Les commentaires de Flaubert
à propos de Melaenis, de Louis Bouilhet
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« Dans la strophe « Enfin la tête basse... » je n'aime pas « c'est une âme divine », pas plus que « qu'un double instinct domine ».
« Cependant sur les monts... » bon.Beau, jeune, ivre d'amour et défiant les pleurs
me botte assez, mais la rime qui suit me paraît facile.
Je ne sais que penser du fracas de Marcia. Est-ce de très bon goût ? en somme, pourtant, ça fait de l'effet. Du reste, c'est peut-être intentionnel de sa part, il faut qu'elle gueule d'autant plus que la gueulade ne dure pas longtemps.
La boule de Marcius est superbe. Excellent.... ma jeunesse lointaine
Accourt comme un fantôme au-devant de mes pasme paraît exquis comme grotesque presque contenu. Tout le mouvement de Paulus, magnifique. Très beau, trèè beaû, trèèès beaûû, jeune homme. Comme il faut pourtant que la critique se mèle toujours à l'éloge, le serpent aux fleurs, l'épine aux roses, et la vérole au cul, Marcia à Melaenis, ie treuve que la rétrospection
Tout s'agitait ensemble au fond de son cerveau
rappelle quelque chose d'analogue au commencement du 3e chant, quand il est sur le mont Pincius, avant la rencontre de Mirax ???
là-bas sur le ciel noir
.....................collines
.....................fescennines
.....................tiburtinesadorable ; et tout le mouvement qui finit avec des sanglots.
« faisait les noix...»
dont on avait semé les routes tiburtines, very good indeed. Taieb, comme dit un arabe. »A Louis Bouilhet . Le Caire. 15 janvier 1850.
« Melaenis doit être achevé. Envoie-m'en la fin, infâme canaille. Je rogogne souvent tes vers, va, pauvre vieux bougre. J'ai besoin tout de suite de te faire une réparation éclatante relativement au mot vagabond appliqué au Nil :
Que le Nil vagabond roule sur ses rivages.
Il n'y a pas de désignation plus juste, plus précise, ni plus large à la fois. - C'est un fleuve cocasse et magnifique, qui ressemble plutôt à un océan qu'à autre chose. Des grèves de sable s'étendent à perte de vue sur ses bords, sillonnées par le vent comme les plages de la mer. Cela a des proportions telles que l'on ne sait pas de quel côté est le courant, et souvent on se croit enfermé dans un grand lac. »
A Louis Bouilhet . Au-delà de Syène. 13 mars 1850.
« La fin de Melaenis ne m'a, ne nous a point plu. Nous en avons été tout embêtés. On voit, vieux, soit dit entre nous, que tu t'es dépêché d'en finir. Le défaut général, c'est d'être trop court. La situation demandait plus de développement, c'est esquissé seulement. Je l'ai lue et relue, cette malheureuse fin. Mon avis est que c'est à refaire. C'est fâcheux parce que jusque-là ton oeuvre allait toute droite et en montant. Ça faisait montagne. Quant à l'épilogue, je n'aime pas la fin grotesque de tous tes personnages, Polymadas qui meurt d'un barbarisme, Coracoïdès qui se noie dans le bouillon, ni Commode dont ton auditeur romain connaît bien la fin. Polydamas surtout m'a déplu. Que Marcius meure d'une indigestion, très bien ; et c'est d'autant mieux que les autres mourront d'une façon différente :
Quand à Pantabolus, il partit pour l'Afrique
et les deux vers qui suivent, très beau, raide et bon. Je n'aime pas le détail sur le nez de l'hôtelier. C'était bon une fois, dans le chant précédent, quand on a parlé de ce personnage et qu'il se trouvait là ! Mais ici c'est forcé et d'un goût peu riche. D'autant plus que deux strophes plus haut tu as déjà parlé de l'hôtelier « l'hôtelier fort discret ».
Je reprends du commencement :Oh je le sais trop bien, dit-il avec effort !
C'est mon mauvais génie, etcMais au contraire il me semble qu'il doit être très étonné de rencontrer Melaenis à laquelle il ne pensait guère. Dans le coup de théâtre (car c'en est un que la présence de Melaenis à ce moment) tu te prives de l'effet du coup de théâtre même, à savoir l'étonnement de Paulus.
La strophe :Tu connais maintenant cette longue torture
....................................................................
Tu sais le sang qui bout à la lave pareil
La bouche qui frémit, la tempe qui murmure,romantisme de mélodrame, ça, mon bonhomme, plus de gueulade que de sentiment. Ce n'est certainement pas cela qu'elle a dû dire.
La strophe « Elle avait dans la voix... » jolie, quoique je n'aime guère « le ciel sans mélanges », et puis pourquoi vient-il là une tempête ? est-ce parce qu'on va tuer quelqu'un . C'est trop tragédie, trop exigé. Tout crime doit se passer par mauvais temps, je le sais. Mais tu aurais pu, je crois, te dégager du principe. En somme, je n'aime pas ce feu de Bengale qui éclaire la fin.
Je continue avec l'insolence de l'amitié :Mais l'engourdissement,
Mais la froide sueur,lourd, lourd.
Des tonnerres lointains roulaient au fond des cieux
beau vers, du reste.
Où prends-tu cette voix qui charme ? - et cette flamme
Qui dans tes longs regardsjolie coupe
brille comme une lame.
C'est foutant qu'il n'y ait pas d'autre mot que lame.
Mais ce que je trouve mauvais, c'est ceci :
Notre torche d'hymen c'est la tempête au ciel
Nous fuirons, nous aurons quelque retraite ombreuse
Pour y faire à nos coeurs un exil éternel
................................................................
.............................nos désirs immenses
... la vie est courte.......le monde est étroit.Faux, faux. Est-ce antique ? n'est-ce pas d'hier ? C'est du Velléda. Et tu mets cela sous Commode. Et puis pourquoi se cacher ? Qui s'oppose maintenant à ce qu'ils vivent ensemble ? Melaenis ne doit-elle pas être parfaitement heureuse puisque Paulus ne peut plus épouser Marcia ? Pourquoi alors :
Notre bonheur est fait de pleurs et de vengeances
Et cet amour terrible aura des violences
Pleines de volupté, de délire et d'effroi.Pourquoi le délire, pourquoi l'effroi, l'effroi de quoi ?
J'avais compris, d'après ton plan, qu'à cette place, Melaenis triomphante entortillerait Paulus d'un dilemne serpentin : « Puisque tu viens avec moi » si féminin et si logique que le brave homme ébranlé se serait dit : « Ma foi, c'est un bon coup », et s'en irait avec elle pour la baiser tranquillement ? Tu m'avais même parlé de l'effet comique du changement de disposition du coeur de Paulus. Il y avait là-dessus quelque chose à faire ?
Sa voix tomba, etc
Ces trois vers-là, très beaux, très beaux.
Et s'embrassent tous deux couronnés de tonnerre
Trop de tonnerre, trop pompeux.
Quant à la dernière strophe, je n'y vois rien à redire.
Voilà, mon cher Monsieur, tout ce que j'avais à te dégobiller d'opinions. Mon compagnon les partage. Si tu trouves que je suis hargneux, c'est que dans une oeuvre aussi sévère que Melaenis, le plus petit défaut saillit et que vous nous avez habitués à n'être pas indulgents, ô Altesse, et que les crottes de mouche paraissent plus sur la pourpre que sur la laine.
Mon bon vieux, le vrai défaut de ta fin, c'est d'être trop courte et trop fouaillée. Il aurait fallu là quelque chose de simple et de largement déployé. Du reste console-toi, tu la referas, et tu le referas bien. Je te le promets, j'en suis sûr. Nos reprendrons cela l'hiver prochain à Croisset dans nos bons dimanches, auxquels je pense tous les dimanches. »
A Louis Bouilhet .Entre Girgeh et Siout. 2 juin 1850.
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