La tentation de Pécuchet
par Henry Céard Lassé de tout, dégoûté de la vie, rendu sceptique par la science, au lendemain de cette messe de minuit qui lui révéla les splendeurs de la religion, Pécuchet fut travaillé des mêmes ardeurs mystiques qui l'avaient exalté, dans sa jeunesse, à l'époque de sa première communion. Puisque les hommes l'avaient trompé, que l'amour ne lui avait été guère clément, et que, malgré la conscience des ses recherches, il n'avait pas, dans les laboratoires, au fond des matras, des cornues et des fioles, rencontré le précipité définitif où il aurait pu fixer sa foi, il se ressouvint de ses anciennes croyances et s'avisant de Dieu, conçut le projet d'entrer à la Grande-Chartreuse.
Il s'en ouvrit à Bouvard qui n'éleva pas de trop sévères objections. Oui sans doute, dans l'isolement et le silence, il ne lui paraissait pas impossible que Pécuchet trouvât quelque certitude et que son âme rendue inquiète par les vanités du monde réintégrât à jamais le repos. Même le choix de l'ordre monastique lui plut, à cause de leur nom Les Chartreux d'abord, à cause de la gloire ensuite. Qui sait ? Pécuchet peut-être, en raison de ses rares mérites, arriverait à une haute situation, chez les Pères. Comme supérieur ce serait lui qui signerait les étiquettes des bouteilles et son nom par suite deviendrait connu dans les cafés. Même il l'encouragea.
La cohabitation continue avec son ami, commençait du reste à lui paraître insupportable, il souffrait de ses manies, et certains soir, au coin du feu, alors qu'ils ne causaient point, s'étant tout dit et aucun de leurs esprits ne présentant plus de curiosité à l'autre, il s'était senti venir des idées d'assassinat. Parfois, il avait tiré une bûche à lui, bien décidé, quand la pendule sonnerait l'heure, à fracasser d'un coup, la tête de cet individu qu'il devinait décidément bête et dont la physionomie lui déplaisait. Et la pendule souvent avait sonné sans que Bouvard se résolût au crime. D'ailleurs, pendant l'attente, d'autres idées lui étaient venues, et il vivait honnête par versatilité.
Mais la rigidité des moeurs de Pécuchet le gênait dans ses intentions de plaisir. Quelles débauches quand son ami serait éloigné, et comme il mettrait vite en pratique les leçons des maîtres en libertinage et volupté dont il pratiquait les livres et admirait les doctrines ! En cachette de Pécuchet, il s'était procuré les Oeuvres du Marquis de Sade, et, retourné aux anciennes façons d'escapade en usage parmi les lycéens, à soixante ans, simulant des besoins excessifs et réitérés, il les lisait furtivement, dans les lieux d'aisance.Ses songes s'en affectaient pendant la nuit, il en rêvait le jour, dans le jardin, sous les arbres. Peut-être, lui aussi, trouverait-il dans la manoeuvre désordonnée de ses sens cette tranquillité que Pécuchet prétendait conquérir au milieu des monastères et des cloitres. Donc il le laissa partir. Même par une démarche qu'on prit pour de la tendresse, il l'accompagna jusqu'à Paris. Mais Bouvard avait son projet, et dès que Pécuchet fut monté dans le train qui devait le conduire vers la sainteté, Bouvard, pour éprouver sa liberté nouvelle, héla un fiacre qui passait et s'en fia aux connaissances du cocher pour être immédiatement conduit chez des filles.
*** Quand Pécuchet, un soir de neige, sonna à la porte de la Grande-Chartreuse, il n'avait rien vu du paysage. Cependant, par essai de mortification et pour se préparer à la vie de duretés et de fatigues réparatrices qu'il se proposaitde mener sous le froc, il avait fait à pied toute la route depuis Grenoble jusqu'au couvent. Des souvenirs d'opéra le hantaient dans sa course. L'air de la Favorite : « A genoux j'ai marché jusqu'à ce monastère » l'obsédait comme un blâme. Il se sentait incapable d'atteindre une pareille perfection et s'en désolait. Pourtant, satisfait par ses efforts même et joyeux de sa lassitude dans laquelle il se plaisait à voir un commencement de béatification, le coeur gonflé de joie et tout en appétit d'espérance, il sonna à la principale porte. Il attendit.
Au dessus de lui, sur la façade, la statue de la Très Sainte Vierge, patronne spéciale de l'ordre, se tenait glacée et toute blanche de neige. Personne ne venait. Pécuchet croyait à plus d'empressement. Comme cet accueil différait des récits rapportés dans les livres et des voyageurs recueillis dans les avalanches très peu après qu'ils avaient agité une sonnette et crié leur détresse ! Est-ce que Dieu qui le tentait, et vers lequel il avait pris un si long chemin de fer et déchiré une paire de bottines, est-ce que Dieu, semblable au monde, allait lui aussi se manifester comme inaccessible ? Son enthousiasme tombé, il sentit sa courbature. Il grelottait quand le Père Procureur se décida d'ouvrir.
On lui demanda son nom : Pécuchet. Qu'est-ce qu'il souhaitait ? Pécuchet, claquant des dents, se déclara désireux d'entrer. L'autre, mal prévenu par le vocable, crut à un simple voyageur et lui indiqua l'hôtellerie. Il y trouverait, suivant la règle, de la soupe, deux plats maigres, par exemple, et point du tout curieusement préparés, des fruits et du fromage, exquis le fromage, à ce point qu'au quinzième siècle il avait incité un pape au pêché de gourmandise.
- Moi je suis de ce siècle-ci, répondit Pécuchet, je ne le juge point excellent, et j'y souffre et j'y pleure.
Le religieux, apitoyé, ajouta qu'un lit l'attendait, confortable à l'égard du lit où lui même couchait tous les soirs et que s'il se sentait malade, on ne se refuserait pas à le soigner, la maison ayant un hôpital dans ses dépendances.
- Ma douleur vient de plus loin, gémit Pécuchet ; et ce n'est pas mon corps qu'elle affecte.
Le serviteur de Dieu ne comprenait pas.
- Alors vous n'avez mal nulle part ?
- Pardon, riposta Pécuchet, vous oubliez mon âme.
Le Père Procureur ouvrit de grands yeux, comme s'il avait cherché à la pénétrer, cette âme, et Pécuchet, par son éloquence, la luit fit voir.
*** Il dit ses entreprises diverses, ses démarches incessantes pour connaître le monde, les manipulations de sa chimie, ses recherches archéologiques, ses essais agricoles, ses tentatives de littérature, l'histoire qu'il avait apprise, celle du duc d'Angoulème qu'il avait écrite, et, s'échauffant au cours de son récit, il oublier de citer son collaborateur et de parler de Bouvard. Les déceptions qu'ils avaient subies ensemble, il semblait qu'il les eût supportées tout seul. Car tous leurs efforts avaient abouti à des résultats misérables, et pas plus dans la magistrature que dans la pédagogie, ils n'avaient trouvé la satisfaction de leur rêve d'intelligence et la réalisation de leur désir d'inconnu. Or, Pécuchet se jugeait incapable de tolérer plus longtemps les incessantes désillusions du monde. Elles venaient de partout : de la science comme de la femme, du jardinage autant que de l'amour. Rien de constant et rien de sûr. Aussi, dégoûté d'une existence dont la rancune de ses discours exagérait encore l'amertume, éprouvé par trop de revers, réduit au désespoir, mais croyant répondre à l'invitation de Dieu et être conduit par des motifs surnaturels, il réclamait une place parmi les Pères, afin qu'au jour de sa mort, il put s'endormir dans la paix du Seigneur et dans son éternelle consolation. Donc, sa vocation ne pouvait pas être mise en doute.
Mais le religieux lui objecta que ce n'était point là les manières. Il fallait plus de temps et une détemination plus longue. Sans doute Pécuchet manquait de renseignements. Pour devenir Chartreux, il fallait un an de postulat en habit séculier et une autre année de noviciat précédant la Donation. Un Frère restait cinq ans donné. Ensuite, il pouvait, sur son désir, et avec l'autorisation de ses supérieurs, commencer son noviciat de convers. Il prononçait ses premiers voeux à la fin de l'année, et, trois ans plus tard, faisait sa profession solennelle. Ainsi, l'aspirant qui se présente dans une maison de Chartreux n'était lié à l'ordre qu'après une période de onze années.
- Mais il ne faut que neuf ans pour faire de la Chartreuse, fit remarquer Pécuchet.
- Vous voyez bien que vous êtes encore d'esprit voltairien, répliqua le Père, mais ceci n'est point pour nous déplaire. Tout à l'opposé. Nous avons toujours vu les coeurs de votre composition devenir plus aisément soumis que les autres.
- Alors, laissez-moi entrer, répondit Pécuchet.
Les difficultés ne l'arrêtaient point. Il avait froid, et son impatience du cloitre augmentait en même temps que son envie de se chauffer. Il réclama d'être conduit au Révérend Père.
- Pour les religieux du choeur, l'épreuve dure seulement cinq ans, poursuivait le Père Procureur. Mais leur règle est plus austère, et puis ils sont plus instruits.
Pécuchet essaya de faire valoir ses connaissances. On n'y prit garde ; et l'autorité supérieure se rencontrant en ses avis avec l'opinion du Père Procureur, Pécuchet admis à essayer du postulat fut employé aux travaux agricoles.
*** Les vieilles mélancolies recommencèrent aggravées encore par l'austérité de la règle et l'insuffisance de la nourriture. Pécuchet, qui aimait ses aises et restait volontiers au lit en de paresseuses grasses matinées, dut se lever la nuit, la nuit à une heure pour chanter matines, sans lumière, et pendant la lente psalmodie des psaumes chantés sans inflexion et d'une voix monocorde, ainsi qu'il est recommandé par les statuts, afin qu'aucune fioriture et qu'aucune vocalise, pas la musique même, ne rappelât le chartreux aux intérêts du monde, son esprit, au lieu de se réjouir dans la pénétration de l'histoire prophétique de l'humanité chretienne, par-dessus les missels et les antiphonaires, se détournait de Dieu pour aller vers Bouvard.
La mémoire lui manquait. Jamais il n'avait pu apprendre par coeur le texte démesuré des divins offices. Aucune lampe ne s'allumant dans l'église, il n'avait pas même la ressource de les lire. Quelque clarté venait-elle à être permise ? Comme il n'entendait point le latin, il se lassait vite au murmure des mots qui, pour lui, demeuraient vides de sens. Alors il regretta Chavignolles et son ami, dont la conversation toujours compréhensible charmait les soirées par des calembours et égayait les repas par des facéties. Elles étaient invariables. Ils en riaient cependant autour d'une table bien servie, et Pécuchet, qui s'en croyait lassé, les redemandait aujourd'hui, même les plus connues, même les moins aiguisées.
La médiocrité des mets ajoutait encore à son désespoir. Ce qui sortait des cuisines n'apaisait point son estomac délabré par les jeûnes. Point de viande. Point de vin. Il tomba malade. Le chapitre, solennellement assemblé, appliqua en sa faveur un article extraordinaire de la règle et autorisa qu'on lui servit du poisson. Il y prit plaisir, mais s'en repentit, par la suite, après sa guérison, car le souvenir permanent de cette gourmandise lui rendit l'abstinence plus incommode encore que devant. Le ventre vide, avec ce léger délire que la faim excite dans le cerveau anémié, il songeait à Chavignolles, au ruisseau qui coulait proche du jardin, propice aux longues pêches et dans la cheminée toute flambante d'un fagot qui brûle, il évoquait des chaudrons bouillonnants du flux des grasses matelottes.
Entre temps, il se sentait méprisé. Pourquoi, lui qui avait épuisé jusqu'à la vase toutes les connaissances humaines, pourquoi l'avait-on réduit à des emplois serviles et à des besognes subalternes ? Rien de ce qu'il avait appris et ce ce qu'il croyait savoir ne lui était d'aucune utilité dans ce monde nouveau régi par des subtilités qui lui échappaient. Il ne comprenait rien aux discussions liturgiques, aux gloses sur les textes sacrés, aux interprétations ecclésiastiques de l'Evangile. Il n'imaginait pas qu'il fut possible de méditer toute sa vie sur des paraboles dont il saisissait immédiatement le sens, et qu'on disputât avec tant de sérieux sur des points qui ne lui semblaient pas exiger de si longues controverses. Comme il n'entrait point dans les diplomaties et qu'un reste de bon sens naturel l'empéchait de se méler à des gloses stériles, on le tint pour un libre-esprit infecté du goût mondain de l'analyse. Il ne s'était engagé que pour une année : en attendant qu'on le renvoyât, par calcul de mesquinerie et de vengeance, ses supérieurs l'employaient à des besognes humiliantes, et, affectant de le juger incapable d'un travail plus relevé, l'occupèrent à scier du bois.
Pécuchet, réduit par la famine, se soumettait et ne trouvait point Dieu dans ces avilissements. Ainsi, la religion même mentait et se dérobait au calme que réclamaient d'elle les coeurs domestiques. Il souffrait dans la prière comme jadis il avait souffert dans l'incrédulité et le monde encore une fois lui apparut d'une extraordinaire vacuité. Que faire ? Ou aller ? Convenait-il de sortir et de reprendre sa vie ancienne ? Avec cela, des désirs génésiques le travaillaient, et par cette sorte de perversité qui résulte de la continence, maintenant dans les offices il attribuait des sens obscènes à la sonorité de certains mots latins. Ses imaginations, par delà l'espace, rejoignaient les imaginations de Bouvard, tout à fait engagé dans la luxure, tellement que le Révérend Père, homme perspicace, en fit la remarque, et s'en inquiéta.
Au mois de jui, quand les premières baigneuses d'Aix-les-Bains entreprirent, ainsi qu'il est d'usage, le voyage à la Grande-Chartreuse, Pécuchet, enragé de concupiscence, en matière de récréation, avait dit cent quatre-vingt-quatorze fois l'office des morts, sans compter ceux qu'il récita par surcroît, lorsqu'on annonça au Chapitre le décès d'une personne de l'ordre. La mort, il y aspirait comme à une délivrance ; et son passe-temps devenait de chercher comment il pourrait se tuer, quand, dans le vent du soir, soufflé jusqu'à lui alors qu'il se rendait à la chapelle, son odorat surexcité sentit qu'aux alentours, il y avait des dames.
*** - Allez, mon ami. Vous vous êtes trompé. Retournez chez vous et, s'il vous plait ne nous gardez pas rancune de votre erreur. Dès à présent, vous êtes libre.
Ainsi parlait le Révérend Père, renvoyant Pécuchet dont il craignait les excès.
Et Pécuchet s'en alla plus heureux encore au départ qu'à l'arrivée. Ah ! puisque Dieu s'était refusé et rien peut-être n'existait au monde sinon les jouissances matérielles, comme il allait user de la vie ; et par la bouche et le ventre et le reste se venger de sa longue abstinence. Il écrivit à Bouvard son exode et ses projets. Ils coincidaient avec la conduite de Bouvard et Bouvard les approuva. Il demanda que de l'argent lui fut envoyé attendu qu'il avait rencontré à l'hôtel certaine demoiselle sur les charmes extérieurs de laquelle il s'exaltait en son papier. Bouvard envoya l'argent et la demoiselle toute fière d'avoir « fait » en Pécuchet, ce qu'elle croyait être un curé, le grugea magnifiquement, et perdit les billets de banque du Chartreux sur tous les tapis verts d'Aix-les-Bains. Là non plus Pécuchet ne connut pas le calme et ne rencontra pas la joie. Par précaution, avant ses galantes aventures, il avait mis de côté l'argent de son voyage, et c'est ainsi qu'il rentra près de Bouvard.
Bouvard, épuisé par l'érotisme et vaincu par les remèdes, gisait au coin du feu, dans un fauteuil, immobile, frappé d'une incurable ataxie. Rien de lui ne subsitait plus, sinon sa belle humeur. Bah ! c'était encore là-dedans qu'il avait rencontré le moins de désillusions. Il accueillit bien son ami. Maintenant que ses fantaisies avaient atteint leur terme, la présence de Pécuchet ne lui semblait plus désagréable. Au contraire, il se réjouissait de ce retour qui lui rendait une compagnie et lui donnait une sécurité. Maintenant, il se jugeait certain d'être soigné jusqu'à la mort, tellement qu'il négligea de plaisanter Pécuchet sur ses escapades religieuses, et qu'il trouva assez de force de caractère pour ne point l'appeler calotin. Il s'étonna simplement qu'il n'eût point rapporté de photographies du couvent où il était passé.
Et la vie reprit, monotone et vide, longue comme une grande route qui ne mène nulle part. Tous deux étaient allés au bout de leurs tentations : l'un en avait rapporté la maladie, l'autre le sentiment d'un irrémédiable néant. N'espérant plus rien, ils ne s'ennuyaient même plus. Bouvard, malgré lui, retiré des alcoves s'en consolait avec le spectacle d'une lithophanie représentant une femme nue. Il l'avait accrochée devant lui, à la garniture de la suspension, au-dessus de la table. On le roulait là, dans son fauteuil, et cette nudité suffisait à égayer son repas. Il mangeait d'un appétit vorace, comme les individus promis à la paralysie générale, et entre deux bouchées, remarquant que Pécuchet parfois disait le Benedicite, il jugeait à part lui que, dans ses voyages, son ami avait contracté de bien mauvaises habitudes.
L'Evénement. 6 septembre 1891.
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