Gustave Flaubert

vu par Henri James
(extraits)

Tant il est vrai qu'une oeuvre d'art peut susciter des réserves et être en même temps à ce point parfaite qu'en regard de cette perfection rien n'a d'importance véritable. Madame Bovary ne porte pas seulement le sceau du parfait : c'est la perfection en soi, apparaissant avec une assurance pure et suprême qui tout ensemble provoque et défie le jugement critique. Car cet art irréprochable ne doit rien à la noblesse ou au raffinement d'un sujet : il ne fait que donner à une matière passablement vulgaire une forme insurpassable. Par elle-même la forme est aussi captivante, aussi vivante que ne l'est le sujet dans son essence même, et pourtant elle s'y adapte si étroitement, en épouse tellement la vie qu'on ne la voit jamais s'isoler dans son existence propre. Voilà qui est en soi captivant, pour tout dire. Voilà l'authenticité, la plénitude mêmes. L'oeuvre est un classique parce qu'il s'agit d'un objet suprêmement fait, qui démontre qu'en une telle facture doit résider l'eternelle beauté.

Telle est la victoire du livre, puisque victoire il y a : Emma nous captive par la nature de sa conscience et la complexité de son esprit, parce que la réalité et la beauté marquent ces deux éléments, qui non seulement la font ce qu'elle est, mais qui en outre sont si vrais, si observés, si sentis qu'ils définissent, réellement ou virtuellement, toute personne semblable, toute personne dont le romantisme détermine les conduites. Alors le cadre, le milieu dans lesquels elle se débat, revêt son importance propre, prend une haute valeur de par celle de l'art ; le minuscule univers dans lequel elle tourne et retourne, la cage si étroite où ses ailes palpitent, sont pour elles suspendus dans les airs, et ses compagnons de captivité sont aussi vrais qu'elle-même.

L'Education me fait sentir combien un écrivain est parfois plus passionnant par un échec que par un succès (...) . Dans la mesure même où c'est l'oeuvre d'un « grand écrivain », L'Education, livre si vaste, si travaillé, si hautement « écrit », avec ses merveilleux passages inscrits sur le vide, où s'emmagasine une tristesse à travers laquelle une sorte de fente laisse fuir toute grandeur morale, - brille d'un éclat malade et se range ainsi parmi les curiosités du musée de la littérature. (...) Flaubert, par malheur, n'a pas su ne pas discréditer fondamentalement ce regard que Frédéric porte sans cesse sur tout et sur tous, et en particulier sur sa propre existence, de manière à faire de lui un médiateur propre à nous transmettre de grandes impressions. Bien sûr Mme Arnoux constitue le meilleure de sa vie - et c'est peu dire ; mais cette vie est faite d'une manière si pauvre qu'il nous est déplaisant de voir Mme Arnoux « en » être sous quelque forme que ce soit, d'autant plus qu'elle affecte, améliore, détermine cette existence de manière insignifiante. En somme, son créateur ne fut jamais si mal inspiré qu'en voulant illustrer un tel dessein par de semblables moyens. (...) Est par contre irrémédiable - nous voilà au point capital, car cette fois les effets persistent, que rien n'est venu neutraliser - l'inconscience de l'erreur par rapport à la plus heureuse des occasions qui pouvaient échoir à Flaubert. Qu'il l'ait manquée, nous le supporterions encore. Mais qu'il n'ait pas vu qu'il la manquait, voilà la grosse faute indélébile. Nous ne prétendons pas dire par quel moyen il pouvait mieux rendre Mme Arnoux - c'était son affaire. La nôtre, c'est qu'il ait vraiment pensé qu'il la rendait du mieux qu'il pouvait, ou qu'elle pouvait l'être ; ici nous nous voilons la face. Dès l'instant qu'il la concevait d'une façon toute particulière, je veux dire très distincte de ses autres créations, et qu'il la voulait la plus délicatement tracée, il y est « allé », comme nous disons, et il l'a gâchée. Laissez-moi ajouter en toute tendresse, et pour amender une sévérité peut-être exagérée, que c'est l'unique tache sur son blason ; laissez-moi même avouer que je ne m'etonnerai pas si, en fin de compte, le défaut reste inaperçu.

Etre intensément net et parfaitement exact, connaître le sens de sa pensée de façon à en apporter une totale, frappante et décisive vérification, telle fut sa règle des règles ; et si, parvenu à ce stade de synthèse, il pouvait exprimer l'étrange, le désolé, le terrible, tout en laissant impénétrable la cause de tels efforts, alors la réussite prenait chez lui sa plus forte saveur. L'impénétrable, nous le percevons dans ces quelques mots mémorables qui nous disent la vanité des voyages sans fin où se lance Frédéric Moreau : « Il connut alors la mélancolie des paquebots »; image synthétique, embarrassante à l'extrême et dont toutefois le risible pathétisme ne fait que nous hanter, car au fond nous ne savons rien. Mais il n'était jamais aussi heureux qu'en parvenant à être tout ensemble précieux et précis dans l'horreur. J'ai déjà indiqué comment il concevait tous ces problèmes : la beauté vient de l'expression ; l'expression est une création qui fait le réel, mais seulement dans la mesure où celui-ci est, au suprême degré, expression ; enfin la littérature nous donne à parcourir un monde aux valeurs et aux structures différentes du nôtre, monde béni dans lequel nous ne connaissons rien que par le style, mais où aussi tout est sauvé par lui, et où par conséquent l'image s'avère toujours supérieure à la chose. Aussi la quête et la multiplication des images, - d'images toujours congruentes parce que chaque fois éprouvées, garanties, consacrées par l'observation, - étaient-elles sa grande élégance, à laquelle il sacrifia tant, et à la gloire de qui il éleva, monstrueux monuments, tout Salammbô, et une partie de Saint Antoine.

Extraits de "Gustave Flaubert". Editions de l'Herne

Extraits publiés au titre de l'article L.122-5 alinéa 3 point a du Code de la Propriété Intellectuelle.

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