Le Candidat, de Gustave Flaubert,
vu par Eugène Montrosier

De l'insuccès du Candidat, au Vaudeville, la réputation de romancier, conquise par les oeuvres célèbres de M. Gustave Flaubert, reste intacte, durable. L'auteur de Madame Bovary, et de Salammbô ne pouvait rien gagner à cette tentative, mais à coup sûr il n'y devait rien perdre. S'il avait encore des illusions sur les éléments qui constituent le théâtre, il a bien fait de tenter la partie. Le voilà fixé sans détour. Mûri par le campagne où il a voulu, lui aussi, affronter le feu du lustre... il va, de nouveau, revenir au roman, son vrai champ de bataille, et laver ainsi les blessures que son amour-propre a pu ressentir dans les eaux salutaires du succès.

Balzac, de qui M. Gustave Flaubert tient les facultés étonnantes d'analyse, de psychologie, d'éloquence dans le terre-à-terre même, a voulu aussi, lui le romancier de génie, prendre terre sur les planches chancelantes du theâtre. Entre les décors trop étroits de la convention, il rêvait de faire rire, pleurer, aimer, souffrir, vivre enfin tous les types superbes qui illuminent ses oeuvres.

Nous savons tous la peine qu'il eut à faire tenir d'ensemble ses personnages, véritablement acceptables, seulement dans La Marâtre, le drame humain, éternellement vrai. Il ne tenta pas la chance une fois, il la tenta dix fois, vingt fois avec une même déveine, ou plutôt, non! avec une même naïveté. Il pensait que l'observation suffisait à l'optique du théâtre, que ses créations y vivraient, que le public s'y laisserait prendre, qu'il galvaniserait, en un mot, la grande indifférente : la Foule ! Hélas ! à peine a-t-il pu soulever le noyau d'amis que son génie avait su rassembler. Il échoua au port, lui qui avait rendu les obstacles vains ! De Balzac, toutefois, il restera, comme une oeuvre dramatique, La Marâtre, ce drame moderne taillé ainsi qu'une tragédie shakespearienne.

Il serait maladroit de vouloir atténuer l'insuccès de M. Gustave Flaubert et peu digne de l'estime que mérite sa réputation littéraire que de lui farder la vérité. Il s'est trompé, grossièrement trompé, en écrivant cette comédie qu'on lui a arrachée, mais qui n'est pas née librement dans son cerveau. Tout y est manqué : la donnée de la pièce, la conception des personnages, la marche de l'action et même, disons-le, le langage de ces Béotiens. Quoi ! un esprit comme M. Gustave Flaubert peut s'abuser de la sorte, prendre la caricature pour le portrait, l'écho des voix pour les voix elles-mêmes, les sentiments les plus vils pour les manifestations du coeur de l'homme ! Il l'a fait, mais que son illusion a été de courte durée. A peine a-t-il vu, face à face, ses créations dans la nudité de son pinceau qu'il s'est dit : effaçons tout cela ; et, de ses propres mains, il a supprimé l'oeuvre avortée. Il a eu raison. Il est bon de voir les forts se frapper eux-mêmes dans ce qu'ils ont de plus cher, le résumé de leurs recherches, le fruit de leurs veilles. Ils donnent un exemple salutaire que ne suivent pas, nous le savons, toute cette myriade d'écrivassiers qui forme comme la tourbe de la littérature dramatique et qui, en se déshonorant, déshonorent le public.

Parlerons-nous des acteurs qui on joué Le Candidat ? A quoi bon ? Quand le champ de bataille est évacué, après un sanglant combat, dit-on les noms de ceux qui sont morts autour du drapeau ? On constate seulement qu'ils furent braves jusqu'au sublime. Nous ne savons pas de quel plus bel éloge envelopper les comédiens du Vaudeville. Et nous nous en tenons à celui-là.

La Chronique illustrée – Journal Artistique et Littéraire.
21mars 1874.

Article retrouvé par Marlo Johnston

Le texte intégral du Candidat

L'écriture du Candidat

Une critique du "Candidat" par Villiers de l'Isle Adam (Bibliothèque électronique de Lisieux)

Un article de Paul Alexis : Les romanciers au théâtre : Gustave Flaubert

 

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