Poésies d'Alfred Le Poittevin

L'ORIENT

Bien souvent, quand je veux respirer plus à l'aise,
Loin des noires vapeurs qu'exhale la fournaise
De la civilisation ;
Quand mon coeur, fatigué du vain fracas des hommes,
Sent qu'il aurait besoin, loin des lieux où nous sommes,
Du sol d'une autre région,

Alors je redemande à l'Orient magique,
Des âges primitifs le souvenir antique,
Parfum qu'on ne respire plus ;
Alors, enseveli dans une sainte extase,
Je m'égare, oubliant le présent qui m'écrase,
Au milieu des temps révolus.

Des choses d'autrefois évoquant les images,
Je vois se remuer le vieux peuple des mages,
Habile aux secrets défendus ;
Dans la ville de Bel les merveilles semées,
Ses invincibles murs, ses terrasses animées,
Jardins dans les airs suspendus.

Quand des fils de Nemrod l'heure suprême arrive,
Me créant une place, inattendu convive,
Dans le festin de Labynit,
Je vois, épouvantant ses dernières orgies,
Briller à la lueur des splendides bougies,
La sentence au mur de granit.

Hélas, triste Orient ! La vengeance divine
S'accomplit chaque jour sur ton sol en ruine,
De sa splendeur déshérité :
Les arts, envahissant nos villes affranchies,
Ont quitté pour jamais tes grandes monarchies
Eteintes sans postérité.

Mais vainement du ciel tu portes la colère.
Du poète rêveur le culte solitaire
Allégea ton châtiment.
Dans son pieux amour pour les choses passées,
Tu verras vers tes bords se tourner ses pensées,
Comme au nord se tourne l'aimant !

Car chez toi seulement la nature puissante,
Sous un soleil de flamme, à ses regards présente
Des prodiges à chaque pas ;
Là sont de chaudes mers et de profonds abîmes,
Des monts dont elle seule à mesuré les cimes
Avec son immense compas.

Là, quand l'homme voulut laisser de son passage
En pagodes de pierre un magnifique gage,
Plus fort que le temps redouté,
D'un oeuvre indestructible enfantant la pensée,
En mourant il légua la tâche commencée
Au bras de sa postérité.

C'est ainsi qu'il a fait ces hautes pyramides,
Gigantesques tombeaux dont les sommets arides
Ont vu passer des nations :
Monuments décorés d'ingénieux symboles,
Enigmes que propose en mystiques paroles,
Le temps aux générations !

Oh ! vainement l'Europe, en ses villes fécondes,
Epuise les trésors qui viennent des deux mondes
A tant d'édifices vantés ;
Le temps renversera leurs fondements fragiles,
Lui qui s'acharne en vain aux masses immobiles
Des pelasgiennes cités !

Car ils doivent rester, ces monuments qu'étale
Depuis les premiers jours la terre orientale
Aux yeux étonnés des mortels ;
Ceux qui les ont bâtis, inconnus à l'histoire,
N'ont confié le soin de garder leur mémoire
à ces ouvrages éternels !

HEURE D'ANGOISSE

I.

Qu'un autre, confiant dans la bonté divine,
Soigneusement réchauffe, en sa calme poitrine,
L'espoir des grâces du Seigneur ;
Pour moi, dont sous ses coups la force fut brisée,
Je ne connaîtrai plus l'espérance insensée,
Je ne veux plus croire au bonheur !

L'homme vit ici-bas dans un constant orage ;
Le plaisir qu'on espère est un trompeur mirage
Qui s'évanouit devant nous !
Nous traînons nos chagrins jusqu'à l'heure dernière ;
Dieu se plait dans les pleurs et rit de la prière
Que nous lui faisons à genoux !

Eh bien, puisqu'il me frappe, acceptons sa disgrâce !
J'ai vainement levé, pour obtenir ma grâce,
Des bras suppliants vers les cieux ;
Ne nous raidissons plus contre la destinée ;
Périssons, s'il le faut ! mais, comme Capanée,
Mourons en défiant les dieux !

De quoi nous servirait une prière vaine ?
Dieu nous fit pour souffrir, et sa jalouse haine
Nous frappe sans nous écouter !
Ainsi, quand l'Océan découvre ses abîmes,
Les cris retentissants de ses pâles victimes
Tentent en vain de l'arrêter.

Ouvrez de nos aïeux l'histoire lamentable,
Vous y verrez partout la trace détestable
De notre malédiction :
Les plus justes frappés par le célèbre glaive,
Comme un printemps sacré que le malheur prélève
Sur chaque génération.

Ah ! dans le désespoir quand le monde se roule,
Quand le culte vieilli de toutes parts s'écroule
Sous les traits du doute vainqueur,
Où nous réfugier, nous dont l'âme ingénue
Voudrait sacrifier à la vérité nue
Dans le simplicité du coeur ?

Pouvons-nous conserver, dans cette âme flétrie
Où la source de foi par le mal est tarie,
L'espoir d'un avenir plus beau ?
Quand c'est en nous frappant que Dieu se fait connaître,
Pouvons-nous en nos coeurs nous flatter de renaître
De la poussière du tombeau ?

Embrasse qui voudra cette belle chimère ;
Quant à moi, trop de fois, dans ma tristesse amère,
Je me vis trompé par le sort ;
Je cesse d'espérer, je cesse de me plaindre ;
De doutes entouré j'entendrai sans la craindre
L'énigme obscure de la Mort.

Oh ! je voudrais en vain croire à la Providence !
Le coeur flétri se tait quand parle l'évidence
A l'esprit du juste abattu,
Quand à la tyrannie il voit le monde en proie,,
Et cherche vainement dans une aride voie
Le prix qu'on doit à sa vertu.

Quel spectacle odieux lui présente la terre !
Les hommes transmettant la peine héréditaire
A des enfants nés dans les pleurs,
Des malheureux, à qui l'espérance est ravie,
D'un parricide fer armés contre leur vie
Pour s'arracher à leurs douleurs.

Bien des hommes sans doute, en leurs nuits consacrées,
Ont voulu découvrir les causes ignorées
De ces ténébreuses horreurs ;
Mais dans leurs rêves saints, que le génie altère,
Ces sages nébuleux sont trop loin de la terre
Pour en sonder les profondeurs.

Assouvis donc, ô Dieu, ton éternelle rage !
Et pourtant, c'est à toi que l'homme, ton ouvrage,
Prodigue les noms les plus doux ;
De même que jadis les Hellènes timides
Des infernales soeurs firent les Euménides,
Afin de détourner leurs coups.

II.

Ainsi je me plaignais dans les heures de doute :
Mon âme s'égarait sur la funèbre route
Où tous se sont perdus ;
Et, pareil au vaisseau battu par la tempête,
Au-dessus de ma tête
Je cherchais le soleil que je ne voyais plus.

Mais un éclair d'en haut vint calmer ma souffrance,
Je sentis en mon coeur renaître l'espérance
A son aspect divin
Et Dieu compatissant versa sur ma misère
Le baume salutaire
Que l'homme en ses douleurs n'espère point en vain.


LE STYLITE

I. LES PELERINS

Depuis quarante ans à genoux
Sur le sommet d'une colonne,
O Siméon ! attendez-vous
Que le Seigneur vous y couronne ?
Il ne permet qu'à ses élus
De s'environner de lumière ;
Le sage vit dans le mystère
Et tâche à cacher ses vertus.

Croyez-vous notre pauvre terre
Indigne de vous recevoir,
Que vous n'y venez point, le soir,
Mettre en commun votre prière ?
Christ y descendit autrefois ;
Il expliquait la loi divine
Et fit, en prêchant sa doctrine,
Le rude chemin de la croix.

Joignez-vous à nous, bon ermite !
Satan aspirait à monter,
Quand Dieu le vint précipiter
Jusqu'aux profondeurs qu'il habite.
Depuis quarante ans à genoux
Sur le sommet d'une colonne,
O Siméon ! attendez-vous
Que le Seigneur vous y couronne ?

II. LE SAINT

Ce n'est point l'orgueil qui m'enivre,
O Frères ! Heureux qui sait vivre
Sans trouble au milieu des cités !
Moi, j'ai fui jusqu'en cet asile
Pour soustraire une chair fragile
Aux amorces des voluptés.

Hélas ! tout enfant de la terre
Comme Antée au sein de sa mère,
S'anime à son brûlant toucher.
Dans les airs il faut qu'il s'élance
Quand de son impure influence
Il aspire à se détacher.

Trop d'arbres ombragent ses plaines ;
Le soir, trop de molles haleines
Emanent des prés et des fleurs.
Aussi jadis on vit des anges,
Quittant les célestes phalanges,
Suivre les filles des pasteurs.

Si je descends, soudain m'assiège,
Confus et bruyant, le cortège
Qui troublait Antoine aux déserts,
La Tentation déchaînée,
Et Proserpine couronnée
Avec les pompes des enfers.

Laissez-moi donc sur ma colonne,
Mes frères ! Dieu lui-même ordonne
De fuir quand on craint le danger.
Des hauts lieux où nul bruit n'arrive
Notre âme, dans le corps captive,
Apprend mieux à s'en dégager.

III. LE POETE

Oui, vous aviez raison, Stylite,
De vivre isolé dans les airs !
Le Dieu qui dans chaque homme habite
Nous montre des chemins divers.

Quoiqu'aux fins de la Providence
Tous concourent différemment,
Son regard, avec indulgence,
Suit, des hauteurs du firmament,

Celui qui se bâtit une aire,
Comme l'aigle, ux lieux écartés,
Et celui qu'un saint ministère
Retient dans le bruit des cités ;

Celui qui, dans les cathédrales
Accourant au son de l'airain,
Le front courbé, baise les dalles
Quand le pontife étend la main,

Et celui qui, lorsqu'étincelle
Sur mer l'astre aux pâles reflets,
Se lève à la voix qui l'appelle,
Du blanc sommet des minarets.

Si, quand le soir revient, la foule s'amoncelle
Aux spectacles semés le long des boulevards ;
Si dans tous les quartiers un théâtre l'appelle,
Ce n'est pas qu'elle croie au culte des Beaux-Arts.

Si, depuis quelques temps, il n'est d'humble chapelle
Où nombre de croyants ne s'offrent aux regards ;
Si le peuple a suivi cette mode nouvelle,
Cee n'est pas que la Foi naisse de toutes parts.

Pour pousser sans repos la cohue indécise,
Quand arrive le jour, aux pompes de l'Eglise,
Aux feux de l'Opéra, quand arrive la nuit,

Une cause suffit - c'est qu'un mal la dévore,
Qui rend longue chaque heure et triste chaque aurore ;
Cet incurable mal, on le nomme l'ennui.

Alfred Le Poittevin

Une promenade de Bélial, par Alfred Le Poittevin

accueil

vie

oeuvres

amis

amours

textes

plan