais eu une belle voix, comme j'aurais chanté. On se moquerait de moi si on savait comme je m'admirais, on aurait raison, tout mon oeuvre était en moi, et jamais je n'ai écrit une ligne, du beau poème qui me délectait.
Je me rappelle qu'avant dix ans j'avais composé déjà - je rêvais les splendeurs du génie, - une salle éclairée - des applaudissements, des couronnes, et maintenant quoique j'aie encore la conviction de ma vocation, ou la plénitude d'un immense orgueil, je doute de plus en plus. Si vous saviez ce que c'est que ma vanité. Quel vautour sauvage, comme il me mort le coeur - comme je suis seul, isolé, méfiant, bas, jaloux, égoïste, féroce ! - O l'avenir que j'ai rêvé, comme il était beau, ô la vie que je me bâtissais comme un roman, quelle vie ! et que j'ai de peine à y renoncer - et l'amour aussi l'amour ! - Je me disais quand j'aurai 20 ans, on m'aimera sans doute, j'aurai rencontré quelqu'un, n'importe qui, une femme enfin et je saurai ce que c'est que ce beau nom-là qui faisait palpiter d'avance toutes les fibres de mon coeur, tous les muscles de ma chair.J'ai pourtant été amoureux tout comme un autre, et aucune n'en a rien su ! quel dommage ! comme j'aurais été heureux. Je me prends souvent à penser à cela, - et les scènes se déroulent amoureusement, comme dans un rêve. Je me figure de longues étreintes, - des mots bien doux que je me redis, dont je me caresse, - des regards qui enivrent - ah si vous avez eu dans votre vie autre chose que des filles de joie, autre chose que des regards vendus, plaignez-moi.
Amour génie voilà le ciel - que j'ai senti, que j'ai entrevu, dont j'ai eu des émanations, des visions à devenir fou - et qui s'est refermé pour jamais, - qui donc voudra de moi. Ce devrait déjà être venu, car j'aurais tant besoin d'une amante, d'un ange.Je suis fat, dit-on, et pourquoi alors ce doute que j'ai sur chacune de mes actions, ce vide qui me fait peur - toutes ces illusions parties.
O une femme quelle belle chose ! Mettez-y deux ailes et vous en ferez un ange !
J'aime à rêver ses contours, j'aime à rêver à toutes les grâces de ses sourires, à la mollesse de ses bras blancs, au tour de sa cuisse, à la pose de sa tête penchée.
Souvent je suis dans l'Inde, à l'ombre des bananiers, assis sur des nattes, les bayadères dansent, les cygnes s'arrondissent dans les lacs bleus - la nature palpite d'amour.
Il y a huit jours j'ai pensé pendant deux heures à deux brodequins verts et à une robe noire ! sans ajouter rien de plus des niaiseries qui me tiennent le coeur attaché longtemps.
Je baguenaude, dans ma tête, je me chatouille pour me faire rire, je me fais des tableaux dont je suis le spectateur.
Des tableaux, avec des horizons roses, un beau soleil, - tout y est lumière, bonheur, rayonnements.
Ah ! c'est le même homme qui écrit ceci, qui pensait avoir du génie, porter un nom dans l'avenir. Ah je suis bien misérable.
Je voudrais bien être mystique, il doit y avoir de belles voluptés à croire au paradis, à se noyer dans des flots d'encens - à s'anéantir au pied de la croix, à se réfugier sous les ailes de la colombe. La première communion est quelque chose de naïf, ne nous moquons pas de ceux qui y pleurent. C'est une belle chose que l'autel couvert de fleurs qui embaument, - c'est une belle vie que celle des saints, j'aurais voulu mourir martyr - et s'il y a un Dieu, un Dieu bon, un Dieu le père de Jésus, qu'il m'envoie sa grâce, son esprit je le recevrai et je me prosternerai. Je comprends bien que les gens qui jeûnent se régalent de leur faim et jouissent de privations, c'est un sensualisme bien plus fin que l'autre, ce sont les voluptés, les tressaillements, les béatitudes du coeur.suite
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