Alfred Le Poittevin
(1816 - 1848)
La mère d'Alfred Le Poittevin ayant été la compagne de Madame Flaubert dans un pensionnat de Honfleur, les deux familles sont très liées et le Docteur Flaubert devient parrain d'Alfred, comme M. Le Poittevin celui de Gustave.
Né le 29 septembre 1816, cinq ans avant Flaubert, Alfred Le Poittevin, après des études au collège de Rouen et à la faculté de Droit de Paris, s'inscrit au barreau de Rouen en 1842.
Son influence est capitale sur la formation de Gustave : ce fut, avant Louis Bouilhet, son ami d'adolescence, son principal confident. C'est à lui que seront dédiées les Mémoires d'un fou.
Considéré dès ce moment comme perdu par Flaubert, Alfred Le Poittevin se marie en 1846, et meurt prématurément en 1848, laissant quelques oeuvres inédites.
La soeur d'Alfred, Laure, épousera Gustave de Maupassant et donnera naissance à l'écrivain Guy de Maupassant, qui sera encouragé et aimé comme un fils par Flaubert
« Nous aurions vraiment tort de nous quitter, de dérayer de notre vocation et de notre sympathie. Toutes les fois que nous avons voulu le faire, nous nous en sommes mal trouvés. J'ai encore éprouvé à notre dernière séparation une impression pénible qui, pour apporter avec elle moins d'étonnement qu'autrefois, est toujours pleine de chagrin. Voilà trois mois que nous étions bien l'un et l'autre, ensemble, seuls, - seuls en nous-mêmes, et seuls à nous deux. Il n'y a rien au monde de pareil aux conversations étranges qui se font au coin de cette sale cheminée où tu viens t'asseoir, n'est-ce-pas, mon cher poète ? Sonde au fond de ta vie et tu avoueras comme moi que nous n'avons pas de meilleurs souvenirs ; c'est-à-dire de choses plus intimes, plus profondes et plus tendres même à force d'être élevées. »
A Alfred Le Poittevin. 2 avril 1845.
« Les plus grands événements de ma vie ont été quelques pensées, des lectures, certains couchers de soleil à Trouville au bord de la mer, et des causeries de cinq ou six heures avec un ami qui est maintenant marié et perdu pour moi. »
A Louise Colet. 18 septembre 1846.
« Un ami dont je t'ai peu parlé parce que nous ne nous voyons guère maintenant - il m'a quitté, il s'est marié - et que j'ai démesurément aimé dans ma jeunesse et auquel je porte encore un attachement profond, est malade, d'une maladie incurable. Je le vois qui va mourir. J'ai beaucoup vécu avec lui et si jamais j'écris mes mémoires, sa place qui y sera large ne sera guère qu'un grand côté de la mienne. »
A Louise Colet. 10 août 1847.
« Ce côté douloureux de l'homme moderne, que tu remarques, est le fruit de ma jeunesse. J'en ai passé une bonne avec ce pauvre Alfred. Nous vivions dans une serre idéale où la poésie nous chauffait l'embêtement de l'existence à 70 degrés Réaumur. C'était là un homme, celui-là ! Jamais je n'ai fait, à travers les espaces, de voyages pareils. Nous allions loin sans quitter le coin de notre feu. Nous montions haut quoique le plafond de ma chambre fût bas. Il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! Tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies. »
A Louise Colet. 31 janvier 1852.
« Il y a aujourd'hui huit jours, lundi, j'ai couché à Fécamp chez Mme Le Poittevin, où je n'étais pas venu depuis 18 ans ! Ai-je pensé à ce pauvre bougre d'Alfred ! J'avais presque peur de le voir apparaître. Notre jeunesse commune me semblait suinter sur les murailles. - C'était comme un dégel qui me glaçait jusqu'au fond du coeur. »
A Louis Bouilhet. 1er octobre 1860.
« Il n'est point de jour, et j'ose dire presque point d'heure où je ne songe à lui. Je connais, maintenant, ce qu'on est convenu d'appeler « les hommes les plus intelligents de l'époque ». Je les toise à sa mesure et les trouve médiocres en comparaison. Je n'ai ressenti auprès d'aucun d'eux l'éblouissement que ton frère me causait. Quels voyages il m'a fait fait faire dans le bleu, celui-là ! et comme je l'aimais ! Je crois même que je n'ai aimé personne (homme ou femme) comme lui. J'ai eu, lorsqu'il s'est marié, un chagrin de jalousie très profond ; ça été une rupture, un arrachement ! Pour moi il est mort deux fois et je porte sa pensée constamment comme une amulette, comme une chose particulière et intime.(...) Si je vaux quelque chose, c'est sans doute à cause de cela. J'ai conservé pour ce passé un grand respect ; nous étions très beaux ; je n'ai pas voulu déchoir. »
A Laure de Maupassant. 8 décembre 1862.
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