Idées reçues à la recherche d'un dictionnaire
par Marshall Mc Luhan

 

L'oeuvre de Flaubert tente d'élever le cliché au statut archétypal. Emma Bovary - « qui est lui » - est victime de la sentimentalité des images pieuses et des cartes postales ; Bouvard et Pécuchet sont les dupes de l'emballage de la connaissance universelle sous forme de dictionnaires depuis la fin du XVe siècle. Les clichés de Flaubert sont des épiphanies ; le simple fait d'être classés par ordre alphabétique (autre cliché-environnement invisible) leur donne automatiquement le pouvoir de s'ouvrir en archétypes. A force de répétitions, le cliché durcit et devient cassant. C'est alors que l'archétype est mûr et il suffit de faire sauter l'écorce du cliché : l'artiste est un casse-noisette.

L'idée reçue est aussi un noyau de références qui reproduit fidèlement les préjugés culturels d'une société donnée. Dans toute langue, il y a une phrase qui donne le sentiment d'une connaissance ou d'une maîtrise complète de quelque chose, tout en trahissant le parti-pris sensoriel d'une culture entière. Les Anglais disent : « je le connais comme le dos de ma main » (visuel) et les russes, « comme la paume de ma main » (tactile, iconique ?). Les Espagnols : « comme si je l'avais fait naître » (viscéral, proprioceptif ?) et les Américains : « inside out », « du dedans au dehors » (cinétique ?). Au Siam on dit : « Je le sais comme un serpent qui nage dans l'eau » (s'agit-il de la danse de la pensée entre les mots ?) et en Allemagne : « comme le fond de ma poche » (« interface » ?). Les Japonais qui sont les maîtres de l'intervalle et du toucher disent : « de la tête au pied ». Quant aux Français, ils emploient plusieurs des expressions déjà citées avec cependant une préférence pour « au fond » et « à fond », locutions qui impliquent une référence inhabituelle à l'univers de la résonance plutôt qu'à celui de l'oeil qui gouverne la plus grande partie de notre vocabulaire. Lorsque nous disons « je l'ai sur le bout des lèvres », nous impliquons une référence au fait qu'une phrase ou un mot hésite entre un rappel visuel ou auditif pour se manifester. Mais lorsque nous disons « je le sais sur le bout des doigts », nous indiquons un accès total et immédiat. (...)

Voici comment James Joyce forge la chaîne de la connaissance à la reconnaissance dans Finnegans Wake :

« Dans l'ignorance qui implique l'impression qui tisse la connaissance qui trouve la forme du nom qui aiguise l'esprit qui suggère les associations qui adoucissent la sensation qui mène le désir qui s'attache qui chiens morts qui chiennes naissance qui assure la poursuite de l'existentialité. »

C'est ainsi que va ce qu'on appelle le « feu roulant » qui n'entretient le rire ou l'impression qu'à force de rouler. C'est ainsi que vont la science et la littérature, mais en creusant le chemin décrit par la chaîne.

Tout dictionnaire est une chaîne de clichés qui sont autant de figures arrachées à cette base qu'est le langage. Les mots et les phrases de dictionnaires, et particulièrement les extraits des « dictionnaires de citations » sont littéralement ab-surdes, c'est-à-dire déracinés. Ce sont des entrepôts, des réservoirs d'énergie emmagasinés par petits paquets que le lecteur ouvre à la lecture. Ces paquets sont trompeurs parce que chaque fois qu'ils sont défaits, ils ne révèlent qu'un paquet plus profond, plus subtil : ce n'est pas sans plaisir que bien des gens passent leur vie dans des recherches d'étymologie.

« DICTIONNAIRE. En dire : N'est fait que pour des ignorants. » Gustave Flaubert.

Extraits de "Du cliché à l'archétype". Editions de Hurtubise/Mame

 

Le Dictionnaire des Idées Reçues

Extraits publiés au titre de l'article L.122-5 alinéa 3 point a du Code de la Propriété Intellectuelle.

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