Ernest Chevalier

1820 - 1887

Ami d'enfance de Flaubert, destinataire d'un grand nombre de lettres de jeunesse (la première fut écrite quand Flaubert avait 9 ans), confident des premiers temps, co-inventeur du Garçon.

Né à Villers-en-Vexin près des Andelys, il fait ses études en même temps que Flaubert au collège de Rouen. Après son Droit, il entre dans la magistrature et occupe différents postes en Corse, à Grenoble, Lyon, Angers. Retiré dans le Maine-et-Loire en 1870, il se fait élire conseiller général et député.

Leur amitié se dissout un peu à partir de 1850, quand Ernest se marie et se fait magistrat. Gustave se sent trahi, mais ne rompra jamais définitivement, voulant garder intact le souvenir de leur jeunesse.

« J'espère que tu m'écriras un volume la prochaine fois, avec vignettes, culs-de-lampe, etc. où je veux une masse de facéties, de dévergondage, d'emportement, le tout pêle-mêle en fouillis sans ordre sans style - en vrac comme lorsque nous parlons ensemble et que la conversation va, court, gambade, que la verve vient, que le rire éclate, que la joie vous saccade les épaules et qu'on se roule au fond du cabriolet. (...) Nous causons du collège, du présent et du passé aussi, ce fantôme qu'on ne touche pas mais qu'on voit, qu'on flaire, comme un lièvre mort, on l'a vu courir, sauter dans la plaine, et le voilà sur la table. L'existence après tout n'est-elle pas comme le lièvre quelque chose de cursif qui fait un bond dans la plaine, qui sort d'un bois plein de ténèbres pour se jeter dans une marnière, dans un grand trou creux ? Mais c'est de l'avenir, de l'avenir surtout que nous parlions. O l'avenir, horizon rose aux formes superbes, aux nuages d'or, où votre pensée vous caresse, où le coeur part en extase et qui à mesure qu'on s'avance, comme l'horizon en effet car la comparaison est juste, recule, recule et s'en va. Il y a des moments où l'on croit qu'il touche au ciel et qu'on va le prendre avec la main, crac, une plaine, un vallon qui descend, et l'on court toujours emporté par soi-même pour se briser le nez sur un caillou, s'enfoncer les pieds dans la merde ou tomber dans une fosse.»

A Ernest Chevalier. 20 janvier 1840.

 

« Ce brave Ernest ! Le voila donc marié, établi et toujours magistrat par-dessus le marché ! Quelle balle de bourgeois et de monsieur ! Comme il va bien plus que jamais défendre l'ordre, la famille et la propriété ! Il a du reste suivi la marche normale. - Lui aussi, il a été artiste, il portait un couteau-poignard et rêvait des plans de drames. Puis ç'a été un étudiant folâtre du quartier latin ; il appelait « sa maîtresse » une grisette du lieu que je scandalisais par mes discours, quand j'allais le voir dans son fétide ménage. Il pinçait le cancan à la Chaumière et buvait des bischops de vin blanc à l'estaminet Voltaire. Puis il a été reçu docteur. Là le comique du sérieux a commencé, pour faire suite au sérieux du comique qui avait précédé. Il est devenu grave, s'est caché pour faire de minces fredaines, s'est acheté définitivement une montre et a renoncé à l'imagination (textuel) ; comme la séparation a du être pénible ! C'est atroce quand j'y pense ! Maintenant je suis sûr qu'il tonne là-bas contre les doctrines socialistes. Il parle de l'édifice, de la base, du timon, de l'hydre. - Magistrat, il est réactionnaire ; marié, il sera cocu ; et passant ainsi sa vie entre sa femelle, ses enfants et les turpitudes de son métier, voilà un gaillard qui aura accompli en lui toutes les conditions de l'humanité. Ouf ! parlons d'autre chose. »

A sa mère.15 décembre 1850.

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