Gustave Flaubert,
par José Maria Eça de Queiros

(écrivain portugais. 1845 - 1900)

C'est Alfred de Musset qui disait, dans ses pathétiques Stances à la Malibran qu'en France, quinze jours font d'une mort récente une vieille nouvelle. Peut-être, quand c'est la Malibran qui meurt : je veux dire, un trille d'oiseau qui se perd dans la nuit. Mais, quand celui qui disparaît s'appelle Gustave Flaubert, quand c'est l'auteur de Madame Bovary et de L'Education Sentimentale ; quinze jours ou quinze ans peuvent passer sur cette perte sans que vieillisse la douleur : surtout quand on pense que ce puissant artiste, un des plus grands de ce siècle, nous est stupidement arraché en l'espace d'une heure, par une apoplexie, en pleine force créatrice, à la veille de terminer un livre suprême, dans lequel il avait mis dix ans de travail, le meilleur de son génie, et la sage expérience d'une vie entière.

Ce n'est pas le lieu, dans cette chronique, d'étudier Gustave Flaubert. Je dirai seulement que sa haute gloire aura consisté à être un des premiers à donner, à l'art contemporain, sa véritable base, en le détachant des conceptions idéalistes du romantisme, en l'appuyant tout sur l'observation, la réalité sociale, et les connaissances humaines que la vie offre. Nul ne pénétra jamais avec autant de sagacité et de précision les motifs complexes et intimes de l'action humaine, le subtil mécanisme des passions, le jeu des tempéraments dans le milieu social ; et nul n'habilla une analyse aussi vaste et pénétrante d'une forme plus vivante, plus dure et plus forte. Ses créations ; Mme Bovary, le pharmacien Homais, Léon, Frédéric, Mme Arnoux ; par la puissance de vitalité qu'il leur a imprimée, participent d'une existence aussi réelle, aussi tangible que la nôtre. Quand son enterrement, à Rouen, est passé près de la Seine, en face d'une des jolies îles qui verdoient là, ceux qui l'accompagnaient se sont arrêtés un moment pour regarder, pour se montrer le coin frais de l'île où Madame Bovary se promenait avec Léon, comme s'ils voyaient, à travers le feuillage des peupliers, sa silhouette nerveuse et légère, et la robe de mérinos clair qu'elle portait au rendez-vous.

Madame Bovary est aujourd'hui une oeuvre classique, et certes c'est son meilleur livre. Qui ne la connaît et ne la relit pas ; cette histoire profonde et douloureuse d'une petite bourgeoise de province, comme les crée l'éducation moderne démoralisée par de faux idéalismes et par une sentimentalité morbide, agitée d'appétits de luxe et d'aspirations au plaisir, se débattant dans l'étroitesse des classes comme dans une prison sociale, courant pour épuiser d'une seule goulée toutes les sensations et revenant de là plus triste, comme des funérailles de son illusion, recherchant la félicité alternativement dans la dévotion et dans la volupté, aspirant toujours à quelque chose de mieux, et traînant une existence minée de cette maladie incurable ; le déséquilibre de son sentiment et de la raison, le conflit de l'idéal et du réel ; jusqu'à ce qu'une poignée d'arsenic la libère d'elle-même !

Dans L'Education Sentimentale, il conçoit cette idée de génie : peindre dans une longue action la faiblesse des caractères contemporains amollis par le romantisme, par le vague dissolvant des conceptions philosophiques, par le manque d'un principe sûr qui, pénétrant la totalité des consciences, dirige les actions ; et expliquer par cette effémination des âmes, toutes les instabilités de notre vie sociale, la désorganisation du monde moral, l'indifférence et l'égoïsme des natures, la décadence des classes moyennes, la difficulté de gouverner la démocratieÉ

Salammbô est la prodigieuse reconstruction d'un peuple, d'une religion éteinte, du monde carthaginois complexe et violent. Dans la Tentation de Saint Antoine, d'une si forte intuition, d'une si vaste érudition, il nous peint tumultueuse la confusion mystique d'un cerveau d'ascète, c'est peut-être là qu'il atteint la perfection d'une forme si vivante, si chaude, si élastique, qu'on ne pourrait guère la comparer qu'à la carnation humaine.

Dans son particulier, c'était le meilleur des hommes. Il avait la noble et sainte faculté d'admirer sincèrement ; il était de ceux dont les yeux s'humectent de tendresse devant un beau vers, une figure élevée ; il ne sentait d'indifférence que devant le pédantisme triomphant, et l'indignation ne lui venait que devant l'égoïsme bourgeois.

Il voyagea de longues années, il fut aimé, il fut illustre. Mais, comme l'a dit Zola, le meilleur de ses joies et de ses peines, il le trouva dans son art. Il fut véritablement un moine des lettres. Elles restèrent toujours son but, son centre, sa règle. Il vivait en elles comme dans une cellule, étranger aux rumeurs triviales de la vie. Il fut un fort. Sa province va lui dresser une statue : et certes aucun front plus digne, modelé dans le marbre, ne brilla jamais à la lumière des cieux.

Gazeta de Notícias (Brésil). 1880

 

 

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