Critique de Madame Bovary
par George Sand

... On parla d'un livre qui a fait grande sensation dernièrement, Madame Bovary, roman de M. Gustave Flaubert.

Dès l'apparition de ce livre remarquable, dans notre petit coin, comme partout, je crois, on s'écria : - Voici un spécimen très frappant et très fort de l'école réaliste. Le réaliste existe donc, car ceci est très neuf.

Mais, en y réfléchissant, nous trouvâmes que c'était encore du Balzac (tant mieux assurément pour l'auteur), du Balzac expurgé de toute concession à la bienveillance romanesque, du Balzac âpre et contristé, du Balzac concentré, si l'on peut parler ainsi. Il y a là des pages que Balzac eût certainement signées avec joie. Mais il ne se fût peut-être pas défendu du besoin de placer une figure aimable ou une situation douce dans cette énergique et désolante de la réalité. M. Gustave Flaubert s'est défendu cruellement jusqu'au bout.

Il a voulu que la femme dédaigneuse du réél fût folle et méprisable ; que le mari voué au réél fût d'une déplorable stupidité, et que la réalité ambiante, maison, ville, campagne, voisins, amis, tout fût écoeurant de bêtise, de laideur et de tristesse, autour de ces deux personnages infortunés.

La chose est exécutée de main de maître, et pareil coup d'essai est digne d'admiration. Il y a dans ce livre un douloureux parti pris qui ne se dément pas un instant, preuve d'une grande force d'esprit ou de caractère, preuve, à coup sûr, d'une grande netteté de talent. Est-ce un parti pris à jamais et à tous égards ? Nous n'en savons rien, car est-il croyable que l'auteur ne soit pas emporté par lui-même dans une sphère moins désolée, et qu'il ne fasse point agir et parler la passion vraie, la bonté intelligente, les sentiments généreux ? Nous espérons bien qu'il le fera. Mais il est certain que son brillant début le place, je ne dirai pas à la tête d'une école nouvelle, mais sur le pied d'une individualité très entière et très prononcée, dont l'action semble vouloir se porter sur la recherche du fatalisme. Il l'analyse dans ses causes, dans sa marche et dans ses résultats avec une rare puissance. Il emble qu'il raconte une histoire arrivée sous ses yeux, et que son unique but soit de vous faire dire : il ne pouvait en être autrement.

On s'est alarmé à tort, suivant nous, de la moralité de l'oeuvre. Tout au contraire, le livre nous a paru utile, et tous, en famille, nous avons jugé que la lecture en était bonne pour les innombrables Madame Bovary en herbe que des circonstances analogues font germer en province, à savoir les appétits de luxe, de fausse poésie et de fausse passion que développent les éducations mal assorties à l'existence future, inévitable.

La leçon sera-t-elle aussi utile aux maris imbéciles, aux amants frivoles, aux bourgeois prétentieux, à toutes les caricatures provinciales si hardiment dessinées par M. Flaubert ? Hélas non ! Madame Bovary est seule intelligente au milieu de cette réunion de crétins. Elle seule eût pu se reconnaître. Les autres s'en garderont bien. On ne corige pas ce qui ne pense pas. Il est d'ailleurs évident que le livre n'a pas été fait en vue d'une moralité quelconque ; ce qui, entendons-le bien, ne prouve pas qu'il soit immoral ; car, ce qui est beau ne nuit jamais, et avec cette peinture du mal, M. Flaubert a su faire un très beau livre. On ne sent pas, dit-on, son indignation contre la mal. Qu'importe, s'il vous la fait sentir à vous-même ? Il s'abstient du juger. Cela est tout à fait permis à qui met le lecteur à même d'être bon juge.

D'autres on dit : « Cette femme coupable a trop d'excuses dans son ennui, et son ennui est trop fondé. Au sein d'une vie si plate et de gens si lourds, que vouliez-vous qu'elle fit ? Pouvait-elle ne pas s'égarer ? Donc ses égarements sont présentés comme inévitables, et le livre ets dangereux. »

Je crois que l'auteur pourrait répondre tout simplement : « Si vous croyez au libre arbitre, dites-vous à vous-même qe cette femme était libre de choisir : mourir d'ennui ou de remords. Elle a choisi la plus douloureuse fin. Femmes ennuyées, choisissez.»

Et nous ajouterions volontiers : « Ne mourez ni ne remords, ni d'ennui, vous qui êtes mères. Pour vos enfants, sachez résister à l'un comme à l'autre. »

Tout en causant, nous n'avons donc pas voulu conclure que l'auteur fût rivé à tout jamais à la doctrine du fatalisme, et nous avons conclu seulement que, s'il en est ainsi, ses livres ne feront pas école pour cela, à cause du talent qu'ils révèlent. Quand les réalistes ont proclamé qu'il fallait peindre les choses telles qu'elles sont, ils n'ont rien pourvé pour ou contre la beauté et la bonté des choses de ce monde. S'il leur arrivait de faire avec ensemble, et de parti pris, la peinture d'un monde sans accord et sans lumière, ce ne serait encore qu'un monde de fantaisie, car le monde vrai est sans relâche enveloppé du nuages et de rayons qui l'éclairent ou le ternissent avec une merveilleuse variété d'effets. Qu'il soit donc permis à chacun et à tous de voir avec les yeux qu'ils ont. Laissons les réaliste proclamer, si bon leur semble, que tout est prose, et les idéalistes que tout est poésie. Les uns seront bien forcés d'avoir leurs jours de pluie, et les autres leurs jours de soleil. Dans tous les arts, la victoire sera toujours à quelques privilégiés qui se laisseront aller eux-mêmes, et les discussions d'école passeront comme passent les modes.

Le Courrier de Paris. 2 septembre 1857.

George Sand

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