Par les champs et par les grèves

Voyage en Bretagne (1847)

(1)
 

Au musée de Nantes

Je donnerais bien le Villemain complet que j'ai acheté dans mon enfance, action insensée qui ne m'a pas fait interdire, ce qui prouve la débonnaireté de ma famille ; je donnerais aussi le cours de M. Saint-Marc Girardin que je conserve, comme dit René, pour m'ôter à l'avenir tout mouvement de joie, j'y ajouterais même une paire de babouches marocaines qui l'été m'est très commode, et de plus mes droits de citoyens, l'estime de mes compatriotes et le reste d'une bouteille de beau vernis qui commence à s'épaissir, oui, je donnerais tout cela de grand coeur et sur l'heure pour savoir le nom, l'âge, la demeure, la profession et la figure du monsieur qui a inventé pour les statues du musée de Nantes des feuilles de vignes en fer-blanc, qui ont l'air d'appareils contre l'onanisme. L'Apollon du Belvédère, le Discobole et un joueur de flûte sont enharnachés de ces honteux caleçons maléfiques qui reluisent comme des casseroles. On voit, d'ailleurs, que c'est un ouvrage médité de longtemps et exécuté avec amour, c'est escalopé sur les bords et enfoncé avec des vis dans les membres des pauvres plâtres, qui s'en sont écaillés de douleur. Par ce temps de bêtises plates qui court, au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant, ne fût-ce que par diversion, de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque. Malgré tous mes efforts je ne suis parvenu à me rien figurer sur le créateur de cette pudique immondicité. J'aime à croire que le Conseil municipal en entier y a pris part, que MM. les ecclésiastiques l'avaient sollicitée, et que les dames l'ont trouvée convenable.

 

A Belle-Isle

... le terrain devint plus sec, les herbes moins hautes, et la mer tout à coup se présenta devant nous, resserrée dans une anse étroite, et bientôt sa grève faite de débris de madrépores et de coquilles se mit à crier sous nos pas. Nous nous laissâmes tomber par terre et nous nous endormîmes, épuisés de fatigue. Une heure après, réveillés par le froid, nous nous remîmes en marche, sûrs cette fois de ne pas nous perdre ; nous étions sur la côte qui regarde la France, et nous avions le Palais à notre gauche. C'était sur ce rivage-là que nous avions vu la veille la grotte qui nous avait tant charmés. Nous ne fûmes pas longtemps à en trouver d'autres plus hautes et plus profondes.
Elles s'ouvraient toujours par de grandes ogives, droites ou penchées, poussant leurs jets hardis sur d'énormes pans de rocs aux coupes régulières. Noires et veinées de violet, rouges comme du feu, brunes avec des lignes blanches, elles découvraient pour nous, qui les venions voir, toutes les variétés de leurs teintes et de leurs formes, leurs grâces, leurs fantaisies grandioses. Il y en avait une, couleur d'argent, que traversaient des veines de sang ; dans une autre des touffes de fleurs ressemblant à des primevères s'étaient écloses sur les glacis de granit rougeâtre, et du plafond tombaient sur le sable fin des gouttes lentes qui recommençaient toujours. Au fond de l'une d'elles, sur un cintre allongé, un lit de gravier blanc et poli, que la marée sans doute retournait et refaisait chaque jour, semblait être là pour y recevoir au sortir des flots le corps de la Naïade ; mais sa couche est vide et pour toujours l'a perdue ! Il ne reste que ces varechs encore humides où elle étendait ses beaux membres nus fatigués de la nage et sur lesquels, jusqu'à l'aurore, elle dormait au clair de lune;
Le soleil se couchait. La marée montait au fond sur les roches, qui s'effaçaient dans le brouillard bleu du soir, que blanchissait sur le niveau de la mer l'écume des vagues rebondissantes, et, de l'autre partie de l'horizon, le ciel rayé de longues lignes orange avait l'air balayé comme par de grands coups de vent. Sa lumière reflétée sur les flots les dorait d'une moire chatoyante ; se projetant sur le sable, elle le rendait brun et faisait briller dessus un semis d'acier.
A une demi-lieue vers le Sud, la côte allongeait vers la mer une file de rochers. Il fallait pour les joindre recommencer une marche pareille à celle que nous avions faite le matin. Nous étions fatigués, il y avait loin ; mais une tentation nous poussait vers là-bas, derrière cet horizon. La brise arrivait, dans le creux des pierres les flaques d'eau se ridaient, les goémons accrochés aux flancs des rochers tressaillaient, et du côté d'où la lune allait venir, une clarté pâle montait de dessous les eaux.
C'était l'heure où les ombres sont longues. Les rochers semblaient plus grands, les vagues plus vertes. On eût dit que le ciel s'agrandissait et que toute la nature changeait de visage.
Donc nous partîmes en avant, au delà, sans nous soucier de la marée qui montait, ni s'il y aurait plus tard un passage pour regagner terre. Nous voulions jusqu'au bout abuser de notre plaisir et le savourer sans en rien perdre. Plus légers que le matin, nous sautions, nous courions sans fatigue, sans obstacle, une verve de corps nous emportait malgré nous et nous éprouvions dans les muscles des espèces de tressaillements d'une volupté robuste et singulière. Nous secouions nos têtes au vent, et nous avions du plaisir à toucher les herbes avec nos mains. Aspirant l'odeur des flots, nous humions, nous évoquions à nous tout ce qu'il y avait de couleurs, de rayons, de murmures : le dessin des varechs, la douceur des grains de sable, la dureté du roc qui sonnait sous nos pieds, les altitudes de la falaise, la frange des vagues, les découpures du rivage, la voix de l'horizon ; et puis c'était la brise qui passait, comme d'invisibles baisers qui nous coulaient sur la figure, c'était le ciel où il y avait des nuages allant vite, roulant une poudre d'or, la lune qui se levait, les étoiles qui se montraient. Nous nous roulions l'esprit dans la profusion de ces splendeurs, nous en repaissions nos yeux ; nous en écartions les narines, nous en ouvrions les oreilles ; quelque chose de la vie des éléments émanant d'eux-mêmes, sous l'attraction de nos regards, arrivait jusqu'à nous, s'y assimilant, faisait que nous les comprenions dans un rapport moins éloigné, que nous les sentions plus avant, grâce à cette union plus complexe. A force de nous en pénétrer, d'y entrer, nous devenions nature aussi, nous sentions qu'elle gagnait sur nous et en avions une joie démesurée ; nous aurions voulu nous y perdre, être pris par elle ou l'emporter en nous. Ainsi que dans les transports de l'amour, on souhaite plus de mains pour palper, plus de lèvres pour baiser, plus d'yeux pour voir, plus d'âme pour aimer, nous étalant sur la nature dans un ébattement plein de délire et de joies, nous regrettions que nos yeux ne pussent aller jusqu'au sein des rochers, jusqu'au fond des mers, jusqu'au bout du ciel, pour voir comment poussent les pierres, se font les flots, s'allument les étoiles ; que nos oreilles ne pussent entendre graviter dans la terre la formation du granit, la sève pousser dans les plantes, les coraux rouler dans les solitudes de l'océan et, dans la sympathie de cette effusion contemplative, nous eussions voulu que notre âme, s'irradiant partout, allât vivre dans toute cette vie pour revêtir toutes ses formes, durer comme elles, et se variant toujours, toujours pousser au soleil de l'éternité ses métamorphoses.

 

Le chapeau de Plouharnel

Nous étions levés, nous allions partir, nous le vîmes passer, mais nous ne l'aperçumes que par derrière. Qu'était-ce par devant ? qui donc ? le chapeau. Quel chapeau ! un vaste et immense chapeau qui dépassait les épaules de son porteur et qui était en osier, quel osier ! du bronze plutôt, planisphère dur et compact fait pour résister à la grêle, que la pluie ne traversait point, que le temps ne devait que durcir et fortifier. L'homme qu'il recouvrait disparaissait dessous, et avait l'air d'y être entré jusqu'au milieu du corps, et il le portait cependant (je l'ai vu tourner la tête). Quelle constitution ! quel tempérament il avait donc ! quels muscles cervicaux ! quelle force dans les vertèbres ! Mais aussi quel ampleur ! quel cercle ce chapeau ! Il projette une ombre tout à l'entour de lui, et son maître ne doit jamais jouir du soleil. Ah ! quel chapeau ! C'est un couvercle de chaudière à vapeur surmonté d'une colonne, ça ferait un four en y pratiquant des meurtrières ! Il y a des choses inébranlables : le Simplon et l'impudence des critiques, des choses solides : l'art de l'Etoile et le français de Labruyère, des choses lourdes : le plomb, le bouilli et M. Nisard, des choses grandes : le nez de mon frère, l'Hamlet de Shakespeare et la tabatière de Bouilhet, mais je n'ai rien vu d'aussi solide, d'aussi inébranlable, d'aussi grand et d'aussi lourd que ce chapeau de Plouharnel !
Et il avait une couverture en toile cirée !

 

Un tableau

Mais que dire du tableau dont la poésie mirifique rappelle (de loin, il est vrai) les extrasublimes fresques de Nort ? Un évêque est dans son lit, il va mourir, ce pauvre vieux, mais il a gardé néanmoins sa calotte rouge pour qu'on voie bien qu'il est évêque jusqu'au bout ; son corps se dessine sous les draps avec une gentillesse charmante qui rappelle le galbe d'une andouille vue à travers un torchon mouillé ; à ses côtés un prêtre, en surplis, lui présente la croix à baiser, tandis que sa servante, non loin, pleure en s'essuyant les yeux à l'ourlet de son tablier. A la tête du lit un ange emplumé se penche et souffle de bons conseils à Monseigneur, qui hésite quelque peu, car à ses pieds, en effet, un diable vert, avec un bec de corbeau et des mamelles d'une mollassité dégoûtante, essaie de le fasciner par ses contorsions. La chambre est pleine de chapelets, d'encensoirs, de saints ciboires, de saints sacrements, de reliques et d'agnus Dei. Tout près du moribond, à genoux, vu de dos, au premier plan, se tient un enfant de choeur portant un cierge ; la semelle jaune de ses robustes souliers est garnie de clous aussi formidables que les dents des diables, et se présente devant vous avec une naïveté qui fait plaisir, d'autant qu'un raccourci de jambes bien entendu les lui fait remonter jusqu'au milieu des reins. Cependant l'enfer fait rage, l'haleine empestée du diable se répand en bouffées noires, des oiseaux sinistres voltigent, des serpents s'enroulent aux barreaux des chaises, il y a sous une table un affreux dragon se tordant, bavant, rugissant ; on a peur, on palpite, on tremble pour l'âme de l'évêque. Quel dommage si un homme pareil allait en enfer ! Ira-t-il ? n'ira-t-il pas ? Tout en conservant le calme de l'enfant de choeur, le spectateur ne peut s'empêcher de partager les transes du vicaire et la douleur de la servante. Heureusement que la sainte Trinité veille au salut de l'évêque. En haut est le Père Éternel habillé en pape ; un peu plus bas, à distance respectueuse, le Christ avec sa croix, et plus bas encore, sur un troisième coussin, la Vierge Marie. Ils envoient vers l'évêque de jolis anges qui traversent l'air, ayant à la main des lis lumineux et qui, marchant dignement sur des nuages de mastic, arrondissent leurs mollets rebondis où se rattachent les cordons roses de leurs cothurnes indigo.

suite des extraits du journal de voyage en Bretagne

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