Souvenirs sur Flaubert
par Paul Alexis
Nous voici de retour du mélancolique voyage. Mais, le souvenir de celui qui fut « notre patron à tous » nous hantera longtemps encore. Incapable de secouer l'hébétement douloureux de ces trois jours, au lieu de reprendre le train-train ordinaire, je me renferme chez moi, je prends les quatre chefs-d'oeuvre de Gustave Flaubert, j'en relis ça et là des passages. Par moments, mon regard se détache du volume, je rentre en moi-même, je me rappelle. Je note à mesure, au hasard, mes impressions et souvenirs.
*** L'autre semaine, par une calme nuit de printemps où le rossignol chantait dans la jeune verdure, il y avait un grand vacarme sur la Seine, en aval de Rouen. Le duc de Chartres ayant loué pour son compte le grand steamer qui, matin et soir, fait l'excursion de Rouen à la Bouille, donnait à ses amis une fête nautique. Ce n'étaient que fusées, pièces d'artifice et flammes de Bengale embrasant par instant les deux rives. Un orchestre placé à bord jouait des airs d'opérette. Les bouchons des bouteilles de champagne sautaient. De clairs éclats de rire éveillaient parfois les petits oiseaux juchés dans les hauts arbres. Et, pendant tout ce tapage nocturne sur la rivière, une petite lueur veillait à une fenêtre d'une maison de Croisset, à celle de Gustave Flaubert. Le pauvre grand homme de génie travaillait, lui. Quelle antithèse, entre ce vain vacarme et cette paix studieuse ! Dans cinquante ans d'ici, qui saura seulement le nom du princier tireur de feux d'artifices ? Tandis que dans plusieurs siècles encore, la petite lueur, grandie par la mort et devenue soleil, flambera toujours sur les générations futures.
*** Quelle belle unité dans la vie de cet homme extraordinaire, quelle passion admirable ! Tout pour la littérature et rien que la littérature ! Rien en dehors du bien écrire. D'autres artistes, à côté de leur art, ont certains goûts, certaines préoccupations secondaires. Chez Flaubert, non ! Prêtre de la littérature, de peur de dérober à sa religion une partie de lui-même, il ne s'était jamais marié.
Il avait tout lu, il savait tout : de ce qui s'apprend dans les livres, des sciences et des littératures, des religions et des philosophies, - et, avec cela, de la vie. Il savait ouvrir les yeux, regarder autour de lui, avec une netteté de vue merveilleuse.
On a pris le moulage en plâtre de sa tête. Le développement de la partie postérieure du crâne est extraordinaire.
*** Ceci n'est pas un portrait, ni une étude littéraire. Je ne fais que répandre sur du papier des choses que j'ai dans le coeur. Nous tous, les jeunes, les infiniment petits auprès de lui, nous le respectons autant que nous l'aimons. Pour ma part, je n'aurais jamais oser publier rien sur lui sans le consulter auparavant, ni aller lui lire mon travail. L'impossibilité de faire cela aujourd'hui, me paralyse.
De plus, je sais avec quelle modestie et quelle pudeur touchante, Gustave Flaubert s'est toujours dérobé aux curiosités banales de la foule. Il voulait bien livrer à celle-ci son oeuvre, le plus pur de lui-même. - Mais l'homme ? disait-il de sa voix de stentor, jamais, jamais ! - On ne trouvait pas son portrait aux vitrines, et les photographies de lui exhibées depuis deux jours, dans les salles de dépêches de certains journaux sont ... de son ami Louis Bouilhet.
*** On ne pouvait pas le connaître sans l'aimer. Mais que de gens l'aimaient, sans l'avoir jamais vu. Tout au fond des départements, là-bas, des lecteurs de Madame Bovary, d'humbles jeunes gens qui, comme Emma, à la vue des étiquettes de pots de pommade, rêvent de Paris, toute sorte d'âmes douces et mélancoliques, ont du avoir un élancement de coeur vers le grand romancier, quand ils ont vu sa mort dans le journal. Ah ! si tous ceux-là avaient pu se rendre aux funérailles, tous ceux qui l'ont admiré et qui ont gardé de la reconnaissance de cette admiration, Rouen eût été trop étroit.
Je n'oublierai jamais, pour ma part, quel coup de foudre d'admiration, quand je lus pour la première fois Flaubert dans ma province, à dix-sept ans. Tout était pris : mon esprit, mon coeur, ma chair. Le volume fermé, je sentis que j'appartenais à jamais à ce livre, que je le relirais toute ma vie. Quant à l'auteur, si on m'avait dit alors qu'un jour, plus tard, je le verrais là devant moi, que je le connaîtrais, qu'il me serait permis d'aller le voir de temps en temps, et de presser amicalement la main qui avait écrit ces pages !
Dix ans plus tard, à Paris, un dimanche, sur l'impériale d'un omnibus, qui passait devant le parc Monceau, je tremblais comme la feuille. Songez donc ! L'avant-veille, j'avais déposé chez lui une petite nouvelle parue dans une feuille de chou, et la veille un mot de Flaubert 'avait invité à aller le voir pour la première fois... Mais j'ai honte de parler de moi, et de dire « je » quand il est question d'un pareil homme. Ces ressouvenirs minuscules ne me sont échappés que parce que je les crois typiques : toute ma génération littéraire a le même culte et a éprouvé pour cet homme ce que j'ai éprouvé.
*** Alors, à partir de ce jour, tous les dimanches, quelles mémorables après-midi, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 240 !
Pas besoin de sonner ! La porte du petit appartement toujours entr'ouverte : il n'y avait qu'à pousser, et l'on entrait sans frapper. Avec quel bon sourire et quelle touchante simplicité le colosse en robe de chambre vous attirait sur son coeur ! Il y avait de l'aïeul en lui, du grand-père heureux d'avoir autour de lui des moutards ; et il y avait aussi de l'enfant : de la grâce, de la naïveté adorable d'un grand instinctif, qui a du génie comme ça, tout simplement, sans s'en douter, comme c'est la fonction du pommier de produire des pommes.
Et ce qui se disait alors, là-dedans ! Les anecdotes curieuses, les mots profonds et les mots drôles, les fiévreuses discussions artistiques. Parfois, il traînait comme de la tristesse dans l'air : des courants de mélancolie raréfiaient les paroles, le jour tombant de l'après-midi prenait une teinte morose. Puis, soudain, un bon rire du patron chassait le noir. Il parlait, et la conversation rebondissait à des hauteurs.
*** Gustave Flaubert avait la mise en train au travail lente. L'après-midi se passait souvent uniquement à lire, revoir ses notes à réfléchir. Puis, après un repas léger, il s'y mettait et vous travaillait des huit heures de suite. Bien qu'il allât peu dans le monde, à Paris, ne se plaignait-il pas quelquefois, « de perdre du temps ! »
Quand il avait, je ne dirai pas à donner un coup de collier, mais à faire un redoublement d'effort, il se cloîtrait à Croisset des six mois sans voir personne, sans même aller au bout de son parc. Et l'on peut dire qu'il est mort de littérature : Bouvard et Pécuchet l'a tué. Seulement, Flaubert, qui était un solide, ne s'est laissé tuer que sur les dernières pages.
Une magnifique mort ! Le couronnement brutal, atroce, mais logique d'une admirable passion. Flaubert est le plus beau cas de passion littéraire que l'on connaisse. Il aimait ça, les lettres, à en mourir. Un matin, la littérature l'a foudroyé.
Nous tous, tant que nous sommes, nous n'avons pas sa taille. Les meilleurs d'entre nous en mourront aussi, de la littérature, mais à petit feu.
Le Voltaire. 14 mai 1880.
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