La Tentation de Saint-Antoine
version de 1874
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Il les ouvre, mais des ténèbres l'enveloppent.
Bientôt elles s'éclaircissent ; et il distingue une plaine aride et mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.
Ça et là, un bouquet d'arbustes se lève parmi des dalles à ras du sol ; et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées sur elles.
Il en arrive d'autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des longs voiles. à la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui s'exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes, mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et grossiers.
Une d'Elles, en respirant largement : Ah ! Comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sépulcres ! Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de la pesanteur du soleil !
Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les fidèles y allument d'autres torches, et vont les planter sur les tombeaux.
Une Femme, haletante : Ah ! Enfin, me voilà ! Mais quel ennui que d'avoir épousé un idolâtre !
Une Autre. Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est suspect à nos maris ! - et même il faut nous cacher quand nous faisons le signe de la croix ; ils prendraient cela pour une conjuration magique.
Une Autre. Avec le mien, c'étaient tous les jours des querelles ; je ne voulais pas me soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps ; - et afin de se venger, il m'a fait poursuivre comme chrétienne.
Une Autre. Vous rappelez-vous Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traîné par les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne jusqu'aux montagnes de Tibur ; - et des deux côtés du chemin le sang tachetait les buissons ! J'en ai recueilli les gouttes. Le voilà !
Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers, puis se jette sur les dalles, en criant :
Ah ! Mon ami ! Mon ami !
Un Homme. Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant les recouvre !
Il se jette sur un tombeau.
O ma fiancée ! Ma fiancée !
Et Tous Les Autres, par la plaine : O ma soeur ! ô mon frère ! ô ma fille ! ô ma mère !
Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les deux bras étendus ; - et les sanglots qu'ils retiennent soulèvent leur poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant :
Aie pitié de son âme, ô mon dieu ! Elle languit au séjour des ombres ; daigne l'admettre dans la résurrection, pour qu'elle jouisse de ta lumière !
Ou, l'oeil fixé sur les dalles, ils murmurent :
Apaise-toi, ne souffre plus ! Je t'ai apporté du vin, des viandes !
Une Veuve. Voici du pultis, fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d'oeufs et double mesure de farine nous allons le manger ensemble, comme autrefois, n'est-ce pas ?
Elle en porte un peu à ses lèvres ; et, tout à coup, se met à rire d'une façon extravagante, frénétique.
Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée.
Ils se racontent les histoires de leurs martyres ; la douleur s'exalte, les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de désolation ; peu à peu, leurs mains se touchent, leurs lèvres s'unissent, les voiles s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et les flambeaux.
Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements ; - et, sans avoir l'air de se connaître, ils s'éloignent les uns des autres par des chemins différents, dans la campagne.Le soleil brille, les herbes ont grandi, la plaine s'est transformée.
Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes, d'un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui s'enfoncent dans le sol ; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore.
Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d'oiseaux.
Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d'un bubal, ou les yeux brillants d'une antilope ; des perroquets sont juchés, des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches bourdonnent ; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation d'une vie profonde. à l'entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange - un homme - enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu'une momie ; ses articulations forment des noeuds à l'extrémité de ses os qui semblent des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air, ankylosé, raide comme un pieu ; -et il se tient là depuis si longtemps que des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.
Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste en face. Il le contemple les yeux grands ouverts ; - et sans regarder Antoine :Brahmane des bords du Nil, qu'en dis-tu ?
Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres ; et
Le Gymnosophiste, reprend : Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais l'arbre derrière moi.
En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures une excavation naturelle de la taille d'un homme.
Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance des préceptes, que pas même un chien ne m'a vu manger.
Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du désir, le désir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action, tout contact ; et - sans plus bouger que la stèle d'un tombeau exhalant mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et considérant l'éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune dans mon coeur, - je songeais à l'essence de la grande âme d'où s'échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes de la vie.
J'ai saisi enfin l'Ame suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans l'Ame suprême ; - et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans laquelle j'avais fait rentrer mes sens.
Je reçois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.
Par cela même que je connais les choses, les choses n'existent plus.
Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi, ni moi, absolument rien.
Mes austérités effroyables m'ont fait supérieur aux Puissances. Une contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les dieux, bouleverser le monde.Il a dit tout cela d'une voix monotone. Les feuilles à l'entour se recroquevillent. Des rats, par terre, s'enfuient.
Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute :J'ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu'à la connaissance elle-même, - car la pensée ne survit pas au fait transitoire qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.
Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre ; les êtres actuellement disparus séjourneront dans les matrices non encore formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres créatures.
Mais, comme j'ai roulé dans une multitude infinie d'existences, sous des enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne veux plus de cette fatigue ! J'abandonne la sale auberge de mon corps, maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine d'immondices ; - et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus profond de l'absolu, dans l'Anéantissement.Les flammes s'élèvent jusqu'à sa poitrine, - puis l'enveloppent. Sa tête passe à travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux béants regardent toujours.
Antoine, se relève. La torche, par terre, a incendié les éclats de bois ; et les flammes ont roussi sa barbe.
Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu ; - et quand il ne reste plus qu'un amas de cendres :Où est donc Hilarion ? Il était là tout à l'heure. Je l'ai vu !
Eh ! Non, c'est impossible ! Je me trompe !
Pourquoi ? ... ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-être pas plus de réalité. Je deviens fou. Du calme ! Où étais-je ? Qu'y avait-il ?
Ah ! Le Gymnosophiste ! ... Cette mort est commune parmi les sages indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre ; un autre a fait de même du temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir ! à moins que l'orgueil ne les pousse ? ... n'importe, c'est une intrépidité de martyrs ! ... quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait dit sur les débauches qu'ils occasionnent.
Et auparavant ? Oui, je me souviens ! La foule des hérésiarques... Quels cris ! Quels yeux ! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et d'égarements de l'esprit ?
C'est vers Dieu qu'ils prétendent se diriger par toutes ces voies ! De quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne ? Quand ils ont disparu, j'allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait trop vite ; je n'avais pas le temps de répondre. à présent, c'est comme s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumière. Je suis tranquille. Je me sens capable... qu'est-ce donc ? Je croyais avoir éteint le feu !Une flamme voltige entre les roches ; et bientôt une voix saccadée se fait entendre, au loin, dans la montagne.
Est-ce l'aboiement d'une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur perdu ?
Antoine écoute. La flamme se rapproche.
Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l'épaule d'un homme à barbe blanche. Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de bronze, d'où s'élève une petite flamme bleue.
Antoine a peur-et voudrait savoir qui est cette femme.
L'étranger (Simon). C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi.
Il hausse le vase d'airain.
Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille.
Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des traces de coups ; ses cheveux épars s'accrochent dans les déchirures de ses haillons ; ses yeux paraissent insensibles à la lumière.
Simon. Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort longtemps, sans parler, sans manger ; puis elle se réveille, - et débite des choses merveilleuses.
Antoine. Vraiment ?
Simon. Ennoïa ! Ennoïa ! Ennoïa ! Raconte ce que tu as à dire !
Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente :
Hélène (Ennoïa). J'ai souvenir d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre l'occupe.
Antoine tressaille.
A chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines d'un corps ; et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faîte qui dépasse le soleil. Moi, sur la deuxième branche, j'éclairais avec ma figure les nuits d'été.
Antoine, se touchant le front. Ah ! Ah ! Je comprends ! La tête !
Simon, le doigt sur la bouche : Chut ! ...
Hélène. La voile restait bombée, la carène fendait l'écume. Il me disait : « Que m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume ! Tu m'appartiendras, dans ma maison ! » Qu'elle était douce la haute chambre de son palais ! Il se couchait sur le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement. à la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un char le long du rivage de la mer.
Antoine. Mais elle est folle entièrement ! Pourquoi ? ...
Simon. Chut ! ... chut ! ...
Hélène. Ils m'ont graissée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour que je l'amuse.
Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et les coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte fût ouverte.
Simon. C'était moi ! Je t'ai retrouvée !
La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoïa, Barbelo, Prounikos ! Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils l'attachèrent dans un corps de femme.
Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poète Stésichore a maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille d'Israël qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aimé l'adultère, l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituée à tous les peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous les visages.
A Tyr, la syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède.
Antoine. Eh ! Que me fait ! ...
Simon, d'un air furieux : Je l'ai rachetée, te dis-je, - et rétablie en sa splendeur ; tellement que Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher avec la Lune !
Antoine. Eh bien ? ...
Simon. Mais c'est elle qui est la Lune ! Le pape Clément n'a-t-il pas écrit qu'elle fut emprisonnée dans une tour ? Trois cents personnes vinrent cerner la tour ; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit paraître la lune, - bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes, ni plusieurs Ennoïa !
Antoine. Oui... je crois me rappeler...
Et il tombe dans une rêverie.
Simon. Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle est dévouée pour les femmes. Car l'impuissance de Jéhovah se démontre par la transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique à l'ordre des choses.
J'ai prêché le renouvellement dans Ephraïm et dans Issachar, le long du torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de Mageddo, plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas ! Viennent à moi ceux qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont couverts de sang ; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit appelé Minerve par les grecs ! Elle est Minerve ! Elle est le Saint-Esprit ! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon !
Antoine. Ah ! C'est toi ! ... c'est donc toi ? Mais je sais tes crimes !
Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t'a renvoyé ! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes ; et, vaincu par saint Pierre, de rage et de terreur tu as jeté dans les flots le sac qui contenait tes artifices !
Simon. Les veux-tu ?
Antoine le regarde ; - et une voix intérieure murmure dans sa poitrine. « pourquoi pas ? »
Simon, reprend : Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits doit opérer des miracles. C'est le rêve de tous les sages - et le désir qui te ronge ; avoue-le !
Au milieu des Romains, j'ai volé dans le cirque tellement haut qu'on ne m'a plus revu. Néron ordonna de me décapiter ; mais ce fut la tête d'une brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli tout vivant ; mais j'ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c'est que me voilà !Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se recule.
Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d'or ; j'établirai des rois ; tu verras des peuples m'adorant ! Je peux marcher sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes, apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu ?
Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent.
C'est la voix du Très-Haut ! « car l'Eternel ton Dieu est un feu », et toutes les créations s'opèrent par des jaillissements de ce foyer.
Tu dois en recevoir le baptême, - ce second baptême annoncé par Jésus, et qui tomba sur les apôtres, un jour d'orage que la fenêtre était ouverte !Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en asperger Antoine :
Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos nous arrive dans la huitième maison...
Antoine, s'écrie : Ah ! Si j'avais de l'eau bénite !
La flamme s'éteint, en produisant beaucoup de fumée. Ennoïa et Simon ont disparu.
Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide, emplit l'atmosphère.
Antoine, étendant ses bras, comme un aveugle : Où suis-je ? ... J'ai peur de tomber dans l'abîme. Et la croix, bien sûr, est trop loin de moi... Ah ! Quelle nuit ! Quelle nuit !
Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre ; - et il aperçoit deux hommes, couverts de longues tuniques blanches.
Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu'il portait à la main, et que son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des Orientaux.
Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassée, les cheveux crépus, une mine naïve.
Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête, et poudreux comme des gens qui arrivent de voyage.
Antoine, en sursaut : Que voulez-vous ? Parlez ! Allez-vous-en !
Damis (c'est le petit homme) Là, là ! ... bon ermite ! Ce que je veux ? Je n'en sais rien ! Voici le maître.
Il s'assoit ; l'autre reste debout. Silence.
Antoine, reprend : Vous venez ainsi ? ...
Damis. Oh ! De loin, - de très loin !
Antoine. Et vous allez ? ...
Damis, désignant l'autre : Où il voudra !
Antoine. Qui est-il donc ?
Damis. Regarde-le !
Antoine, à part : Il a l'air d'un saint ! Si j'osais...
La fumée est partie. Le temps est très clair. La lune brille.
Damis. A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus ?
Antoine. Je songe... Oh ! rien.
Damis, s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la taille courbée, sans lever la tête.
Maître ! C'est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la sagesse.
Apollonius. Qu'il approche !
Antoine hésite.
Damis. Approchez !
Apollonius, d'une voix tonnante : Approche ! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je pense ? N'est-ce pas cela, enfant ?
Antoine. ... Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.
Apollonius. Réjouis-toi, je vais te les dire !
Damis, bas à Antoine : Est-ce possible ! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu des inclinations extraordinaires pour la philosophie ! Je vais en profiter aussi, moi !
Apollonius. Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir la doctrine ; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu m'arrêteras, - car celui-là doit scandaliser par ses paroles qui a méfait par ses oeuvres.
Damis, à Antoine : Quel homme juste ! Hein ?
Antoine. Décidément, je crois qu'il est sincère.
Apollonius. La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur le bord d'un lac. Un éclair parut et elle me mit au monde à la voix des cygnes qui chantaient dans son rêve.
Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé, trois fois par jour, dans la fontaine Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques ; et l'on me frottait le corps avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste.
Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trésors qu'elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane s'égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices ; et le gouverneur de Cilicie, à la fin de ses promesses, s'écria devant ma famille qu'il me ferait mourir ; mais c'est lui qui mourut trois jours après, assassiné par les Romains.
Damis, à Antoine, en le frappant du coude : Hein ? Quand je vous disais ! Quel homme !
Apollonius. J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des Pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un soupir ; et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi comme d'un fantôme.
Damis. Auriez-vous fait cela, vous ?
Apollonius. Le temps de mon épreuve terminé, j'entrepris d'instruire les prêtres qui avaient perdu la tradition.
Antoine. Quelle tradition ?
Damis. Laissez-le poursuivre ! Taisez-vous !
Apollonius. J'ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les druides gaulois, avec les sacerdotes des nègres ! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sondé les lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du désert !
Damis. C'est pourtant vrai, tout cela ! J'y étais, moi !
Apollonius. J'ai d'abord été jusqu'à la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour ; et par le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.
Damis. Moi ! Moi ! Mon bon maître ! Je vous aimai, tout de suite ! Vous étiez plus doux qu'une fille et plus beau qu'un dieu !
Apollonius, sans l'entendre : Il voulait m'accompagner pour me servir d'interprète.
Damis. Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau, et je me suis mis à marcher derrière vous.
Apollonius. Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.
Damis. Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.
Antoine, à part : Que signifie...
Apollonius. Le Roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde, constellée d'étoiles ; - et de la coupole pendaient, à des fils que l'on n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues.
Antoine, rêvant : Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles ?
Damis. C'est là une ville, cette Babylone ! Tout le monde y est riche ! Les maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve ;
Dessinant par terre, avec son bâton.
Comme cela, voyez-vous ? Et puis, ce sont des temples, des places, des bains, des aqueducs ! Les palais sont couverts de cuivre rouge ! Et l'intérieur donc, si vous saviez !
Apollonius. Sur la muraille du septentrion, s'élève une tour qui en supporte une seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième-et il y en a trois autres encore ! La huitième est une chapelle avec un lit. Personne n'y entre que la femme choisie par les prêtres pour le dieu Bélus. Le roi de Babylone m'y fit loger.
Damis. A peine si l'on me regardait, moi ! Aussi, je restais seul à me promener par les rues. Je m'informais des usages ; je visitais les ateliers ; j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. Mais il m'ennuyait d'être séparé du Maître.
Apollonius. Enfin, nous sortîmes de Babylone ; et au clair de la lune, nous vîmes tout à coup une empuse.
Damis. Oui-da ! Elle sautait sur son sabot de fer ; elle hennissait comme un âne ; elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures ; elle disparut.
Antoine, à part : Où veulent-ils en venir ?
Apollonius. A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, nous a montré sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudées, et dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant énorme, que les reines s'amusaient à parfumer. C'était l'éléphant de Porus, qui s'était enfui après la mort d'Alexandre.
Damis. Et qu'on avait retrouvé dans une forêt.
Antoine. Ils parlent abondamment comme les gens ivres.
Apollonius. Phraortes nous fit asseoir à sa table.
Damis. Quel drôle de pays ! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent à lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je n'approuve pas...
Apollonius. Quand je fus prêt à partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit : « J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront. »
Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour écarter les serpents ; et nos chameaux se courbaient les reins en passant sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d'or à la main, nous conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.
Damis. Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été.
Antoine. Ils ont l'air vague comme des ombres.
Apollonius. Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, les Cynocéphales gorgés de lait, qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane. Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu'une sandale ; - et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'océan, nous tournâmes à droite, pour revenir.
Nous sommes revenus par la région des Aromates, par le pays des Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des Adramites et des Homérites ; - puis, à travers les monts Cassaniens, la mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Ethiopie par le royaume des Pygmées.
Antoine, à part. Comme la terre est grande !
Damis. Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus jadis étaient morts.
Antoine baisse la tête. Silence.
Apollonius, reprend : Alors on commença dans le monde à parler de moi. La peste ravageait Ephèse ; j'ai fait lapider un vieux mendiant.
Damis. Et la peste s'en est allée !
Antoine. Comment ! Il chasse les maladies ?
Apollonius. A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de la Vénus.
Damis. Oui, un fou, qui même avait promis de l'épouser. - Aimer une femme passe encore ; mais une statue, quelle sottise ! - le Maître lui posa la main sur le coeur ; et l'amour aussitôt s'éteignit.
Antoine. Quoi ! Il délivre des démons ?
Apollonius. A Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte.
Damis. Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée en appelant sa mère.
Antoine. Comment ! Il ressuscite les morts ?
Apollonius. J'ai prédit le pouvoir à Vespasien.
Antoine. Quoi ! Il devine l'avenir ?
Damis. Il y avait à Corinthe,...
Apollonius. Etant à table avec lui, aux eaux de Baïa...
Antoine. Excusez-moi, étrangers, il est tard !
Damis. Un jeune homme qu'on appelait Ménippe.
Antoine. Non ! Non ! Allez-vous-en !
Apollonius. Un chien entra, portant à la gueule une main coupée.
Damis. Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.
Antoine Vous ne m'entendez pas ? Retirez-vous !
Apollonius. Il rôdait vaguement autour des lits.
Antoine. Assez !
Apollonius. On voulait le chasser.
Damis. Ménippe donc se rendit chez elle ; ils s'aimèrent.
Apollonius. En battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les genoux de Flavius.
Damis. Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle.
Antoine, bondissant : Encore ! Ah ! Qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas...
Damis. Le Maître lui dit : « O beau jeune homme, tu caresses un serpent ; un serpent te caresse ! à quand les noces ? » Nous allâmes tous à la noce.
Antoine. J'ai tort, bien sûr, d'écouter cela !
Damis. Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient ; on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les échansons, les cuisiniers, les pannetiers disparurent ; le toit s'envola, les murs s'écroulèrent ; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette femme tout en pleurs. C'était un vampire qui satisfaisait les beaux jeunes hommes, afin de manger leur chair, - parce que rien n'est meilleur pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.
Apollonius. Si tu veux savoir l'art...
Antoine. Je ne veux rien savoir !
Apollonius. Le soir de notre arrivée aux portes de Rome,...
Antoine. Oh ! Oui, parlez-moi de la ville des papes !
Apollonius. Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'était un épithalame de Néron ; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque l'écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une corde prise à la cythare de l'Empereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main.
Damis. Vous avez eu bien tort, par exemple !
Apollonius. L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d'agate. Il se détourna, et fronçant ses sourcils blonds : « Pourquoi ne me crains-tu pas ? Me demanda-t-il. - Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait intrépide » , répondis-je.
Antoine, à part : Quelque chose d'inexplicable m'épouvante.
Silence.
Damis, reprend d'une voix aiguë : Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire...
Antoine, en sursaut : Je suis malade ! Laissez-moi !
Damis. Ecoutez donc. Il a vu, d'Ephèse, tuer Domitien, qui était à Rome.
Antoine, s'efforçant de rire : Est-ce possible !
Damis. Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre, tout à coup il s'écria : « On égorge César ! » et il ajoutait de temps à autre : « Il roule par terre ; oh ! Comme il se débat ! Il se relève ; il essaye de fuir ; les portes sont fermées ; ah ! C'est fini ! Le voilà mort ! » et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme vous savez.
Antoine. Sans le secours du diable... certainement...
Apollonius. Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien ! Damis s'était enfui par mon ordre, et je restais seul dans ma prison.
Damis. C'était une terrible hardiesse, il faut avouer !
Apollonius. Vers la cinquième heure, les soldats m'amenèrent au tribunal. J'avais ma harangue toute prête que je tenais sous mon manteau.
Damis. Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres ! Nous vous croyions mort ; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous apparûtes, et vous nous dites : « C'est moi ! »
Antoine, à part : Comme Lui !
Damis, très haut : Absolument !
Antoine. Oh ! Non ! Vous mentez, n'est-ce pas ? Vous mentez !
Apollonius. Il est descendu du ciel. Moi, j'y monte, - grâce à ma vertu qui m'a élevé jusqu'à la hauteur du Principe !
Damis. Thyane, sa vie natale, a institué en son honneur un temple avec des prêtres !
Apollonius, se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles : C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, tous les oracles ! J'ai pénétré dans l'antre de Trophonius, fils d'Apollon ! J'ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu'elles portent sur les montagnes ! J'ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra ! J'ai serré contre mon coeur le serpent de Sabasius ! J'ai reçu l'écharpe des Cabires ! J'ai lavé Cybèle aux flots des golfes campaniens, et j'ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !
Damis, riant bêtement : Ah ! Ah ! Ah ! Aux mystères de la Bonne Déesse !
Apollonius. Et maintenant nous recommençons le pèlerinage ! Nous allons au nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la plante d'outremer.
Damis. Viens ! C'est l'aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voie est prête.
Antoine. Le coq n'a pas chanté ! J'entends le grillon dans les sables, et je vois la lune qui reste en place.
Apollonius. Nous allons au Sud, derrière les montagnes et les grands flots, chercher dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l'escarboucle de son front. Les étoiles palpitent comme des yeux, les cascades chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs écloses ; ton esprit s'élargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur ta face.
Damis. Maître ! Il est temps ! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent, la feuille du myrte est envolée !
Apollonius. Oui ! Partons !
Antoine. Non ! Moi, je reste !
Apollonius. Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les morts ?
Damis. Demande-lui plutôt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain !
Antoine. Oh ! Que je souffre ! Que je souffre !
Damis. Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les roucoulements !
Apollonius. Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les hippocentaures et les dauphins !
Antoine, pleure. Oh ! Oh ! Oh !
Apollonius. Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.
Damis. Serre ta ceinture ! Noue tes sandales !
Apollonius. Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes, conique à Paphos.
Antoine, joignant les mains : Qu'ils s'en aillent ! Qu'ils s'en aillent !
Apollonius. J'arracherai devant toi les armures des dieux, nous forcerons les sanctuaires, je te ferai violer la Pythie !
Antoine. Au secours, Seigneur !
Il se précipite vers la croix.
Apollonius. Quel est ton désir ? Ton rêve ? Le temps seulement d'y songer...
Antoine. Jésus, Jésus, à mon aide !
Apollonius. Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus ?
Antoine. Quoi ? Comment ?
Apollonius. Ce sera lui ! Pas un autre ! Il jettera sa couronne, et nous causerons face à face !
Damis, bas : Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !
Antoine, au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour de lui, avec des gestes patelins.
Voyons, bon ermite, cher saint Antoine ! Homme pur, homme illustre ! Homme qu'on ne saurait assez louer ! Ne vous effrayez pas ; c'est une façon de dire exagérée, prise aux Orientaux. Cela n'empêche nullement...
Apollonius. Laisse-le, Damis ! Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu'il a des dieux l'empêche de les comprendre ; et il ravale le sien au niveau d'un roi jaloux !
Toi, mon fils, ne me quitte pas !Il s'approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste suspendu.
Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des cieux, réside le monde des idées, tout plein du Verbe ! D'un bond, nous franchirons l'autre espace ; et tu saisiras dans son infinité l'Eternel, l'Absolu, l'Etre ! - Allons ! Donne-moi la main ! En marche !
Tous les deux, côte à côte, s'élèvent dans l'air, doucement.
Antoine, embrassant la croix, les regarde monter.
Ils disparaissentsuite
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